‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 115 sur 215 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

ment, surtout lorsqu'il comparait l'accueil que M. Mac-Morlan, quoique beaucoup moins riche que lui, et dans une position moins élevée , recevait dans la société ; aimé et respecté du riche comme du pauvre , Mac-Morlan jetait les fondements d'une fortune médiocre, mais solide, avec l'approbation et l'estime de tous ceux qui le connaissaient.

Tout en murmurant en lui-même contre ce qu'il aurait bien volontiers appelé les préjugés et les préventions du pays , Glossin était trop adroit pour s'en plaindre ouvertement. Il sentait que son élévation était trop récente , et les moyens par lesquels il se Tétait procurée trop odieux, pour qu'on la lui pardonnât si tôt. Mais avec le temps , pensait-il , on s'accoutume à tout , et il efface le souvenir des mauvaises actions. Avec la dextérité d'un homme qui doit sa fortune à une profonde connaissance des faiblesses humaines , il se détermina à attendre l'occasion de se rendre utile à ceux-là même qui étaient le plus mal disposés contre lui. Il espérait que ses talents , les querelles qui s'élèvent si fréquemment entre les gentilshommes campagnards , circonstance qui rend précieuse l'assistance d'un légiste entendu, mille autres événements enfin dont, avec de l'adresse et dé la patience , il saurait bien tirer parti , le placeraient dans un rang plus respectable et plus éminent parmi ses voisins. En un mot , il visait à ce degré d'importance qu'obtient quelquefois un homme d'affaires éloquent, rusé , intrigant , quand, établi parmi des gentilshommes de province, il devient, comme dit Burns ,

Pour eux la Toix de la trompette '.

L'attaque de la maison du colonel Mannering, suivie peu après de l'accident arrivé au jeune Hazlewood, parut à Glossin une occasion favorable pour faire sentir au pays quels services pourrait lui rendre un magistrat actif (car il avait été nommé juge de paix depuis quelque temps) , possédant une profonde connaissance des lois , et qui saurait relancer les contrebandiers dans les retraites les plus cachées. Cela lui était plus facile qu'à personne. Il avait eu autrefois des liaisons intimes avec les principaux chefs de ces brigands. Il avait été associé à quelques unes de leurs entreprises, et ses conseils avaient toujours été à leur service ; mais il avait cessé depuis long-temps d'entretenir des relations avec eux. Il n'ignorait pas que la vie des grands hommes de cette espèce est sujette à beau-

1. Thetongue ofthe(rump,\di langue de la trompette eit la corde de métal de U barpe jnjye , qui donne le ion à l'instrument, a. m*

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coup 4e chances 9 et que bien des motifs les obligent à étaatoger souvent le lieu de la scène où ils font briller leurs talents. Il trait quelque raison de croire que ses recherches ne compromettraient psi de vieux aujis qui auraient peut-être entre les mains des moyens de se venger. Son ancienne participation à ce trafic ne devait pas , à ce qu'il pensait, l'empêcher de faire servir son expérience au bien public , ou plutôt au suocès de ses vues personnelles. Acquérir l'estime et la protection du colonel Mannering n'était pas peu de chose pour un homme qui était fort disposé h s'échapper de Coventry; obtenir la faveur du vieux Hazlewood , qui occupait le premier rang dans le pays, était plus important encore. Enfin, s'il réussissait à découvrir , à arrêter et à convaincre les coupables, il aurait la satisfaction de mortifier , et jusqu'à un certain point de discréditer Mac-Morlan; car c'était à lui, comme substitut du shérif da comté , qu'appartenait cette sorte de recherche , et il perdrait nécessairement dan£ l'estime publique , si les soins volontaires de Glossin avaient plus de succès que les siens.

Excité par des motifs si puissants , Glossin mit en campagne tous les agents subalternes de la justice, et fit jouer tous les ressorts imaginables pour découvrir et saisir, s'il était possible , quelques uns des brigands qui avaient attaqué Woodbourne, et particulièrement l'individu qui avait blessé Charles Hazlewood. Il promit de fortes récompenses, suggéra différents artifices, fit usage de son influence personnelle sur ceux qu'il connaissait de langue main pour favoriser la contrebande , leur donnant à entendre qu'il valait mieux sacrifier un ou deux de ces drôles , que de s'exposer à la' haine en paraissant protéger leurs criminelles violences : mais pendant quelque temps , toutes ses manœuvres forent inutiles. Le bas peuple favorisait ou craignait trop les contrebandiers pour donner aucun renseignement contre eux. Enfin l'actîf magistrat fut informé qu'un homme , qui , par son habillement et sa tournure , ressemblait à celui qui avait blessé Hazlewood, avait logé, la veillé de cette rencontre , aux Armes de Gordon, auberge située à Kippletringan. Il ne perdît pas un instant , et se rendit sur-le-champ dans ce bourg pour y interroger notre ancienne connaissance mistress Mae-Candlish.

Le lecteur peut se souvenir que M. Glossin n'était pas fort bien dans les papiers de cette brave femme, comme elle le disait ellemême. Aussi, quand il l'eut fait inviter à l'aller trouver dans le parloir, elle lie s'y rendit» que lentement et à contre-cœur ; la ré-

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vérenee Qu'elle lui fit en entrant fut aussi froide que pdssffil e. La conversation suivante s'établit entre eus :

< Une belle matinée d'hiver , mistress Mac-Candlish. — Oui , monsieur. La matinée est assez belle , » répondit la maîtresse d'auberge d'un air indifférent.

« Mistress Mao-Candlish , je voudrais savoir si les juges dé paix doivent dîner ici , comme de coutume, après leur séance, lundi prochain? — Je le crois... je l'imagine, monsieur... comme de coutume. » Et elle fit un mouvement pour sortir.

c Demeurez un moment, mistress Mac-Candlish..; Comment donc? vous êtes prodigieusement pressée, ma bonne amie!... Jeme suis dit qu'un club qui se réunirait et qui dînerait ici une fois par mois serait une chose agréable pour vous. — Assurément, monsieur; un club de gens respectables. — Sans doute, sans douté , répliqua Glossin ; j'entends des propriétaires , des hommes considérables dans le pays. Je me ferai un plaisir de mettre en avant ce projet-là. »

La petite toux sèche qui s'empara de mistress Mac-Candlish n'indiquait aucunement que cette proposition, considérée en ellemême, lui fût désagréable, mais certain doute qu'elle pût réussir sous les auspices de celui qui en était l'auteur. En un mot , ce n'était pas une toux négative , mais une toux dubitative , comme le comprit Glossin ; mais il entrait dans ses vues de ne pas se fâcher.

«La route est-elle avantageuse, mistress Mac-Candlish?... Vous avez beaucoup de voyageurs , je suppose? — Assez, monsieur, as* sez comme çà. Mais je crois qu'on me demande au comptoir. — Non, non. Ne pouvez-vous rester un moment pour obliger une ancienne pratique ?... Dites-moi, ne vous rappelez-vous pas un jeune homme, d'une très haute taille, qui logea pendant une nuit chez vous , la semaine dernière ? — En vérité , monsieur > je ne saurais le dire. Je ne m'inquiète pas si mes hôtes sont d'une taille gronde ou petite , pourvu que leur compte soit long. — Et s'il n'est pas long, vous savez lalonger pour eux, mistress Mae-Candlish!... Ha! ha ! ha !... Mais le jeune homme dont je vous parle avait environ six pieds ' ; un habit de couleur foncée avec des boutons de métal ; les cheveux châtain clair , sans poudre ; les yeux bleus , le nez relevé : il voyageait à pied, sans domestique et sans bagage... Vous vous rappelez sûrement ce voyageur? — En vérité, monsieur, » répondit l'hôtesse bien décidée à éluder ces questions , t je ne charçe

!t Mesure ançlaiie ; ényiron cinq pieds six pouce*. 4. * f

point ma mémoire de tous ces détails. Il y a trop à faire dans une maison comme celle-ci , je pense , pour examiner la chevelure des voyageurs , la couleur de leurs yeux , et même la forme de leur nez. — Alors, mistressMac-Candlish , je dois vous dire sans détour que cet homme est soupçonné d'avoir commis un crime ; et c'est en conséquence de ces soupçons , et en ma qualité de magistrat, que je requiers de vous ces informations... Si vous refusez de me répondre , je peux vous forcer à faire le serment judiciaire. — En vérité, monsieur, ma conscience ne me permet pas de prêter serment ' ; nous le prêtâmes à l'assemblée d'Antiburgher... Il est vrai que dans le temps de Bailie Mac-Candi is h (l'honnête homme!) nous tenions pour l'Église, tandis qu'il officiait; mais depuis qu'il est allé dans une meilleure place que Kippletringan , je prends les conseils du révérend Mac-Grainer. Vous voyez donc bien, monsieur, que je ne puis prêter serment avant d'avoir parlé au ministre, surtout quand il s'agit d'un pauvre jeune homme étranger et sans amis. — Je dissiperai peut-être vos scrupules , sans que vous alliez déranger Mac-Grainer, en vous disant que l'homme sur lequel je vous questionne est celui qui a blessé vcftre jeune ami Charles Hazlewood. — Bonté divine! qui l'aurait jamais cru!... Non, si c'eût été pour dette , pour un démêlé avec ces coquins de douaniers, la langue de Nelly Mac-Candlish n'aurait jamais dit une syllabe contre lui. Mais, si réellement il a tiré sur le jeune Hazlewood... Je ne le puis croire, monsieur Glossin ; c'est encore là quelqu'un de vos tours... Je ne puis croire cela d'un jeune homme qui a l'air si doux... Oui, oui; c'est quelqu'un de vos vieux tours... vous voulez m'arracher une déposition contre lui. — Je vois que vous n'avez pas confiance en moi, mistress Mac-Candlish; mais jetez les yeux sur ces déclarations , signées par ceux qui ont vu commettre le crime, et jugez si le signalement de l'assassin n'est pas celui de votre hôte. »

11 lui remit les papiers, qu'elle lut avec grand soin , ôtant à plusieurs reprises ses lunettes pour lever les yeux au ciel ou pour essuyer une larme , car le jeune Hazlewood était un des plus chers favoris de la brave dame. < Allons, allons, dit-elle quand elle eut achevé la lecture , puisqu'il en est ainsi , je l'abandonne, le misérable. Ah ! que le monde est trompeur! Jamais je n'ai vu une figure qui me plût davantage, un air plus doux et plus tranquille. Je le

1. Quelque» uns des non-conformistes les plus austères refusent de prêter serment deyant les magistrats, a. m.

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