CHAPITRE IY
que Mannering voyait alors dans toute son étendue , ne le cédait pas en variété et en beauté à la terre ferme. En quelques endroits il s'élevait en énormes rochers , souvent couronnés par les ruines de vieux bâtiments, de tours, de fanaux, qui, suivant la tradition, avaient été placés en vue les uns des autres, pour que dans les temps d'invasion ou de guerre civile , ils pussent par des signaux communiquer entre eux pour leur défense et se porter des secours mutuels. Le château d'Ellangowan était le plus considérable et le plus important de ces bâtiments ruinés, et prouvait, par sa grandeur et sa position, la supériorité que, dit-on, ses fondateurs avaient eue parmi les chefe et les nobles de ce district. En d'autres endroits , le rivage offrait une vue plus agréable ; il était coupé par de petites baies où la terre allait doucement en pente , ou bien s'avançait dans la mer en promontoire couvert de bois.
Une scène si différente de ce que lui avait fait présager son voyage de la veille, produisit un effet proportionné sur Mannerîng. Sous ses yeux était la maison moderne ; l'architecture était lourde, il est vrai , mais elle était bien située, et d'une exposition charmante aux rayons du soleil. « Dans quelle félicité , pensa notre héros, on coulerait sa vie, en une telle retraite ! D'un côté les restes imposants delà grandeur passée, qui vous rappellent tacitement l'orgueil qu'ils inspirent ; de l'autre assez d'élégance et de commodité pour satisfaire des désirs modérés. Vivre ici , et avec toi, Sophie ! • Nous ne nous étendrons pas davantage sur les songes d'un amant. Mannering s'arrêta un moment les bras croisés , et se dirigea ensuite vers le château en ruine.
En entrant par la grand'porte, il trouva que la magnificence grossière de la cour intérieure répondait bien à la grandeur de l'extérieur. D'un côté il y avait une rangée de hautes et larges fenêtres divisées par des pilastres de pierre sculptée , et qui avaient autrefois éclairé la grande salle du château; de l'autre étaient divers bâtiments de grandeurs et de dates différentes , et cependant assez unis entre eux pour présenter à l'œil par devant un effet général d'uniformité. Les portes et les fenêtres avaient des ornements en saillie, où l'on voyait de grossiers modèles de sculptures et de moulures, les unes entières ou brisées, les autres couvertes de lierre ou de plantes rampantes , qui croissaient en abondance parmi ces débris. L'extrémité de la cour qui faisait face à l'entrée était aussi fermée primitivement par une rangée de bâtiments ; mais wttc partie du château était plus délabrée que le reste , parce que ,
m GUY BfAIfHERING*
ditàit-ofl, die avait été canonnée par les vaisseaux dû parlement ; sous le commandement de Deane. Elle offrait une large brèche , à travers laquelle on pouvait voir la mer, et le petit vaisseau (un lougre armé ) <|ui était à l'ancre au fnilieu de la baie. Tandis que Mannering examinait les ruines , il entendit dans une chambre à sa main gauche la Voix de l'Egyptienne qu'il avait vue le soif précédent. Il trouva bientôt une ouverture d'où il pouvait la voir sans en être vu lui-même ; et il ne prit s'empêcher de penser que sa tournure , son occupation et sa position convenaient bien à l'exacte peinture d'une ancienne sibylle.
Elle était assise Sur une corniche brisée dans le coin d'une salle dallée dont elle avait nettoyé une partie , afin d'avoir un espaee libre pour les évolutions de son fuseau. Un rayon de soleil, qui passait à travers une haute et étroite fenêtre , tombait sur ses traits et se$ i vêtements sauvages , et Féclairait à son travail; le reste de la salle était dans l'obscurité. Elle portait un vêtement qui participait du costume national du bas peuple d'Ecosse et du costume oriental; elle filait une laine de trois couleurs différentes, noire, blanche et grise, avec ces anciens instruments de ménage, presque totalement abandonnés aujourd'hui ; la quenouille et le fuseau. En filant elle chantait quelque chose qui avait l'air d'un charme. Mannering, après avoir fait de vains efforts pour retenir exactement les mots de sa chanson , essaya ensuite de la traduire en phrases plus intelligibles qui en exprimeraient le sens ; le voici :
Tressez- tons" , èntrélàcei-Tous !
Ainsi le chagrin et la joie , Unissant le fil et la soie , • Mêlent leurs ombres parmi nous ; Ainsi F espérance chérie , La crainte , la guerre et la paix , Sur l'ample fuseau de la tie Confondent leurs nombreux filets.
tandis' que la trame se file Arec un soin mystérieux , Et tandis que l'enfant débile A la lumière ouyre les yeux , Combien de formes différentes , î)àns le crépuscule changeant , Apparaissent en nous donnant Des scènes constamment mourantes !
Ici de noires passions , Bt là de pltlsyaines folles;
HTHE IV. tt
Dé riantes illusions Ou bien des douleurs infinies; la jalousie et le soupçon , L'envie et la terreur panique Tour â tour au miroir màgi(jué Vont se montrer à Punissos*
Ces passions croissent , décroissent, En tournant avec le fuseau ; Des milliers d'intérêts se froissent, Et rien Jamais n'est de niveau.
Tissez la trame qui tous lie .
A celle de l'humanité :
Ainsi se mêlent dans la vie La peine et la félicité.
Avant que notre traducteur, ou plutôt libre imitateur , eût arrangé ces stances dans sa tête , et tandis qu'il se creusait la cervelle pour trouver une rime à..., la tâche de la sibylle était accomplie, c'est-à-dire que sa laine était filée ; elle prit le fuseau chargé de son travail , et dévidant le fil par degrés , elle le mesura , en le je* tant sur son coude et en l'amenant entre son pouce et son index. Lorsqu'elle l'eut entièrement mesuré, elle murmura en s'adressant à elle-même : « Un éche veau , mais non d'un seul bout ; de longues années, soixante-dix; mais le fil est trois fois rompu, et il faut le renouer trois fois : il sera un heureux garçon s'il peut y parvenir. »
Notre héros était sur le point de parler à la prophétesse , lorsqu'une voix rauque comme le bruit des vagues avec lequel elle se
mêlait , cria deux fois , avec une impatience croissante : « Meg, Meg Merrilies , Égyptienne , sorcière , mille diables ! .
— Je viens , je viens , capitaine , » répondit Meg ; et un instant après , l'impatient commandant auquel elle s'adressait sortit des ruines. »
Il avait l'aspect d'un marin, sa taille était au dessous de la moyenne, et son teint était bronzé par les assauts du vent du nordest. Ses membres étaient musclés , vigoureux et ramassés ; et un homme d'une taille plus élevée n'aurait pu lutter avec lui corps à corps. Il avait l'air dur, et , ce qu'il y a de pire, on ne voyait point sut son visage cette insouciance , cette joie folle et nonchalante et cette oisive curiosité d'un matelot à terre. Ces qualités, peut-être, autant que toutes les autres , contribuent à la grande popularité de nos marins, et à l'amitié générale que notre société a pour eux. Leur bravoure , leur courage , leur hardiesse sont des qualités qui
excitent le respect, et qui humilient peut-être les pacifiques habitants de la terre ferme en leur présence ; et ni le respect , ni l'humiliation , ne sont des sentiments qui s'accordent avec une amitié familière envers ceux qui les inspirent. Mais les joyeuses folies, la galté pétulante , la bonne humeur insouciante du matelot , lorsqu'il s'amuse à terre, adoucissent ce que son caractère a de plus formidable. On ne voyait aucun de ces sentiments sur la figure de ce marin; au contraire, ses traits brunis , qui auraient été durs et désagréables avec une tout autre expression, avaient un air sauvage et insolent .
t « Où ètes-vous , la mère Deyvilson " ? dit-il avec un accent étranger, quoiqu'il parlât l'anglais très purement. Mille tonnerres! nous vous attendons depuis une demi-heure. Venez bénir le vaisseau f et notre voyage , et soyez maudite comme une sorcière de Satan! »
Dans ce moment il aperçut Mannering , qui , par la positioniqu'il avait prise pour observer les enchantements de Meg Merrilics, avait l'air de quelqu'un qui évitait les regards, étant à moitié caché par le mur derrière lequel il était. Le capitaine (car c'est le nom qu'il se donnait lui-même) tressaillit et s'arrêta tout-à-coup , et fourrant sa main droite dans son sein entre sa jaquette et sa veste comme pour y chercher une arme : « Qu'y a-t-il , frère ? vous semblez espionner, hé! »
Avant que Mannering, frappé du geste et du ton insolent de son interlocuteur, eût répondu , l'Egyptienne sortit de la salle et joignit l'étranger. Il la questionna à voix basse en regardant Mannering. « Un requin de la côte ? hé !
Elle lui répondit sur le même ton en se servant du langage ordinaire de sa tribu. « Cessez vos paroles inciviles et taisez-vous, c'est un gentilhomme du château. »
Le sombre visage du marin s'éclaircit. « Le salut du matin, monsieur ; j'apprends que vous êtes ua hôte de mon ami M. Bertram. Je vous demande pardon , mais je vous avais pris pour une personne d'une autre espèce. >
Mannering lui répondit : < Et vous, monsieur, je présume que vous êtes le maître de ce vaisseau qui est dans la baie? — Oui, monsieur, je suis le Dirk Hatteraick, le capitaine de la Yungfraw Hagenslaapen , bien connu sur cette côte; je ne rougis point de mon nom, ni de mon vaisseau, ni de ma cargaison .—J'ose dire que