CHAPITRE XXXI
tenir du moins d'une amie la compassion à laquelle me donne droit ce malheur inattendu.
« Nous retournions au château par un sentier qui traverse un bois de sapins. Lucy avait quitté le bras d'Hazlewood : il n'y a que le cas d'une absolue nécessité qui le lui fasse accepter. Je m'appuyais toujours sur son autre bras ; Lucy nous suivait tout près , et le domestique marchait trois ou quatre pas en arrière. Telle était notre position , quand tout-à-coup , comme s'il sortait de dessous terre , , Brown se présenta devant nous à un détour du chemin ; il était mis d'une façon très simple, très négligée, pour mieux dire , et il paraissait inquiet et agité. Je poussai un cri de surprise et de terreur. Hazlewood se méprit sur la nature de mon trouble; et quand Brown s'avança comme pour me parler , il lui ordonna avec hauteur de se retirer et de ne point effrayer la dame à qui il donnait le bras ; Brown lui répondit, d'un ton aussi élevé , qu'il n'avait point de leçon . à recevoir de lui sur la manière dont il devait se conduire avec celte dame ou avec toute autre. Je suis portée à croire qu'Hazlewood , préoccupé de la pensée que cet homme faisait partie de la bande des contrebandiers , et qu'il avait quelque mauvaise intention , entendit et comprit mal sa réponse ; il prit le fusil des mains du domestique, qui était alors sur la même ligne, et le dirigeant contre Brown, il lui commanda de ne pas avancer, sous peine de la vie. Mes cris, car j'étais si effrayée que je ne pouvais articuler une parole , ne servirent qu'à hâter la catastrophe. Brown, ainsi menacé, s'élança sur Hazlewood , lutta avec lui , et était au moment de lui arracher son arme , quand , au milieu de ce débat , le fusil partit : la balle dont il était chargé frappa Hazlewood à l'épaule. Il tomba à l'instant même. Je n'en vis pas davantage; mes yeux se fermèrent, et je m'évanouis. Lucy m'a dit depuis que le malheureux auteur de cet accident contempla un moment le triste spectacle qu'il avait sous les yeux , jusqu'au moment où les cris qu'elle poussait ayant été entendus des personnes rassemblées sur le lac , plusieurs d'entre elles accoururent ; qu'alors il franchit la haie qui séparait le sentier de la plantation. Depuis lors on n'en a plus entendu parler. Le domestique n'essaya point de l'arrêter ou de le saisir , et le portrait qu'il . en fit aux personnes qui étaient survenues les engagea à employer leur humanité à me rappeler à la vie plutôt que de poursuivre un vaurien qu'on leur représentait comme un homme d'une force extraordinaire et armé jusqu'aux dents.
Hazlewood fût transporté la maison (je veux dire à Wood»
218 GUY MANJŒRIKG.
tourne ) avec les plus grandes précautions. J'espère que la bl^nre ne sera pas dangereuse, quoiqu'il souffre beaucoup. Quant à Brown , je n'ose calculer les conséquences de cet événement. Il était déjà l'objet du ressentiment de mon père ; maintenant le voilà menacé par les lois du pays, et par la bruyante vengeance du père d'Hazlewood , qui remuera , dit-il , ciel et terre contre celui qui a blessé son fils. Comment pourra-t-il se dérober aux actives poursuites de cd homme vindicatif? Comment, s'il est arrêté , échapper à la sévérité des lois qui, à ce qu'on m'assure, va jusqu'à menacer sa vie? Quel moyen trouverai-je de l'avertir de ce danger? Le chagrin mal déguisé de Lucy, $ cause de la blessure de çon amant , est pour moi une autre source d'affliction. Tout , autour de moi , semble déposer contre l'indiscrétion qui a occasionné ce malheur.
« Pendant deux jours j'ai été bien malade ; la nouvelle qu'Hazlewood allait mieux , et qu'on n'avait rien découvert sur la personne qui l'avait blessé , sinon que c'était un des chefs des contrebandiers , me rendit un peu de courage. Les soupçons et les poursuites étant dirigés contre ces derniers , il sera plus facile à Brown de s'échapper, et je me flatte qu'il est en ce moment en lieu de sûreté. Mais des patrouilles à pied et à cheval parcourent le pays dans toutes les directions , et je suis sans cesse tourmentée par mille bruits confus et mensongers de découverte et d'arrestation.
« Cependant j'ai un grand motif de consolation : c'est la généreuse candeur d'Hazlewood , qui persiste à déclarer que , quelles que fussent les intentions de celui qui l'a blessé , au moment où il s'approcha de notre société, le fusil ne partit que par accident, et sans qu'il y ait eu intention de la part de ce malheureux. Le domestique , d'un autre côté , affirme que l'arme arrachée des mains d'Hazlewood a été tournée contre lui , et Lucy incline vers cette opinion. Je ne puis les soupçonner d'altérer volontairement la vérité ; mais combien grande est la trompeuse incertitude des témoignages humains ! car, j'en ai la certitude , le fusil ne partit que par accident. Peut-être le meilleur parti serait de confier mon secret à Hazle^ood ; mais il est si jeune ! et j'éprouve une répugnance invincible à lui faire part de ma folie. J'eus un moment la pensée de découvrir tout le mystère à Lucy, et je lui demandai si elle se rappelait la tournure et les traits de l'homme que nous avions rencontré ; elle se mit alors § m'en faire me si affreuse description j
celte ê'wi Tfitenr de grand chemin, que le courage et là Sonne yolonté me manquèrent pour lui avouer mon attachement pour une personne à qui elle prêtait un tel extérieur. Miss Bertram est bien étrangement abusée par se* (tfévetftiotfs , car il est peu d'hommes mieux faits que Brpwn. Je n'ai fait que l'entrevoir, et, quoique sa parure un peu négligée, son apparition soudaine et la scène dont elle fut suivie aient dû ne pas nous le motftfer avec tous ses avantages , il më partît avoir plus de grâces , plus de noblesse que jamais. Lé reverrai-je? qui peut répondre à cette question?
« Écrivez-moi sans me gronder, ma très chère Mathilde. Mais me grondéz^vous jamais ? Cependant écrivez-moi iien vite, et, je le répète , sans me gronder. Je ne suis pas en position tfe profiter des avis ou des reproches , et n'ai pas la gaîté ordinaire pour y répondre par des plaisanteries. Je suis saisie de frayeur comme un enfant qui par étourderie a mis en mouvement une puissante machine : a regarde avec étonnement les roues tourner, les chaînes se froisser Pune contre l'autre, les cylindres rouler autour de foi, et s'effraie de l'action de ces forces auxquelles sa faible main a donné l'impulsion ; il voudrait alors en prévenir les conséquences , mais cela est an dessus de son pouvoir.
< Je ne dois pas oublier de vous dire que mon père est très bon ef très affectueux pour moi. L'effroi que j ai éprouvé lui suffif pour expliquer mon agitation nerveuse.
< J'espère que Brown aura trouvé le moyen de passer en Angleterre , en friande , ou dans Plie de Man. Dans Pun ou l'autre de ces cas, il pourra attendre patiemment et en sûreté le rétablissement d'flazlewood; car, grâce au ciel, les communications entre PEcosse et ces pays sont fort difficiles , et il est probable qu'on ne l'y poursuivra pas. Les conséquences de son arrestation en ce moment seraient terribles. J'essaie de me rassurer en me démontrant à moimême l'impossibilité d'un tel malheur. Hélas ! avec quelle rapidité des chagrins et des craintes aussi réelles qu'effrayantes ont succédé à la vîe tranquille et uniforme dont j'étais, il y a peu de temps, disposée à me plaindre. Mais je ne veux pas vous fatiguer plus longtemps de mes réflexions mélancoliques. Adieu, ma très chère Mathilde.
• JULIA MàNNEHING. •