‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 134 sur 215 · CHAPITRE XXXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIL

qui s'engage à le seconder dans la folie qu'il est décidé à foire... Non , non. Je tous ai seulement fait voir un autre faible de mon caractère... je dis toujours la vérité le samedi soir. — Et quelquefois aussi dans la semaine, j'imagine? répondit Mannering en souriant. — Oui, sans doute , autant que ma profession me le permet/ Je suis, comme dit Hamlet, un assez honnête homme quand me* clients et leurs hommes d'affaires ne se servent pas de moi comme d'un porte-voix pour débiter à la barre leurs doubles mensonges.' Mais il faut vivre ! c'est une triste chose... Maintenant , arrivons à votre affaire. Je suis charmé que mon vieil ami, Mac-Morlan, vous; ait adressé à moi : c'est un homme honnête, actif et intelligent; il a été long-temps shérif-suppléant du comté de..., quand moi-même j'étais shérif; il occupe toujours le même emploi. Il sait quel intérêt je porte à cette infortunée famille d'EUangowan et à la pauvre Lucy: Je ne l'ai pas vue depuis l'âge de douze ans : c'était alors une fort jolie enfant, et fort raisonnable, avec un père qui ne l'était guère, un vrai prodigue. Mon attachement pour elle date de loin. Quand j'étais shérif du comté, monsieur Mannering, je fus appelé pour recueillir des informations sur un meurtre commis à Ellangowan , le jour même où naquit cette pauvre enfant, et qui, par une étrange complication d'événements, que malheureusement je. ne pus jamais démêler, coïncidait avec la mort ou la disparition de son frère unique , enfant d'environ cinq ans. Non , colonel , de ma vie je n'oublierai le douloureux spectacle qu'offrait ce jour-là le château d'EUangowan. . . Le père , la tête à moitié perdue ; la mère expirant au milieu des douleurs d'un enfantement prématuré; un enfant disparu ; un autre qui entrait dans ce misérable monde, poussant des cris auxquels , au milieu de ce concours des plus affreux malheurs, personne n'avait à peine le temps de faire attention. Nous autres hommes de loi , nous ne sommes pas plus de fer ou d'airain , monsieur, que vous autres soldats n'êtes d'acier. Nous vivons au milieu des crimes et des misères de la société, comme vous au milieu des misères et des crimes de la guerre : peut-être un peu d'insensibilité est-elle nécessaire , dans l'un et l'autre cas , pour faire son devoir... Mais que le diable enlève un soldat dont le cœur est aussi dur que son épée ! que la damnation tombe sur l'homme de loi qui endurcit son cœur comme son front!... Mais allons au fait :

je perds ma soirée du samedi Voulez-vous avoir la bonté de me

remettre les pièces qui concernent l'affaire de miss Bertram ?. . . Ah ! consentez* à faire demain un dîner de garçon avec un vieil avocat...

OTTT MANTŒRING.

â trois heures précisés* J'insiste stif* ce poMl... vons viendrez une heure plus tét... L'enterrement de la vieille est pour lundi ; il s'agît dés intérêts de l'orphelin , et nous prendrons une heure sur le dimanche pour nous en occuper... Je crais bien que tout ne soit perdu, si elle a fait un second testament..., à moins pourtant qu'il n'ait jtes soixante jours de date. Alors si miss Bertram peut démontrer qu'elle est l'héritière légitime, nous... Mais, écoutez ; mes sujets s'impatientent de Ffnterfègne... Je ne vous invite pas , colonel, à vous joindre à nous : oe serait abuser de votre complaisance ; il fendrait que vous eussiez eotnmencé fo journée avec nous, et passé graduellement du bon sens à la gâité, de la gâlté à... à... â... à la IWté... bonsoir... Henri, reconduisez monsieur Mânnering Colonel, je vous attends demain , pas plus tard que deux heures.- » . Le cotooel retourna 1 èoft auberge aussi étonné des ridicules extfavagSftees au milieu desquelles il avait surpris l'avocat, que de la justesse d'esprit et de la pénétration qu'il avait montrées dans les matières relatives à sa profession , et dé la sensibilité avec laquelle il s'était expliqué sur la jeune orpheline.

Le matin , pendant que Té colonel et son très silencieux et très paisible compagnon bonïïnie Sampsôn achevaient le déjeuner qu'avait préparé et servi Barnes , déjeuner pendant lequel Dorainie s'était brûlé lai main eh Venant lé thé, on vit arriver tout-à-coup M. Pleydell. Uite petite pérriique soigneusement peignée, dont efiaque cheveu avait reçu d'un zélé et habile perruquier là quantité convenabte de poudre , uh habillement hoir bien brossé , deé souliers luisants avee des bouclée d'or, et une bouclé de même métal à la cravate; des manières plutôt pofîes et ïéservées qu'assurées, cérémonieuses quoique sans aucun mélange d'embarras ; une figure dont les traits expressifs et un peu singuliers portaient l'empreinte d'un carme parfait... tout montrait un personnage bien différent fi joyeux convive de la veille. tJn regard vif, malin et perçant, pouvait seul rappeler l'homme du samedi soir.

* Je viens , dit-il en saluant avec une extrême politesse , user sur vont de mon autorité royale en matière spirituelle, comme j'ai déjà feît en matière temporelle... Puis-jè vous accompagner à Tégtfêè presbytérienne, oui la réunion épîscopale ?. . . Ihosljrriasve. Un avocat, vous le savez, est de toute religion, ou plutôt de toutes les torttlés de religion! Ou souhaiteriez-voùs employer Faprès-ffifft autrement? Vote excuserez mon importunité; elle fi'M pins à ta nfrode. Mais je sufc né dans un temps où uù Écossais

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aurait cri* manquer affc dévoite de l'B0qfit&fite , iH avait làtsâé sdù hôte seul , excepte pendant son sommeil.. . Tons me direz, j'èspèrè, si je vous importune. — Pas du tout , mon cher monsieur, répondit Maniierffig. Je Serais charmé de confier la direction de toa banque k un piloté tel que tous. J'entendrai avec le plus Ht plaisir quelqu'un de vois prédicateurs écossais, dont les talents font tant d'honneur à ce pays.... votre Blair, votre Robertson, votre Henry; j'accepte donc vàttè offre de tout mon cœur. Seulement (erl tirant l'avocat un pieu £ part et en tournant ses yeux vers Satàpson), môù digne ami , qui rêve sur cette chaise , est un peu distrait et a besoin d'un guide ; môfl domestique Barnes , qui lui en sert habituelle^ ment , ne peut remplir cet office dans une ville qu'il ne connaît pas, d'antant moins que mon ami a exprimé l'intention de se reftdre I Fune de vos églises les plus éloignées d'ici. >

L'avocat lança un regard sur Sampsôn... « Cette curiosité mérite d'être gardée... Je vous trouverai un bon gardien. Tous, dit-il au garçon , allez chez Luckie * Finlayson dans Cowgate , pour lui demander Miles Macfih , le commissionnaire , qui doit être là dans ce moment. Dites- lui que f ai besoin de lui parler. »

Miles Macfin ne se fit pas long-temp* attendre. < On peut confier votre ami aux soins de cet homme, dît Pléydeïl; il l'accompagnera ou le conduira partout où il voudra aller, à l'église ou au marché , aune assemblée ou à une cour de justice, ou... enfin, à quelque endroit que ce soit. . . et vous le ramènera sain et sauf à la maison et à l'heure que vous aurez fixée. Vous pouvez donc laisser M. Barnes libre d'employer son temps comme il voudra. »

L'arrangement fut accepté ; le colonel confia tàême Sampson à cet homme pour tout le temps qu'ils resteraient à Edimbourg.

« Maintenant, monsieur, si vous voulez, nous irons à l'église des Frères-Gris, pour entendre l'historien de l'Ecosse, du continent et & F Amérique. •

Us furent désappointés... Robertson ne prêchait pas ce jour-là. • Un moment de patience , dit l'avocat , nous serons bien dédommagés, i

Le coHègue de Robertson ' monta en chaire. Son extérieur né prévenait pas en sa faveur. Un teint d'une pâleur extraordinaire

1. Luckie est an mot écossais , espèce de sobriquet donné généralement aux tonne» femmes d'auberge ou hôtesses, a. m.

& C'était, dit Payeur, le célèbre docteur Brskme, eeclSèlèttfqttè très distingué et excellent nommé*

contrastait bizarrement avec une perruque noire, sans poudre; une poitrine étroite, des reins voûtés ; des mains qui, placées comme deux arcs -boutants sur la chaire , semblaient là pour soutenir le corps du prédicateur plutôt que pour accompagner son débit... Pas de robe, pas même celle de Genève ; un rabat chiffonné, un geste qui semblait involontaire : voilà ce qui frappa d'abord le colonel. « Ce prédicateur semble bien gauche, dit-il à l'oreille de son nouvel ami. — Soyez sans inquiétude ; c'est le fils d'un excellent avocat écossais ', il montrera de quel sang il sort, je vous en réponds. *

Le savant jurisconsulte avait raison. Mannering entendit un discours rempli de vues instructives et frappantes sur les livres saints, un sermon oùle calvinisme de l'église d'Ecosse était fortement appuyé sur des arguments solides , et devenait en même temps la base d'un système de morale pratique qui ne couvre pas le pécheur du manteau d'une foi purement spéculative ou des dogmes théologiques, non plus qu'il ne lui permet de s'abandonner aux vagues de l'incrédulité ou du schisme. Il y avait dans la forme de son argumentation, dans ses métaphores, quelque chose d'antique, et qui donnait à son style un plus grand caractère de force et d'élévation. Le prédicateur ne lisait pas son discours , mais consultait de temps à autre un petit papier où il en avait noté les principales divisions... Sa prononciation, d'abord confuse et embarrassée , devint, à mesure qu'il s'échauffa , distincte et animée ; en un mot , quoique son discours ne pût être cité comme un parfait modèle d'éloquence de la chaire, Mannering n'en avait pas souvent entendu qui montrassent autant de savoir, une métaphysique aussi subtile, et si pleins d'arguments victorieusement employés à la défense du christianisme.

c Tels, disait-il en sortant de l'église, tels doivent avoir été les prédicateurs dont le courage intrépide et les talents puissants, quoique rudes et sans culture, nousont valu la réforme. — Et pourtant, dit Pleydell, ce respectable ministre, que j'aime à cause de son père et à cause de lui-même, n'a rien de cet orgueil sombre et de la morgue pharisalque que l'on a reprochés aux premiers fondateurs de l'église calviniste d'Ecosse. Son collègue et lui diffèrent d'opinion sur quelques points de discipline ecclésiastique , et sont chef* de deux partis opposés dans l'église; mais ils n'ont jamais perdu de vue les égards qu'ils se doivent respectivement, et n'ont jamais souffert que la ma-

t. Le père du docteur Erskine était unayocat fort habile; ses Inttitutes des hi t d'Êcoa* sont aujourd'hui le manuel de ceux qui étudient les lois.

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