CHAPITRE XXII
trer lui faisait un salut amical ou lui adressait un joyeux quolibet : ces bons Cumberlandais riaient en passant et disaient : c Voilà un bon vivant, Dieu le bénisse ! » La jeune fille qui revenait du marché tournait plus d'une fois la tête pour regarder la forme athlétique de l'étranger, si bien en harmonie avec son salut franc et enjoué. Un petit chien basset, son fidèle compagnon, qui rivalisait de joie avec son maître, courait devant lui, faisant mille bonds dans la bruyère , puis revenait sauter autour de lui , comme pour montrer qu'il prenait sa part de plaisir du voyage.
Le docteur Johnson pensait que dans la vie il y a peu de sensations plus agréables que celle que procure le moelleux balancement (Tune chaise de poste; mais celui qui, dans sa jeunesse, a goûté la liberté indépendante d'une promenade à pied , dans une contrée magnifique et par un beau temps , conviendra qu'elle offre un plaisir bien supérieur à celui du grand moraliste. Ce qui avait , en partie, décidé Çrown à choisir cette route peu fréquentée , qui conduit en Ecosse à travers les solitudes orientales du Cumberland , c'était le désir de visiter les restes de la célèbre muraille romaine, qui sont* dans cet endroit, mieux conservés que dans aucune partie de son étendue. Son éducation avait été imparfaite et peu suivie ; mais , ni les vicissitudes d'une vie semée de traverses , ni les plaisirs de la jeunesse, ni même l'état précaire de sa position personnelle, n'avaient pu le détourner du soin de cultiver son esprit, c Voilà donc cette muraille romaine ! » dit- il en gravissant une hauteur qui dominait toute l'étendue de ce célèbre ouvrage de l'antiquité : c quel peuple que celui dont les travaux exécutés à une des extrémités de son empire , couvrent une telle étendue de terrain , et annoncent tant de grandeur! Dans la suite des temps, lorsque l'art de la guerre aura changé, à peine retrouvera-t-on quelques traces des travaux de Vauban et de Cohorn ' , tandis que les ruines de ces constructions merveilleuses continueront à exciter l'intérêt et Fétonnement de la postérité ! Les fortifications , les aqueducs , les théâtres , les fontaines , tous les travaux publics des Romains portent le caractère grand , solide et majestueux de leur langue , tandis que les nôtres, de même que nos idiomes modernes , ne semblent composés que de débris laissés par ce peuple-roi ! • Après ces réflexions il se souvint qu'il était à jeun , et il poursuivit sa route en se dirigeant vers une petite auberge où il se proposait de prendre quelque nourriture.
1. Deux célèbres ingénieurs pour la défense des places fortes, a. *•
160 r -»V MÀIWERING.
Le cabaret , car ce n'était rien de mieux , était situé au fond d'une petite vallée que traversait un assez fort ruisseau ; un frêne immense , contre lequel s'appuyait un appentis en terre servant d'écurie, le couvrait de ses branches. Sous ce hangar était un cheval de selle, occupé à manger son avoine. Les chaumières, dans cette partie du Cumberland , participent de la grossièreté qui caractérise celles de l'Ecosse. L'extérieur de la maison prévenait peu en faveur de l'intérieur, malgré une enseigne emphatique qui représentait un pot d'ale se vidant de lui-même dans un verre, et le barbouillage hiéroglyphique placé au dessous , par lequel on s'était efforcé d'exprimer la promesse d'un € Bon logis pour les hommes et les chevaux. > Brown n'était pas un voyageur dédaigneux ; il s'arrêta et entra dans le cabaret * .
t. Il est nécessaire d'expliquer an lecteur les lieux décrits dans ce chapitre. Il y a, ou plutôt il y avait, prés de Gisland, qui n'avait pas encore atteint la réputation d'un nouveau Spa , une petite auberge appelée Mump's-Hall, c'est-à-dire Vhôlel du Mendiant. C'était un cabaret , entouré de haies , où les fermiers de la frontière des deux pays s'arrêtaient souTent , pour se rafraîchir et pour faire rafraîchir leur» poneys , en se rendant aux foires et aux marchés du Cumberland ou lorsqu'ils en reyenaient , et surtout ceux qui allaient ou Tenaient en Ecosse à trayers un district nu et solitaire , sans route et sans chemin , et appelé emphatiquement le désert de Bewcastle. A l'époque où les aventures rapportées dans ce roman sont supposées être. arrivées , les brigands avaient déjà attaqué plusieurs fols ceux qui traversaient ce district sauvage , et Mump'i-Hall ne jouissait pas d'une bonne réputation , pasunt pour être l'asile des bandits qui commettaient ces déprédations.
Un vieux Écossais bien robuste , nommé Armslrong ou Elliot , connu par le sobriquet de Fighting Charité de Liddesdale , que Ton se rappelle encore à cause da courage qu'il déploya dans ces fréquentes escarmouches qui eurent lieu sur la frontière il y a cinquante ou soixante ans , eut l'aventure suivante dans le Waste (désert) ; elle donna l'idée de celle que rapporte le texte :
Charlie a Tait été à la foire de Stagshaw-Bank , et ayait Tendu ses moutons et ses Taches , en un mot tout ce qu'il avait conduit au marché , et il retournait à Liddesdale. Il n'y avait pas alors dans les provinces de ces banques où l'on peut échanger l'argent contre des billets , ce qui encourageait singulièrement le vol dans cette contrée sauvage ; car les voyageurs portaient souvent de l'or. Les brigands aTaient dans les foires des espions qui leur faisaient connaître ceux dont la bourse était le mieux remplie , et ceux qui pour retourner chez eux prenaient un chemin solitaire et peu fréquenté , ceux , en un mot , qui valaient le plus la peine d'être Tolés et qui pou- Taient l'être aisément.
Charlie saTait bien tout ceU ; mais il avait une bonne paire de pistolets , et uo cœur qui ne connaissait pas la crainte. Il s'arrêta à Mump's-Hall , malgré la mauvaise réputation de celte auberge. Son choral prit du repos et de la nourriture ; et Charlie lui-même , gaillard d'humeur un peu libre , fit le galant auprès de l'hôtesse , coquine raffinée qui fit tous ses efforts pour rengager à passer la nuit chez elle. Le voyageur était loin de chez lui , disait-elle , et il lui fallait traverser le Waste , où la nuit le