CHAPITRE LVIIL
tram qui est ici depuis quelques jours. Ils sont allés à Derncleugh pour arrêter le plan d'une chaumière... Mais avez- vous terminé les affaires de notre ami ? — Oui , en un tour de main. Les vacances approchaient ; la chancellerie allait suspendre son service : j'ai fait juger son affaire par le tribunal des massiers. — Les massiers ! que voulez-vous dire ? — C'est une espèce de saturnale judiciaire. Il faut d'abord vous apprendre qu'une qualité requise pour être massier ou assesseur de notre cour suprême de justice , est l'ignorance la plus complète. —Fort bien. — Or , les législateurs écossais , pour se divertir , je suppose , ont constitué ces assesseurs , gens parfaitement ignorants , comme je vous l'ai dit , en cour spéciale pour décider les questions d'état et de filiation , comme celle relative à Bertram , qui sont our la plupart du temps hérissées des plus graves et des plus épineuses difficultés. — Mais c'est une extravagance ! — Oh ! la pratique corrige les absurdités de la théorie. Un ou deux juges , dans cette occasion , servent d'assesseurs à ces singuliers juges, et remplissent auprès d'eux l'emploi de souffleurs. D'ailleurs tous savez ce que dit Cujas : multa sunt in moribus dissentanea , multa sine ralione \ Quoi qu'il en soit , cette cour a très bien fait notre affaire ; et nous avons bu , au sortir de l'audience , une bonne quantité de Bordeaux. Mac-Morlan demeurera confondu à' la vue du mémoire. — Soyez sans inquiétude ; nous soutiendrons le choc , si Mac-Morlan se fâche ; et nous régalerons tout le comté chez mon amie mistress Mac-Candlish. — Et vous choisirez Jack Jabos pour votre grand-écuyer ? — Cela se pourrait bien. — Et où est Dandie, le redoutable seigneur de Charlies-Hope ? — Reparti pour les montagnes , mais il a promis à Julia de faire une descente ici , cet été , avec la bonne femme, comme il l'appelle, et je ne sais combien d'enfants. — Les petits coquins ! je viendrai jouer avec eux à colinmaillard et à cligne-musette. Mais qu'est-ce que tout cela? » ajouta Pleydell en prenant les plans : « La tour du centre sera une imitation de la tour de l'Aigle de Caernarvon; cor ps-de- logis, ailes... Diable ! des ailes ! . . . mais cette maison prendra le domaine d'Ellangowan sur son dos , et s'envolera avec. — Non ! non ! nous aurons soin de le lester de quelques sacs de roupies des Indes. — Ah l le vent souffle -t-il de ce côté? Je vois que le jeune coquin m'enlève ma charmante maltresse miss Julia. — Vous l'avez deviné. — Ces
1. « Dans les contâmes , on rencontre beaucoup de choses contradictoires et beaucoup d'autres qui sont dénuées de raison. » — Le singulier et ridicule usage auquel il est fait allusion ici est presque entièrement aboli, a. m.
coquins , ces post naît x , nous dament le pion à chaque coup , à nous autres gens de la vieille école. Mais miss Julia , par formé k (Compensation , emploiera en ma faveur son crédit sur miss Luc;.
— À vous dire vrai , je crains que là encore l'ennemi ne tous ait prévenu. — Comment L. — Sir ftobert Hazlewood est venu fefre une visite à Bertram , et pensant , estimant , considérant... — Pour l'amour de Ètaù ! épargnez-moi les synonymes du baronnet. — Pj consens. En un mot , sir Robert a découvert que la propriété de Singleside étant située entre deux fermes qui lui appartiennent, une vente , un échange , un arrangement , pourrait se conclure à la mutuelle satisfaction des deux propriétaires. — Et qu'a répondu Bertram ? — lia répondu qu'il regardait comme valable te premier testament de mistress Bertram , et que le domaine de Singleside fiait la propriété de sa sœur. — Le fcoquin ! il me dérobera mon cœur , comme il m'a dérobé celui dé ma maltresse ! Et puis ? - Sir Robert s'est retiré après maintes paroles flatteuses ; mais bientôt il s'est remis eh campagne et s'est présenté en forces , dans son carrosse à six chevaux , avec son gilet rouge à galons d'or, et sa glus belle perruque : v en grande tenue ; comme on dit. — Et quel était l'objet de sa visite ? — Il a parlé , avec son éloquence officielle, du grand attachement de Charles Hazlewood pour miss Bertram.
— Oui , oui , il respecte le petit dieu Cupidon depuis qu'il le voit perché sur la tour de Singleside. Cette pauvre Lucy va donc demeurer avec ce vieux fou ei sa femme , qui n'est que le baronnet lui-même en jupons ! — Non. Nous avons pare le coup : Singleside f i être réparé pour servir d'habitation aux jeunes gens , et on rappellera à l'avenir Motit-Haztewood. — Et vous , colonel , résidereztoiis toujours à Woodbourne? — Seulement jusqu'à ce que ces plans soient exécutés. Voyez celui de mon appartement; je pourrai être séparé où en compagnie , selon qu'il me plaira. — Il est situé , & ce que j'aperçois , tout auprès du vieux château. Vous pourrez faire réparer la tour de Donàgild , pour y contempler , pendant la nuit , les corps célestes. — Non , non , mon cher Pleydell : c'est ici que finit 1' Astrologue. >
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US U*UX ET DES PERSONNAGES QU'ON A CRU KïGdNNàÎT&E DANS CE
EOMAN.
Un vieux proverbe dit que Tom Fool est connu de plus de gens qu'il n'en connaît; la vérité de cet adage semble s'étendre aux ouvrages composés sous l'influence capricieuse de quelque planète favorable aux rêves de l'imagination. Les lecteurs ont fait , à propos de ce roman , beaucoup de rapprochements dont l'auteur était bien loin de soupçonner la possibilité. Il ne s'en plaint point : c'est à ses yeux le plus flatteur des éloges, qu'en racontant des faits imaginaires il ait assez heureusement approché de la vérité pour qu'on lés prît comme véritables. Il relève donc avec plaisir quelques histoires ou traditions locales entre lesquelles on a cru apercevoir de la coïncidence avec les personnages , les incidents , la disposition des scènes, que l'auteur de Guy Mannering a tirés de son imagination.
On a cru que l'idée première de Dirk Hatteraick avait été prise d'un capitaine de navire hollandais appelé Jawkins. Cet homme était bien connu sur la côte de Galloway et sur celle du comté de Dumfries , comme propriétaire unique d'un buckkar ou lougre contrebandier , appelé le Prince noir. Renommé , comme il l'était, par son habileté maritime et par son intrépidité , son navire était souvent frété et ses services employés par les compagnies pour la contrebande , françaises , hollandaises, de l'île de Man et de l'Ecosse.
Un homme connu sous le nom de Buckkar-Tea, qui lui avait été donné parce qu'il passait souvent du thé en fraude, ou sous celui de Bogie-Bush , nom de l'endroit où il demeurait , a affirmé à un de mes amis, qui me Ta rapporté, M. Train , qu'il avait vu maintes fois environ deux cents hommes de Lingtown se réunir et pénétrer dans l'intérieur du pays, chargés de marchandises prohibées.
Dans ces beaux jours de la contrebande, le prix fixé pour transporter une caisse de thé , ou une balle de tabac , de la côte de Galloway à Edimbourg, était de 15 shellings , et un homme avec deux ch*vâux transportait quatre caisses ou balles. Le trafic fut entière-
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ment détruit par la fameuse loi de M. Pilt , qui , réduisant les droits sur les marchandises , mit en état de soutenir la concurrence avec les contrebandiers. Cette loi fut appelée dans le Galloway et le comté de Dumfries , par ceux qui vivaient de ce commerce interlope : € Loi de feu et de famine. »
Assuré de trouver sur cette côte une telle assistance , Jawkins faisait des entreprises si hardies que son nom seul était la terreur des officiers de la douane. Il tirait parti de l'effroi que son nom inspirait. Une nuit qu'il se trouvait seul sur le rivage à garder une quantité considérable de marchandises , une troupe nombreuse de douaniers vint à lui. Au lieu de fuir, Jawkins marcha vers eux en criant : « Arrivez, mes enfants; Jawkins est là. » Lés hotimes de la douane, saisis de frayeur, abandonnèrent une prise qui n'était défendue que par la présence d'esprit et l'intrépidité d'un seul homme. Sur mer, Jawkins n'était pas moins heureux. Une fois, il débarquait sa cargaison, près de Kirkcudbright , sur le lac Manxman , quand deux cutters de la douane , le Pigmée et le Nain , parurent en vue de deux différents côtés , l'un tournant les îles de Fleet, l'autre s'avançant entre la pointe de Rueberry et Muck-Ron. L'intrépide contrebandier leva l'ancre à l'instant même et passa entre lés deux lougres , mais si près qu'il jeta son chapeau sur le premier et sa perruque sur le second , hissa un tonneau sur son grand màt pour montrer quel commerce il faisait , et s'enfuit à force de voiles sans avoir reçu le moindre dommage. Cet exemple de % bonheur miraculeux et beaucoup d'autres semblables accréditèrent parmi le peuple la croyance superstitieuse que Jawkins avait fait assurer son loùgre par le diable, moyennant une prime du sixième de chaque cargaison. Comment se payait cette prime? c'est ce que chacun est libre d'imaginer. Le buckkar fut peut-être nommé le Prince noir, en l'honneur de son tehûble assureur.
Le capitaine du Prince noir avait coutume de' décharger sa cargaison à Luce , à Balcarry , ou sur quelque autre point de la côte ; mais son lieu favori de débarquement était à l'entrée du Dee et de la Crée , près du vieux château de Rueberry , à six milles au dessous de Kirkcudbright. Il y a dans les environs de Rueberry une caverne d'une immense étendue, que l'habitude qu'avait Jawkins de s'y réfugier pour cacher ses relations avec les contrebandiers de la côte, a fait surnommer la Grotte de Dirk Hatteraick. On montre aux étrangers qui visitent cet endroit , l'un des plus romantiques qui se puissent voir, sousle nonrde Saut du Douanier ,
un précipice effroyable, le même, assure-t-on, où Kennedy fut précipité.
On croit dans le Galloway que Meg Merrilies doit son existence aux traditions relatives à la célèbre Flora Marshal, Tune des royales parentes de Willie Marshal , plus communément appelé le Caird de Barullion , roi des Egyptiens des basses terres de l'Ouest. Ce roi mérite de fixer l'attention : voici sur son compte quelques particularités. Il naquit dans la paroisse de Kirk-Michael , vers Fan 1671, et mourut, dit-on, à Kirkcudbright en 1792, dans sa cent vingt- deuxième année. On ne peut pas dire que cette longue vie ait été bien régulière et remplie de respectables habitudes. Willie fut pressé on enrôlé six fois dans l'armée de terre, et déserta tout autant de fois ; sans compter qu'à trois reprises différentes il quitta le service naval. Il contracta seize mariages légitimes ; et malgré cette part suffisante des plaisirs matrimoniaux, il sévit;
après sa centième année, père de quatre enfants naturels. Il subsistait, vers la fin de sa longue vie, d'une pension que lui faisait le grand-père du comte de Selkirk actuel. Willie Marshal est enterré dans l'église de Kirkcudbright. On y montre son tombeau , décoré d'un écusson dont les armes conviennent bien à la profession du défunt, deux cornes de bélier et deux cuillères.
Dans sa jeunesse il se promenait ordinairement le soir sur la grande route pour rendre service aux voyageurs en les débarrassant du poids de leur bourse. Une fois , le caird de Barullion dévalisa le laird de Bargally , entre Carsphairn et Dalmellington. Le laird, avant de se laisser voler, résista courageusement, et dans sa lutte, l'Egyptien perdit son bonnet, qu'obligé de fuir il abandonna sur la grande route. Un respectable fermier , venant à passer, aperçut le bonnet , mit pied à terre , le ramassa , et le mit imprudemment sur sa tète. En ce moment le laird survint avec quelques hommes de renfort; il reconnut le bonnet, dénonça le fermier de Bantoberick comme son voleur et le fit arrêter. Gomme celui-ci avait quelques traits de ressemblance avec Willie Marshall , le laird persista dans son accusation , et malgré sa probité reconnue ou attestée, le fermier fut mis en jugement. Le fatal bonnet était placé sur le bureau de la cour : Bargally fit serment que c'était celui que portait l'homme qui l'avait volé ; les autres témoins déposèrent qu'ils avaient trouvé Faccusé à la place où le crime avait été commis , avec ce bonnet sur la tète. L'affaire se présentait d'une manière alarmante pour Faccusé, l'opinion des juges lui semblait
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contraire ; mais il y avait dans l'auditoire une personne qui savait bien quel était Fauteur du vol : c'était le catrd de Barullioni II s'approcha de la barre , à côté de Bargally , saisit le bonnet, le mit sur sa tète , et regardant le laird en face , il lui dit d'une voix assez haute pour attirer l'attention de la cour et de tous les assistants : « Regardez-moi, et, sous le serment que tous avez prêté , dites si je ne suis pas l'homme qui vous a volé entre Carsphairn et Dalmellington ? — Par le ciel , c'est bien vous ! s'écria Bargally , confondu d'étonnement. — Vous voyez, dit le bénévole défenseur, quel fond on peut faire sur la mémoire de monsieur ; il juge d'après le bonnet, n'importe le visage qui soit dessous. Si vous-même, tnilord, vous le mettiez sur votre tête, il prêterait, sans hésiter, serment que c'est par vous qu'il a été volé entre Carsphairn et Dalmellington. » Le fermier de Bantoberick fut acquitté à l'unanimité. Ainsi Wfllie Marshall sauva un innocent sans courir lui-même aucun danger, le témoignage de Bargally ayant paru trop peu certain pour qu'on y ajoutât foi.
Pendant que le roi des Égyptiens était si noblement occupé , sa royale épouse Flora tâchait de voler le galon du bonnet d'un juge. Ce crime, et sa réputation comme Egyptienne , la firent déportera la Nouvelle-Angleterre , d'où elle n'est jamais revenue.
Je ne puis convenir que l'idée première dp caractère de Me; Merrilies ait été empruntée de Flora Marshall, puisque j'ai déjà dit que c'était Jeanne Gordon qui m'avait servi de modèle; et je n'ai pas l'excuse du laird de Bargally pour attribuer le même fait à deux individus différents. En définitive , je ne m'oppose pas à ce que Meg Merrilies soit regardée comme la représentante de sa secte, de sa classe en général... de Flora comme des autres.
Les autres circonstances où mes lecteurs gallwégiera m'ont obligé en donnant
A au êtres chimériques tin asile rasai bien qu'on nom ,
seront sanctionnées autant qu'il sera possible à Fauteur de le faire. On raconte du facétieux Joe Miller un bon mot qui , je crois , est applicable à la circonstance. Le gardien d'un musée montrant, ditil, l'épée avec laquelle Balaam avait failli tuer son ànesse, fut interrompu par un des curieux qui lui fit observer que Balaam n'avait pas d'épée , mais qu'il en demandait une : « C'est vrai, répondit le cicérone, homme de ressource; mais cette épée est celle
qu'il désirait. » L'auteur laisse à faire l'application de cette anecdote; il ajoute seulement, que bien qu'il ignorât les rapports de certaines fictions de son roman avec des événements réels , il se résout à croire qu'il y a pensé , ou du moins qu'il y a rêvé pendant qu'il composait Guy Mariner in g.