‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 120 sur 215 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

La figure d'Hatteraick devint sombre comme la nuit.

« Oh ! continua Glossin , je n'ai nullement l'envie de foire de la peine à une ancienne connaissance.... ; mais je suis obligé de foire

mon devoir Je vous enverrai à Edimbourg dans une chaise de

poste à quatre chevaux , aujourd'hui même. — Mille tonnerres ! vous n'en feriez rien , dit Hatteraick d'une voix plus basse et moins assurée , s'il y avait à gagner une demi-cargaison en traites sur Van Beest et Van Buggen, comme autrefois. — II y a si long-temps de cela, capitaine Hatteraick, répondit Glossin avec hauteur, qu'en vérité je ne me rappelle plus comment j'ai été payé de mes peines. — De vos peines? dites donc de votre silence. — A cette époque j'étais dans les affaires; mais je m'en suis retiré, il y a déjà quelque temps. — Oui, mais j'ai dans l'esprit que je pourrais vous foire revenir sur vos pas , et rentrer dans votre ancienne carrière, répondit Dirk Hatteraick. Que le diable m'enlève, si je ne comptais pas venir vous voir , et vous parler de quelque chose qui vous intéresse ! — De l'enfant, dit Glossin avec empressement, — Ya , mein herr , répliqua le capitaine froidement. — Il ne vit plus... Vit-il encore ? — Il se porte aussi bien que vous et moi. — Bon Dieu ! mais du moins il est aux Indes? — Non , mille diables ! il est ici, sur cette côte maudite. — Mais, Hatteraick, si.... si cela est vrai... mais je ne puis encore le croire.... nous sommes perdus tous deux , car il se souviendra de notre joli tour.... Son retour aurait les plus funestes conséquences , nous perdrait tous deux, je vous le dis. — Je vous dis que vous seul serez perdu... car je le suis déjà moi ; et si je dois être pendu pour cette affaire-ci , tout sera fini.

— Mille diables ! s'écria le juge dans un accès d'impatience , pourquoi ètes-vons revenu sur cette côte , comme un insensé?— Que voulez-vous? l'argent manquait, la maison était ébranlée, et je croyais que l'aventure était oubliée et enterrée depuis long-temps.

— Attendez. . . . que peut-on faire ? dit Glossin avec anxiété. Je n'ose pas vous remettre en liberté... mais je pourrais arranger les choses de manière que vous fussiez délivré en chemin... oui, cela est possible.... Ecrivez un mot à Brown, votre lieutenant... Je vous ferai conduire par le chemin qui longe les côtes de la mer. — Non, non. Cela ne peut aller.... Brown est mort.... tué.... enfermé dans le cercueil.... Le diable lui ronge maintenant les os. —Mort?.... tué ?.... à Woodbourne, je suppose? répliqua Glossin. — Ya , mein herr. »

Glossin se tut pendant quelques minutes. La sueur ruisselait >ur

GUY MÀNHERING.

son front; ion cœur était en proie aux pins cruelles agitations, pendant que le misérable qui était assis devant lui mâchait tranquillement son tabac, et lançait sa salive dans la cheminée. « Je serais ruiné, complètement ruiné, se dit-il à lui-même , si l'héritier reparaissait, et d'un autre côté, mes anciennes relations avec ces hommes , si elles viennent à être connues, me mettent dans le plus grand danger... mais il faut se décider sur-le-champ... Ecoutez, Hatteraick ; je ne puis vous mettre en liberté.... mais je puis vous dire enfermer en un lieu d'où vous vous tirerez vous-même... J'ai toujours rendu volontiers service à un vieil ami. Je vous donnerai, cette nuit, le vieux château pour prison, et vos gardiens recevront double ration de grog. Mac-Guflbg tombera dans le piège pu il vous a feit tomber. Les barreaux de la fenêtre de cette espèce de prison sont rongés par la rouille , la fenêtre n'est pas à plus de douze pieds au dessus du sol , et la neige est épaisse. — Mais les menottes et le reste? dit Hatteraick en jetant les yeux sur ses fers. — Attendez, dit Glossin 9 'approchant d'un petit coffre à outils, et en retirant une petite lime , voilà qui sera pour vous un bon ami. Vous connaissez l'escalier par lequel on descend sur le bord de la mer?)

Hatteraick agita ses fers dans un transport de joie , comme s'il était déjà en liberté , et fit un mouvement pour étendre vers son protecteur sa main garrottée. Glossin porta le doigt sur sa bouche, en lançant au capitaine un regard expressif, et continua à loi donner des instructions.

t Quand vous vous serez échappé, vous ferez bien de tous rendre à Demcleugh. — Non, mille tonnerres ! cette mine est éventée! — Diable!... Hé bien, vous prendrez ma barque qui est amarrée au rivage , et elle vous transportera à la pointe de Warroch , é'oà vous ne bougerez pas que vous ne m'ayez vu. — La pointe de Warroch ! dit Hatteraick dont le visage reprit sa pâleur. Dajis It caverne , je suppose? J'aimerais mieux tout autre rendez-vous. Cet endroit me déplaît. On assure qu'il y revient.... Mais, tonnerres et éclairs ! je ne l'ai jamais craint de son vivant , je ne le craindrai pas après sa mort... Que l'enfer m'engloutisse ! il ne sera jamais dit que Dirk Hatteraick a eu peur d'un chien oh d'un diable... Ainsi donc, j'attendrai là que vous veniez me trouver. — Oui, ouf, répondit Glossin. Maintenant il faut que je rappelle mes gens. • Il les appela en effet.

c Je ne puis rien tirer du capitaine Jaxson , comme prétend se nommer le prisonnier, Mac-Guffog; et il est maintenant trop tard

pour }e cpjftdqîrs & la prison du comté. N'y a-t-rt pas to^m château un endroit où nous pourrions le déposer? — Ou*, mopi siçur, il y eq a un. Mon cpele Je coastable y a vue fois tenu un homme enfermé pendant trois jours , du temps du vieil EUango? \van. Mais U doit être bien sale : il y a plus de quinze an* qi^pn n'y est entré. — Je le saiç ; mais cet homme n'y restera pas kmg-tewpM C'çst seulement une prison provisoire pour y passer nn$ nuit... un lieu de dépôt , eu attendant qu'il sybisse un nouvel interrogatoire, H y a tout % côté une petite chambre ; vous y allumerez du fcu pour yous , et je vous enyerrai de quoi yqus tenir en honue hum W* Mais n'oubliez pas de bieu enfermer le prisonnier * et , ^flte*-ny>i t faites-lui du feu; la saison l'e*igç. PeuMîtr* prçuveça-t-ll demain qu'il est innocent. »

Avec ces instructions et une ample provision de pourriture et <ty liqueurs, le juge de paix envoya ses gçns passer la nuit dans lç vieux château , rempli de l'espérance et de la conviction qu'il* n'esfr ploieraient la nuit ni à veiller ni à prier.

Il n'était guère probable que Glossin jouirait cette nuit-là d'un profond sommeil . Sa position était très critique ; toutes les mauvaises actions d'une vie passée dans le crime semblaient se grouper autour de lui pour l'accabler, U se mit au Ut; mais long-temps il s'agita en vain sur son oreiller. A la fin il s'endormit , mais son sommeil fut troublé par des songes affreux. Tantôt il voyait son ancien bienfaiteur ççmme lors de leur dernière entrevue, avec la parleur de la mort ; tantôt , dans la vigueur et la beauté de la jeunesse, et venant le cbasser de la maison des Ellangowan. Ensuite il rêva qu'après avoir erré long-temps sur une bruyère sauvage , il arrivait à une auberge d'où sortaient des cris de joie et de débauche , et qu'étant entré, la première personne qui s'offrit à lui était Frank Kcanedy , tout mutilé et tout sanglant, tel qu'il était étendu sur le rivage, à la poiqtç de Warroch , mais tenant à la main un bol de punch enflammé. Puis la scène changeait : tf était dans un cachot, et il entendait Dirk Hatteraick, condamné à mort, confesser tyus ses crises à m ecclésiastique.

< Quand l'ouvre de sapg fut achevée , disait-il , noua nous réfugiâmes dau$ une caverne voisine qui n'était connue que d'up homme dans le pays : nous discutâmes sur ce qu'on forait de l'enfant, et nous avions décidé qu'on le donnerait aux Bohémiens, qu^ud nous entendîmes les crû de gens mis à notre poursuite , qyi

*e répondait 1$$ m au*«uH *> Ito borna» entra ; c'était celui

qui seul connaissait la caverne. Nous achetâmes son silence avec la moitié des marchandises que nous avions sauvées. D'après son conseil , nous emmenâmes l'enfant en Hollande , sur un petit brick qui Tint , la nuit suivante , nous prendre sur la côte. Cet homme était... — Non, je le nie... ce n'était pas moi , » s'écria Glossin ; et s'eflbrçant d'exprimer son démenti avec plus de force , il s'éveilla.

C'était sa conscience qui avait évoqué pour lui cette fantasmagorie intellectuelle. La vérité était que , connaissant mieux que personne les retraites des contrebandiers , pendant que les autres cherchaient de différents côtés , Glossin était allé droit à la caverne. Il ne connaissait pas encore le meurtre de Kennedy , qu'il s'attendait au contraire à trouver en leur pouvoir , et il venait avec l'intention d'employer sa médiation en sa faveur. Mais il les trouva en proie aux terreurs qui suivent le crime ; la rage qui les avait poussés au meurtre faisait place dans leurs cœurs , excepté dans celui d'Hatteraick , à la crainte et aux remords. A cette époque, Glossin était sans fortune et accablé de dettes , mais possédait déjà toute la confiance de M. Bertram , et connaissait bien la faiblesse de son caractère ; il entrevit tout-à-coup la possibilité de s'enrichir à ses dépens , si l'on faisait disparaître son héritier mâle , car , dans ce cas, le domaine devenait la propriété absolue et illimitée du prodigue M. Bertram. Séduit par l'intérêt du moment et par la perspective de s'enrichir par la suite , il accepta ce que , dans leur effroi , les contrebandiers lui offrirent , et les confirma ou plutôt les encouragea dans la pensée d'emmener avec eux le fils de son bienfaiteur. Ils ne pouvaient se dessaisir de cet enfant , qui était assez grand pour raconter la sanglante tragédie dont il avait été spectateur. La seule excuse qu'une conscience peu scrupuleuse offrit à Glossin , fat la force de la tentation qui lui montrait dans l'avenir des biens qu'il avait tant de fois convoités , en même temps qu'elle le tirait d'embarras pécuniaires au milieu desquels il allait avant peu succomber. Il s'efforça encore de se persuader que la nécessité de sauver sa vie autorisait sa conduite. Il était , jusqu'à un certain point, au pouvoir de ces brigands ; et s'il eût rejeté leurs offres, les secours qu'il aurait appelés , quoique peu éloignés , seraient arrivés trop tard pour le soustraire à ces hommes à qui un meurtre de plus aurait coûté si peu.

Tourmenté par les noirs pressentiments d'une conscience coupable , Glossin se leva , et se mit à la fenêtre. Tous les lieux que nous avons décrits au commencement de cet ouvrage étaient alors cou-

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