‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 49 sur 215 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

nature sont inaltérables. Le soleil brillera sur ces tours en ruine , soit qu'elles deviennent la propriété d'un étranger ou d'un vil et obscur intrigant qui abuse de la loi , avec autant d'éclat que lorsque les bannières de leur fondateur flottèrent au vent , pour la première fois , sur les remparts. »

Ces réflexions conduisirent Mannering jusqu'à la porte du château, qui ce jour-là était ouverte à tout le monde. Il entra avec la foule qui traversait les appartements , les uns pour choisir quelques articles qu'ils voulaient acheter, les autres seulement pour satisfaire leur curiosité. Même dans les circonstances les plus favorables, un pareil spectacle a quelque chose qui porte à la mélancolie. Cette confusion de meubles déplacés pour que les acheteurs puissent les voir et les enlever facilement, excite un sentiment pénible. Ces objets qui , rangés avec ordre et symétrie , ont un air de richesse et de beauté, prennent alors une apparence de misère qui fait pitié $ et les appartements , dépouillés de tout ce qui les rend commodes et confortables, ont un aspect de ruine et de dilapidation. On éprouve aussi une sorte de dégoût en voyant les objets destinés aux usages secrets de la vie domestique exposés aux regards des curieux et du vulgaire; en entendant les fastidieuses et grossières plaisanteries des spectateurs sur des modes et des meubles auxquels ils ne sont pas habitués . Cette humeurplaisante est entretenue parle whisky, liqueur qu'on ne manque pas de prodiguer en Ecosse dans ces occasions. Tels sont les effets ordinaires d'une scène telle que celle qui se passait alors à Ellangowan ; mais la pensée que , dans cette circonstance, ils indiquaient la ruine totale d'une famille honorable et ancienne, inspirait à Mannering un sentiment bien plus pénible et plus douloureux.

Il s'écoula quelque temps avant qu'il pût trouver quelqu'un disposé àrépondre à ses questions réitérées sur Ellangowan lui-même. Enfin une vieille servante , qui essuyait ses yeux avec son tablier en parlant, lui dit que < le laird était un peu mieux , qu'on espérait qu'il serait en état de quitter aujourd'hui la maison ; que miss Lucy attendait la chaise à chaque instant, et que , comme le jour était beau pour la saison , on avait transporté le vieillard dans son fauteuil surla pelouse devant le vieux château pour l'éloigner de ce triste spectacle. » Le colonel se rendit au lieu indiqué, et il aperçut bientôt le petit groupe , qui était composé de quatre personnes. La montée était rapide, aussi eut-il le temps de les reconnaître en s'avancant , et de songer à lajnanière dont il se présenterait à eux.

tM GUT MASMEMNG.

M. Bertram, paralytique et presque tans Mouvement; occupait son fauteuil, la tète couverte de son bonnet de nuit, vêtu d'uti large habit de camelot et les pieds enveloppés dans une couverture: Debout derrière lui et les mains croisées sur la canne qui le supportait, était Dominie Sampson, que Mannering reconnut sur-lechamp; le temps n'avait opéré aucun changement en lui, si ce n'est que son habit rioir semblait plus brun, et ses joues maigres encore plus creuses que lorsqu'il l'avait vu pour la première fois. A l'Un des côtés du vieillard était une véritable sylphide , une jeune personne d'enviroii dii-sept ans , que le colonel pensa être ii fille. De temps en temps elle jetait des regards inquiets vêts l'avenue , eqmme si elle eût attendu la chaise de poste , et dans les ititërvalles elle s'occupait à arranger la couverture pour garantir son père du froid , et à répondre aux questions qu'il semblait faire d'une manière inquiète et plaintive. Elle n'avait pas le courage de porter ses regards vers le château , quoique le bruit de la foule dût attirer son attention de ee côté. La quatrième personne du groupe était un beau jeune homme , d'un extérieur noble , qui semblait partager l'inquiétude de miss Bertram et sa sollicitude pour son père.

Ce jeune homme fut le premier qui aperçut le colonel Mannering, et suMe-champ il se dirigea à sa rencontre pour le prier polimetit de ne point s'approcher davantage de ces infortunés. Mannerihg d'arrêts, et lui adressant la parole , il lui dit « qu'il était un étranger que M. Bertram avait autrefois reou avec autant de bienveillance que de politesse $ qu'il ne se serait pas présenté devant lui dans un moment si affligeant, si ce n'eût été en quelque sorte l'abandonner aussi $ il désirait seulement offrir à M. Bertram et à sa Jeune demoiselle les services qu'il était en son pouvoir de leur rendre. »

Il s'arrêta alors à quelque distance du fauteuil : le vieillard le regarda d'un œil terne, qui Marquait qu'il ne le reconnaissait pas. Ilcfminie semblait trop absorbé dans le chagrin, pour remarquer même sa présence. Le jeune hôtnme parlait à l'écart à misé Bertram , qui s'avança avec timidité , et remercia le colonel Mauneting de ses bontés. < Mais , ajoutait-elle les larmes aux yeui ; je crains que taoti père ne soit pas en état de vous reconnaître. * |

Alors elle se rapprocha du fauteuil , accompagnée pafr le côlohel. c Mon père, dit-elle, voici M. Mànnefitig, un vieil ami qui vient vous voir.

— Il est le bienvenu , » répondit le vieiUard en se levant sur son fauteuil jet essayant de foire un geste de poli te$se,itandi$ qu'un rayon

de sâtiSfitëlîofc sefiifclàit rànitner ses trais flétris. <' Mais Lucy , ma chère , retournons à la maison ; ne faites pas rester le gentleman ici àiifrblfl. t)omiriiè, prenez léscJefe dé la cave au vin. M. Ma..: à...— le jjèntlèiflaii prendra sûrement quelque chose après là côùrèë qtf u vient de falt-e. >

Ott ttë peut èxpHttlèr combien Mannêfipg ht affecté par le contrasté cfti'iï remarquait entré cette Réception et celte que liii avait faite lé tàëmë individu lors de sa première visite à Êlîangowal M ftepiit ïëtêHli* sèè larmes i et son émotion, qu'il ne frit cachet*, lui acquit à l'instant la confiance de la jeune miss Bertratii ,qui&'avà'rt pâsâ'àitjié.

• flétas! tflt-èlle, c'est tin sujet de compassion, rnêtne pour M étranger ; ibài* il vaut rhîeûx pour mbfl pauvre père qu'il eu soft âifei, que dfe connaître et pouvoir sentir son rhalhèùr. »

Un domestique en livrée s'approcha en èë moment et dit K voit basse du jeune gêntletaàn : • Âtoiisîeui fcharles, tëûlady vous cherche partout {tour enchérir à sa place suf l'armoire d'èbène; laajf Jeanne Bevdrgôil est àtec elle ; il faut que vous veniez tout de suite. — Dîtes-leilr qriè vous n'avez pu me trouver, Tom; ou, attendez ; ditêii-lèuf fyùe j'etfamine lès crièvàui. — Non, non, dit tucy Bertram âveè ëiîipfèssêmèrit ; si vous rie voulez pas ajouter ad malheur dé ce triste moment, allez rejoindre votre compagnie sûr-te-champ. Cêgèntlètnân, j'en suis sûre, nous accompagnera jûsqu'S là voiture. — Sans aucun doute , madame , dit Mannering ; votre jeune ami peut compter sur tnëi soins. — Àdieù donc: • dit le jeûne Hazlewdod ; et après avoir murmuré lin mot à l'oreille de Lucy, il descendit la colline à grands pas comme s'il eût craint que le courage de s'éloigner lui manquât s'il marchait moins rapidement.

« Ou court Charles Hazlewood? dit le vieillard, apparemment accoutumé à sa présence et à ses soins ; où court Charles Hazlewood? Qu'est-ce qui l'oblige à s'éloigner ainsi maintenant? — Il reviendra

dans un moment, » répondit Lucy avec douceur.

On entendit alors parler du côté des ruines. Le lecteur peut se

appeler que I'éminencë sur laquelle se passait cette scène douloù-

reuse servait de communication entre le château et ces ruines.

«Oui. il y à une grande quantité de coquilles et d'algues ma-

nnespour engrais, comme vous l'observez ; mais, si Ton voulait totir une nouvelle maison, ce qui pourrait à la vérité être nécessaire, il y a de bonnes pierres brutes dans ce vieux donjon : car le diable ici... — Bon Dieu, dit rapidement miss Bertram à Sampson,

c'est la voix de ce misérable Glossin ; si mon père le voit , c'en est assez pour le tuer! »

Sampson tourna perpendiculairement sur ses talons, et marcha à grands pas à la rencontre de l'attorney , au moment où il sortait d'une des arcades du vieux château. < Hors d'ici*! s'écria-t-il, bon d'ici !... Voulez-vous le tuer et vous emparer de ses biens ?— Allons, allons , maître Dominie Sampson , répondit Glossin avec insolence, si vous ne pouvez pas prêcher en chaire , vous ne prêcherez pas ici. Nous venons appuyés par la loi , mon bon ami , et nous vous laissons l'Evangile. »

Le nom seul de cet homme avait été récemment un sujet d'irritation violente pour le pauvre malade. Le son de sa voix produisit alors le même effet instantané. M. Bertram se leva sans aide , et se tournant vers Glossin , il lui dit avec un accent de colère qui formait un étrange contraste avec la pâleur de son visage : « Hors de ma vue, vipère ! infâme vipère , qui perces le sein qui t'a réchauffée. Ne crains-tu pas que les murs du château de mes pères ne s'écroulent sur toi et n'écrasent tes membres et tes os ? Ne crains-tu pas que le seuil de la porte du château d'EUangowan ne s'entr'ouvre et ne t'engloutisse? N'étais-tu pas sans amis, sans asile, sans argent, lorsque je t'ai tendu la main? Et tu me chasses aujourd'hui, moi et cette jeune fille innocente, sans amis, sans asile, sans argent, de cette maison qui nous a abrités , nous et les nôtres , depuis des siècles. »

Si Glossin eût été seul , il se serait probablement éloigné ; mais le sentiment de la présence d'un étranger et de celle de la personne qui l'accompagnait et qui avait l'air d'un arpenteur , le détermina à payer d'effronterie. Celte tâche cependant était trop forte, mime pour son effronterie. «Monsieur... monsieur... monsieur Bertram... monsieur , ce n'est pas à moi que vous devriez vous en prendre , mais à votre propre imprudence, monsieur... >

L'indignation de Mannering était à son comble. < Monsieur, dit-il à Glossin , sans chercher à connaître qui a tort ou raison dans cette querelle, je dois vous dire que te lieu, le temps et ma présence sont fort peu convenables pour cette explication; et vous m'obligerez en vous retirant sans ajouter un seul root. »

Glossin était un homme grand, vigoureux et musculeux; il ne fut donc pas fâché d'avoir affaire à un étranger qu'il espérait effrayer, plutôt que de continuer à soutenir sa mauvaise cause contre son malheureux patron. «^Je ne sais quijous êtes, monsieur, et je

Page 1