‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 187 sur 215 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Mannering fit qn effort surjui-méme. tJAvec 'plaisir, très certainement, surtout si vous pouvez m'indiquer les moyens de vous obliger. Je crois avoir quelques torts à réparer envers vous; je l'ai souvent pensé. Votre apparition si inattendue et si soudaine, en me rappelant de pénibles souvenirs , m'a seule empêché de vous dire, comme je le fais maintenant, que, quel que soit le motif qui me procure l'honneur de votre visite , elle m'est fort agréable* »

Bertram répondit par un salut, froid mais civil , à la politesse grave du colonel.

c Julia, ma chère, vous forez bien de vous retirer. M. Brown, tous excuserez ma fille ; je vois que de tristes souvenirs se représentent à son esprit. >

Miss Mannering, conformément à cette invitation, se leva et se retira ; mais , en passant devant Bertram , elle laissa échapper les mots : « Encore une folie ! > mais prononcés de manière à n'être entendus que de lui. Miss Bertram suivit son amie , mais sans se hasarder à lever une seconde fois les yeux sur l'objet de sa terreur: Il y avait là, à ce qu'elle croyait , quelque méprise, et elle ne voulait pas augmenter là confusion en dénonçant l'étranger comme un assassin. Elle voyait qu'il était connu du colonel , traité par lui comme un homme bien né ; donc il n'était pas la personne qu'elle supposait , ou Hazlewood avait raison de penser que sa blessure n'était que le résultat d'un accident.

Le reste de la compagnie, après le départ des deux amies, formait un groupe digne du pinceau d'un peintre habile. Chacun était trop occupé de ses propres sentiments pour faire attention à ceux des autres. Bertram se trouvait inopinément dans la maison d'un homme qu'il était de longue date disposé à considérer comme son ennemi personnel;, et à respecter pourtant comme le père de Julia; Mannering était partagé entre le vif sentiment de la politesse et des égards dus à un étranger , la joie de se trouver innocent d'un homicide commis dans une querelle particulière , et l'aversion et les préjugés qui se ranimaient dans son esprit orgueilleux à la vue de l'homme qui les lui avait inspirés. Sampson , pouvant à peine se soutenir, se tenait appuyé sur le dos d'une chaise, les yetix fixés sur Bertram avec une expression singulière d'anxiété convulsive qui bouleversait toute sa physionomie. Dinmont, enveloppé dans sa grande redingote, ressemblait à un ours dressé sur ses pattes de derrière , et promenait de l'un à l'autre de grands yeux où se peignait l'étonnement.

370 GUY MANMER1NG.

t'avçcat seul était dans son élément : de sang-froid, viî. plein d'activité, Ù voyait déjà en perspective un brillant succès dans un procès étrange, romanesque, mystérieux, tin jeune monarque , rempli d'espérance , à la tête d'une vaillante armée , n'éprouva jamais plus de contentement intérieur, au début de sa première campagne. Il s'agitait avec beaucoup d'énergie, et il prit sur tuile IK>w de toute l'explication.

c Allons, allons, messieurs , asseyez-vous. Cette affaire est de ma compétence. Permettez-moi de m'en mêler seul. Asseyez -vous , môp cher colonel, et laissez -moi foire. Asseyez-vous, M. Brown, aut quocumque alio nomine vocaris '. Dominie, en place. Prepezune chaise, brave Dinmont. — Je ne sais pas, monsieur pieydell, » répondit Dinmont en regardant alternativement sa grosse redingote et le richç ameublement du salon , « si je i*e serais pas plus h ma place quelque autre part, jusqu'à ee que vous me rappt» liez... Jç ne suis pas très bien équipé... »

Le colonel qui, en ce moment, reconnut Dinmont, alla a lui, e* l'assura affectueusement qu'il était le bien-venu ; lui disant « qu'aux yeux de quiconque l'avait vu à Edimbourg , sa grosse redingote et ses bottes ferrées honoreraient le palais d'un roi. — Ah ! colonel, nous 4e sommes qu'un simple paysan, mais nous apprendrons avec plaisir tout ce qui pourra arriver d'heureux au capitaine; et nous sommes sûr que son affaire ira bien , si M. Pleydell s'en charge. — Vous avez raison, Dandie... vous parlez comme un oracle dés Hielands *... Mais maintenant du silence... Bien; vous voilà tous assis... Buvez un verre de vin, afin de commencer méthodiquement. Klaiotenant , ajouta-t-il en se tournant vers Bçrtram , mon cher enfaut, savez-vous qui vous êtes? »

En dépit de son inquiétude , Bertram ne put s'empêcher de sourire de ce singulier début; il répondit : « En vérité, monsieur, je croyais le savoir , mais des événements récents me forcent d'en douter. —Dites-nous donc ce que vous pensiez être avant cette époque. — Je croyais être et me nommer Van Beêst Brown , servant en qualité de cadet ou de volontaire sous le colonel Mannering, quand

i. Ou quel que soit Yolre nom. a. ■•

4. 11 ne sera pas mutile de remarquer, pour les lecteurs du sud, que la contrés ntbntagtietoé ms 1* limite du sud-ouest de l'Ecosse se nomme Hfeland (le première syllabe se promntee brièvement) , et que cette contrée ne doit pet être oonfindM avec les districts beaucoup plus étendus et plus montagneux an, nqr4 , qui se rat» ment ami fUetand (*Y<Ç la première » jUabe longue).

dHÀttTÂÊ l. ni

» éômfciàndait ië... téginifent ;|et , à ce titré , jti tieitii 9tiié point iacphriu. — Êtt effet, àtt te colenel, je pttiè attester ildeûtité de ïtf. fcrôWh , eè ajouter fce qtife sd itibdeètie îtit foii passer sbtis silence , qu'il était regardé Corinne ilii jetibe hohime d'eSprit et dé toérite. — tarit mieu* , fooh cher monsieur , dit Pleydelï ; mais ceci né se rapporte qu'ati Caractère moral. . .Monsieur Ërëwh véutïl hous dire où il est né ? — EU Ecosse , je crois , mais je né sais 3àns quelle partie. — OÙ il à ëtë élevé? — En Hbllândè, bien certainement. — Ne Vpus rappelez-vous rien de votrç eriifiance avant Wtfe départ dlSctiske* — Bien peu dfe chose; cependant j'ai une forte idée , peut-être d'atitaàt plus profondément gravée dans mou esprit que j'ai été plus mâlftètireu* datis la suite , urie idée confuse que je fu$ , durant mon enfance, entouré dé soins et d'affection ; j'ai te souvenir distinct d'UU homme, à la figure bienveillante, qtie j'avais coutume d'appeler papa, et d'une datte toujours souffrante, qui , tans douté , était ma mère : mais il y a beaucoup d'incertitude et de confusion dans ces souvenirs. Je me rappelle encore un grand homme maigre, d'un caractère très doux, habillé en hoir, qui m'apprenait à lire et me menait promener; et il mé semble que la

dernière foie... »

tci Dominie né put se contenir plus long-temps. Pendant que chaque nouvelle parole lui donnait là preuve que le fils dé son biénfeiteur ëtaii là, devant Juî, Il était parvenu, avec les plus grands efforts, à réprimer son émotion ; mais quand Bertram, dans ses Sbtiveriffà d'enfaticè, vint à rappeler sott précepteur et ses leçons , Sampsoh, ètaporté par là violence de ses Sentiments, se ïeta soudain, et les îriàins jointes , les genoux tremblants,- les Jeux étincelants, il s'écria : « Henri Bertram!... regardez... n'était-ce pa$ moi ? — Oui , » répondit Bertram s'élançant de sa chaise comme sî

un trait de lurhièré eût traversé Soudainement son esprit « Oui,

c'était là mon nom ! et voilà bien la voix et la figure de mon ancièft précepteur! • /

Dominie se jeta dans ses bhs , le pressa mille et mille fois sur sa poitrine dans tm transport de joie convulsivé qui ébranlait tout son être; il poussait des sanglots étouffés 5 enfin, selon fériergique latigage de l'Écriture , il chercha inutilement sa voix et pleura avèé àbondafice. Le colonel Mannering eut recours à son mouchoir ; Fleydsil serra les lèvre» et essuya le» verres de ses lunette», et l'honnête Dimnent s'écria : « Diable sott de eet homme! fl m'a ftft foire ce que je n'avais point fait députe que ma vieille mère estdtôtté. £

372 GUY MÀIWERING.

• Allons , allons, dit l'avocat, silence à la cour : nous avons affaire à forte partie ; ne perdons point de temps et achevons l'instruction... Je crois que nous aurons quelque chose à faire avant le lever du soleil. — J'ordonnerai qu'on selle un cheval, si vous le voulez? dit le colonel. — Non, non; nous avons le temps... nous avons le temps... Mais en.voilà assez, Dominie. Je vous ai accordé un espace de temps convenable pour donner cours à votre émotion. Il faut y mettre un terme, et me laisser poursuivre mon interrogatoire. »

Dominie était , de sa nature , porté à obéir à quiconque lui donnait un ordre; il retomba sur sa chaise, plaça son mouchoir rayé devant sa figure , comme pour tenir lieu du voile du peintre grec 1 ; et tenant ses mains jointes, il parut, pendant quelque temps, occupé à rendre au ciel de silencieuses actions de grâces. Parfois il ouvrait les yeux , comme pour s'assurer que cette agréable apparition ne s'était pas évanouie, puis il se livrait de nouveau à sa dévotion intérieure. Mais bientôt l'intérêt que lui inspiraient les questions de l'avocat captivèrent son attention.

« Maintenant, » dit M. Pleydell àBertram après quelques questions minutieuses sur ses souvenirs d'enfance ; « maintenant , monsieur Bertram, car je pense à l'avenir devoir vous appeler de ce nom, voudriez-vous nous apprendre toutes les particularités que vous retrace votre mémoire , relativement à la manière dont vous avez quitté l'Ecosse ? — Pour dire là vérité , monsieur , quoique les souvenirs de cette journée soiept imprimés profondément dans ma mémoire, la terreur en a, jusqu'à un certain point, confondu et effacé les détails... Je me rappelle seulement que je me promenais, je ne sais où.. . dans un bois peut-être... — Oui , oui, dans le bois de Warroch, mon cher enfant! s'écria Dominie. — Silence, monsieur Sampson ! dit l'avocat. — Oui , c'était dspis un bois , » continua Bertram dont les idées obscures et presque effacées revivaient peu à peu dans sa mémoire; « il y avait quelqu'un avec moi.... ce digne et cher monsieur, je crois. — Oh! oui, oui, Henri; que le ciel te bénisse; c'était moi-même. — Silence , Dominie ! s'écria M. Pleydell, n'interrompez pas ainsi... Vous disiez , monsieur Bertram ?... — Il me semble, comme à un homme qui change de rêve, que j'étais à cheval devant mon guide. — Non, non, s'écria Samp-

1. Ce peintre , dans l'impossibilité de donner tu visage d'Agamemnon l'expression qu'il durait avoir an moment ou sa fille va être immolée, lui comprit la tète d'un voile, a. ■•

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