‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 56 sur 215 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Lucy Bertram. — Mais , monsieur Sampson , votre travail à mon bureau me paie de reste; je suis votre débiteur, mon bon ami. — Eh bien alors, que tout soit pour miss Lucy, dit Dominie en agitant sa main. — Bien , Dominie ; mais cet argent ? — Il est honnêtement gagné, monsieur Mac-Morlan ; c'est la généreuse récompense d'un jeune gentleman auquel j'enseigne les langues ; je lui donne des leçons trois heures par jour. »

Quelques questions de plus arrachèrent à Dominie que cet élève libéral était le jeune Hazlewood, et qu'il avait rendez- vous tous les jours avec son précepteur à l'auberge de mistress Mae-Candlish , qui, en proclamant l'attachement désintéressé de Sampson pour la jeune lady , lui avait procuré cet écolier infatigable et généreux.

Mac-Morlan fut frappé de ce qu'il venait d'entendre. Dominie était, sans contredit , un très bon maître et un excellent homme , et les auteurs classiques méritaient bien , sans aucun doute , qu'on les étudiât ; mais qu'un jeune homme de vingt ans fit chaque jour delà semaine sept milles à cheval et autant pour s'en retourner, afin d'avoir un pareil tète- à-tête de trois heures , c'était une soif d'instruction trop extraordinaire pour pouvoir y croire. Il ne fallait pas grande habileté pour pénétrer Dominie , car l'esprit de ce brave homme n'admettait jamais que les idées les plus simples et les plus directes. « Miss Bertram sait-elle comment votre temps est engagé , mon bon ami? — Pas encore. M. Charles m'a recommandé de le lui cacher , dans la crainte qu'en connaissant la source , elle ne se % un scrupule d'accepter ces petits secours; mais, ajouta-t-il, il ne sera pas possible de le cacher long-temps , parce que M. Charles te propose de prendre parfois ses leçons dans cette maison. — Oh vraiment ! dit Mac-Morlan : oui , oui , je comprends mieux. Et je tous prie, monsieur Sampson, ces trois heures sont-elles entièrement consacrées à étudier et à traduire? — Non sans doute -, nous avons aussi un dialogue , un entretien pour charmer l'étude ,

Neque temper areum

Tendit Apolio '. »

Le questionneur continua à demander à ce Phœbus de Galloway sur quoi roulait principalement leur entretien.

« Sur nos rencontres passées à Ellangowan; et, en vérité, je pense que nous parlons très souvent de miss Lucy , car M. Charles Hazlewood me ressemble sur ce point , monsieur Mac-Morlan : lorsque je commence à parler d'elle , je ne sais jamais quand je

1. Apollon ne peut pas toujours tenir son arc tendn. » Horace, liv. h, ode 7. à. m.

OTT MAHXBUlie« 8

Ut GUT MAIWIRIWCr.

m'arrêterai , et , comme je le dis par plaisanterie, elle fitaf Vêle k moitié du temps de nos leçon». — Oh ! oh! pensa Mac~Morlan* le vent souffle de ce côté! j'avais d^jà entendu parler de quelque chose comme cela. >

Il commença alors à considérer quelle conduite était la plus stoe pour sa protégée , et même pour lui personnellement j car le vieux M. Hazlewood était puissant, riche, ambitieux et vindicatif* et il regarderait au titre et à la fortune dans toute alliance que son fils pourrait contracter. Enfin , ayant la plus haute opinion du bon sens et de la pénétration de Lucy s il résolut de profiter de la première fois où ils se trouveraient seuls pour lui communiquer cette chose comme un simple avis. Il le fit le plus naturellement qu'il put. « Je souhaite que vous vous réjouissiez de la bonne fortune de votre ami M. Sampson, miss Bertram j il a un élève qui lui paie deux guinéfes pour six leçons de grec et de latin. — En#érité ! j'en suis également heureuse et surprise. Qui peut être si généreu*?Le colonel Mannering serait- il de retour? — Nw, non, oe n'est pas le colonel Mannering; mais que pensez-vous de votre ancienne connaissance , M. Charles Hazlewood? Il parle de prendre ses leçons ici. Je souhaite que nous puissions nous arranger avec lui. »

Lucy rougit beaucoup* • Pour l'amour du ciel ! non , monsieur Mac-Morlan , qu'il n'en soit point ainsi \ Charles Hazlewood a déjà eu asspz de peine pour cela. — Pour les classiques? ma cljère lady, répliqua- t-il, paraissant à dessein ne pas la comprendre. Bon nombre déjeunes gens ont eu assez de mal à une époque ou à l'autre; mais les études de Charles maintenant sont volontaires. »

Miss Bertram laissa tomber la conversation ; et comme tucy paraissait garder le silence sur ce qu'on venait de lui dire , et former intérieurement quelque résolution , son hôte ne fit aucun effort pour la relever.

Le lendemain miss Bertram trouva l'occasion d'avoir un entretien avec Sampson. Elle lui exprima de la manière la plus gracieuse sa reconnaissance et ses remerchnents pour son attachement désintéressé, et sa joie de lui voir une occupation si lucrative; mais elle lui fit entendre que la manière dont avaient lieu maintenant les études de Charles Hazlewood devait être si incommode pour son élève , que tant qu'elles dureraient il ferait mieux de demeurer soit avec son disciple , soit du moins aussi près de lui qu'il serait possible. Sampson refusa , comme elle s'y attendait, de prêter un seul instant l'oreille à cette proposition. Il ne la quitterait pas

CHÀFITO* XV. I»

pour être précepteur du prince de Galle*. « Mais je le vois bien , ajouta-t-il , tous êtes trop orgueilleuse pour partager mon gain ; ou peut-être je vous devietlé i chargé) — Noti , en vérité. Vous étiez l'ancien ami de mon père , presque son seul ami. Je ne suis pas orgueilleuse , Dieu sait que je h'ài pas de motife pour l'être. En toute Jtitte chose toti* fem èe qliti tbtii jugerez le plus à propos ; triais , Je vôife eu J>Hé, dites Si M. ChàMéS ttazlewood que vous avez eu une conversation avec moi touchant ses études , et que j'ai pensé qu'il doit cesser de prendre ses leçon» comme il Ta fait jusqu'à ce moment. »

Dominie Sâtttystm la Quitta découragé , et en fermant la porte il ne put t'empôfchfcf de marmotter entre les denté le vartum et mutabite * de Virgile. Le lendemain il parut atee un air désolé > et remit uoe lettre & miss Bértram* * M; Hazlewood, dit-Il , va cesser m leçons , quoiqu'il ait généreusement réparé la perte pécuniaire qui en résultera pour tnoi ; mais comment répàrefa-»t<-il pour luimême là perte de l'instructioil qu'il aurait acquise par mes soins ? Même t>our l'écriture , U a été une heure avant de tracer ce petit billet ) et U a fait bien des brouillons , gâté quatre plumes et quai** tité de beau papier blanc. Je lui aurais formé en trois semaines Une écriture tente , courante » claire et lisible , il aurait été un ealligrA* phe ; mais que la volonté de Dieu soit faite ! *

La lettre ne contenait que quelques lignes ; c'étaient des plaintes (loutre la cruauté de miss Bertram , qui non seulement refusait de le voir , mais lui enlevait même le moyen d'atoir indirectement de m faouvelles ; elle finissait par des protestations , ajoutant que f malgré sa sévérité , rien ne pouvait ébranler l'attachement inviolable de Charles Hozlewood.

Avec l'actif patronage de mistress Mac-Gandlish , Sampson se procura quelques autres écoliers , très différents » U est vrai , de Charles Hazlewood pour le rang > et dont les leçons n'étaient pas proportionnellement si productives $ néanmoins il gagndit encore quelque chose, et c'était la gloire de son cœur de l'apporter à M. Mac-Morlan à la fin de chaque semaine, après en avoir seulement détourné un léger pécule pour remplir sa pipe et sa tabatière.

Et maintenant nous devons quitter Kippletringaii pour suivre notre héros f de crainte que nos lecteurs ne croient qu'ils vont encore le perdre de vue un autre quart de siècle.

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