‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 146 sur 215 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

tout le pays sur les bras. Non ! non ! quand j'étais embarqué dans ce commerce-là , je jouais à pair ou non avec les officiers de la douane. Ici une cargaison confisquée , fort bien ; tant mieux pour eux. Là , une autre débarquée tout entière sans mésaventure, tant mieux pour moi. Non , non ! les éperviers ne doivent point se ruer sur les éperviers. — Et le colonel Mannering? dit Brown. — Il n'a pas été trop sage non plus de se mêler de cela. Non que je le blâme d'avoir sauvé balles aux douaniers ; il a très bien fait. Mais il ne convenait pas à un gentleman de se battre contre de pauvres gens, pour quelques la vie de thé et quelques barils d'eau-de-vie. Du reste , c'est un homme riche , c'est un colonel ; et les gens de cette espèce font tout ce qu'ils veulent avec les malheureux comme nous. — Et sa fille , dit Brown le cœur palpitant , trouve un mari dans une grande famille , à ce qu'on m'a dit ? — Quelle famille ? celle des Hazlewood? répondit le pilote. Non , non , ce sont des caquets ridicules. Tous les dimanches, régulièrement, ce jeune homme reconduisait chez elle à cheval la fille du fou laird d'EUangowan ; et ma fille Peggy , qui est en service à Woodbourne , dit que le jeune Hazlewood, pour sûr, ne pense pas plus que vous à miss Mannering. »

Tout en se reprochant avec amertume d'avoir trop légèrement ajouté foi à un faux bruit , Brown apprit avec une joie infinie que ses soupçons sur la fidélité de Julia, soupçons d'après lesquels il s'était imprudemment conduit, étaient dénués de fondement. Mais combien il devait avoir perdu dans son esprit ! Que devait-elle penser d'une conduite d'après laquelle il devait lui paraître ne tenir compte ni de sa tranquillité, ni des intérêts de leur mutuelle affection ? Les relations de ce vieillard avec la famille de Woodbourne semblaient lui offrir un moyen de communication sûr , il résolut d'en profiter,

« Votre fille est servante à Woodbourne? J'ai connu miss Mannering dans l'Inde, et, bien qu'en ce moment je sois dans une position bien inférieure à la sienne , j'ai de grandes raisons d'espérer qu'elle ne refuserait pas de s'intéresser en ma faveur. J'ai eu le malheur de me quereller avec son père , qui commandait le régiment où je servais, et je suissûr que la jeune dame ferait son possible pour me réconcilier avec lui. Peut-être votre fille pourrait-elle lui remettre une lettre sur ce sujet, sans exposer miss Mannering aux reproches de son père? »

Le vieillard, partisan de toute espèce de fraude, s'empressa de répondre que la lettre serait remise fidèlement et secrètement. Sitôt

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GUt MANNERING.

de plaider sa cause eu personne, et d'obtenir son pardon. Illai sembla trop périlleux de lui donner aucun détail sut les événements auxcjuéls il s'était depuis peu de temps trouvé mêlé, et s'étudi^ à s'exprimer avec upe telle ambiguïté ', que si sa lettre tombait en des mains mal intentionnées , il fût difficile d'en pénétrer le véritable sens et cTçn découvrir l'auteur. Le vieillard se chargea de remettre fidèlement cette lettre à sa fille, à Woodbourne: et comme son commerce devait incessamment rappeler lui pu sa barque a Àllonby, il promit même de se charger de la réponse , si là jeune dame voulait lui en confier une.

frôtré ypyàgeur persécuté s'établît à ANonbv, et aussi modestement que ^exigeaient sa pauvreté momentanée et son désir d'être aussi peu remarqué que possible. t)ans cette intention fl prit le nom et fa profëssfon de son aini Dudley , étant assez habile à manier le

Sncçau pour ne pais éveiller de soupçons dans l'esprit de son fyôte. annonça que son bagage aïlaft arriver de tfagtoh, et se tenant» jutant qu'il le pouvait > renfermé dans son appartement , il attendit tes réponses aux lettres qu'il écrivit à son agent , h belaserre , et à $on lïèuteparit- colonel. Il ordonnait ail premier de lui envoyer de f argent ; il conjyrait Je second de le venir rejoindre en Ecosse , et demandait au troisième un certificat de son grade et de sa conduite dans te régiment , afin de pouvoir établir, <?une manière incontestable, son t(itre comme officier» et sa moralité comme homme, trappe vivement aussi, des inconvénients que peut entraîner le manque (f argent, il écrivit à Dinmont pour tui demander le prêt d'une petite somme , durant quelques jours seulement. La résidence de Dinmont n'étant qu'à soixante ou soixante-dix milles de distance, il né doutait pas qu'à ne reçût bientôt cette somme, tt ne s'adressait ainsi à son ami , lui disait- il, que parce qu'il avait été volé par des Brigands peu après Savoir quitté. Il attendit donc impatiemment, mais sans inquiétudes sérieuses, la réponse à ses diverses lettres. A fWr la justification des correspondants de Brown, nous devons faire observer qu'à cette époque te service des postes ne se faisait point avec Ta même célérité que depuis les ingénieuses inventions de M. Palmer. En ce qui concerne particulièrement l'honnête Dinîpont , comme il ne recevait guère plus d'une lettre par trimestre (hormis quand il était en procès, auquel cas il envoyait régulière-

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ment â là poste), il arrivait souvent que sa correspondance démets rait un mois ou deux sûr lé comptoir dû maître 4e poste, parmi leé pamphlets, le pain d'épices, les petits pains, (es chansons, suivant le commerce que faisait ledit maître de poste. D'ailleurs , à cei|e époque, l'usage (non encore tout-à-fait aboli aujourd'hui) était de foire voyager les lettres d'une ville à l'autre : si bien qu'au lieu 4e parcourir, par exemple, trente milles avant d'arriver à leur adresse, elles en faisaient deux cents : ce qui avait le triple avantage de faire prendre l'air amplement aux lettres , d'ajouter quelques penees siux revenus de la poste , et d'exercer la patience des correspondant^* Grâce à toutes ces circonstances, Brown resta plusieurs jours à Allonby sans recevoir de réponse , et quojquç ménagée avec la plus sévère économie, sa bourse commençait â devenir bieq iégère, quand il reçut par l'entremise d'un jeune pécheur la lettre suivante : < Vous avez agi avec la plus cruelle indiscrétion ; vous avez montré combien peu je puis me fier à vos assurances, quand vous attestez que ma tranquillité et mon honneur vous sont chers. Votre imprudence a failli coûter là vie à un jeune homme honorable et du plus grand mérite. En dirai-je davantage? ajouterait que moi-même j'ai été fort malade , par suite de votre violence? Ài-je besoin de vous dire que les conséquences qu'elle pouvait avojr pour voui augmentaient ma pénible perplexité , malgré le peu de motifs que vous

me donniez vous-même de me tourmenter ainsi? Le C est ab-

sent pour quelques jours ; M. H... est entièrement rétabli ; et j'ai des raisons de croire que les soupçons se portent d'un côté fort différent de celui où ils devraient se diriger. Néanmoins , ne vous hasardez pas à venir ici. Nous avons été en butte à des accidents trop violents et trop terribles pour penser à continuer une correspondance qui a failli amener la plus affreuse catastrophe. Adieu. Croyez que personne ne désire votre bonheur plus vivement que J. M. »

Cette lettre contenait un de ces avis qu'on donne souvent avec l'intention de porter à faire précisément le contraire de ce que Vgg conseille. C'est au moins ainsi que Brown l'interpréta. II demanda sur-le-champ au jeune pêcheur s'il venait de Portanferry.

« Oui , répondit-il ; je suis fils du vieux John Willie Stone , et j'ai reçu cettelettre de ma sœur Peggy , qui est employée à laverie linge à Woodbourne. — Mon bon ami, quand repartez- vous ? — Ce soir , à la marée. — Je partirai avec vous ; mais comme je ne désire pas âUer à Portanferry, je voudrais que vous me débarquassiez quelqup part sur la côte. — Rien de plus facile , > répondit le pécheur.

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Bien qu'à cette époque le prix des denrées fût très modéré, quand il eut payé son logement et sa nourriture , ainsi qu'un nouvel habit dont il avait besoin autant pour être moins aisément reconnu que pour être dans un état plus présentable , Brown s'aperçut que sa bourse était presque vide. Il recommanda au directeur du bureau de la poste de lui renvoyer ses lettres à Kippletringan; car c'est là qu'il avait dessein de se rendre et de réclamer le trésor qu'il avait déposé dans les mains de mistress Mac-Candlish. Il se sentait aussi obligé à reprendre son nom et son caractère véritables sitôt qu'il aurait les moyens de les faire reconnaître, et alors il irait offrir au jeune Hazlewood toutes les satisfactions qu'il pouvait exiger d'un officier au service du roi. « Pour peu qu'il soit raisonnable, pensait-il , il reconnaîtra que ma conduite a été provoquée par sa brusquerie et son arrogance. »

Le voilà donc une seconde fois embarqué sur le détroit de Solway. Le vent était contraire et accompagné d'un peu de pluie ; la marée ne les aidait que faiblement. La barque était pesamment chargée de marchandises (une partie sans doute était de contrebande) , et tirait beaucoup d'eau. Brown, à moitié marin , et habitué aux plus pénibles exercices , fut du plus grand secours au patron de la barque, soit en ramant avec lui, soit en tenant le gouvernail, soit en donnant son avis pour la manœuvre , laquelle devenait d'autant plus difficile que le vent soufflait avec violence et dans une direction opposée aux courants rapides de la côte. Enfin, après être restés toute la nuit dans le détroit , le matin ils se trouvèrent en face d'une baie superbe, sur la côte d'Ecosse. Le temps s'était adouci. La neige, qui depuis plusieurs jours commençait à fondre, avait disparu entièrement sous la brise tempérée de la nuit précédente. Les montagnes , dans le lointain, conservaient bien encore leur manteau de neige, mais toute la plaine avait dépouillé le sien, à l'exception de quelques champs où elle avait été fort épaisse, et le rivage, quoiqu'il portât encore la livrée de l'hiver, offrait un spectacle intéressant. La ligne de la côte , avec ses coupes variées à l'infini, ses promontoires et ses baies, fuyait devant l'œil, à droite et à gauche, en décrivant ces contours divers, irréguliers , et pourtant gracieux et faciles , que l'œil a tant de plaisir à suivre. Les formes fantastiques des rochers ajoutaient encore à l'agrément et à la variété du tableau : ici le rivage était bordé de rochers à pic qui s'avançaient jusque dans la mer, là il s'abaissait jusqu'à la grève, en pente douce. Des bâtiments de diverses for-

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