CHAPITRE VII
•* Venez, princes du sang, régiment en guenilles ,
« Pttgg' » honnête seigneur , digne roi de ces drilles ,
« Vous tous, ses courtisans , quel que soit votre nom ,
« Jarkman , ou Patrico ,* Cranke , ou Clapper-Dudgeon, ».
* Le Buisson du Mendiant.
Quoique le caractère de ces bandes d’égyptiens qui inondoient autrefois une partie de l’Europe, et qui forment encore une caste distincte, soit généralement connu, le lecteur me pardonnera de tracer ici en peu de mots le tableau de la situation où ils se trouvoient alors en Écosse.
On sait que l’un des anciens rois de ce pays avoit reconnu les^ égyptiens comme une peuplade séparée et indépendante. Un de ses successeurs les traita moins favorablement ; le nom d’égyptien devint, dans la balance de la justice, synonyme à celui de voleur, et ils furent punis en conséquence, d’après une disposition formelle de la loi. Malgré cette sévérité, l’association prospéra au milieu des fléaux qui ravagèrent ce pays; elle s’augmenta même d’un grand nombre de gens que la guerre , la famine et la tyrannie avoient privés de leurs moyens de subsistance. Ce mélange leur fit perdre en grande partie le
caractère distinctif de leur origine égyptienne. Ils devinrent une race mêlée, qui joignit les habitudes de fainéantise et de brigandage de ses ancêtres orientaux, à la férocité des montagnards du Nord qui s’étoient joints à eux : ils voyageoient par bandes séparées , avoient entre eux des règles d’après lesquelles chaque tribu ne devoit pas étendre ses courses plus loin que le district qui lui étoit assigné, et la moindre incursion hors des limites convenues donnoit naissance à des querelles dans lesquelles il y avoit souvent du sang de répandu.
Le patriotique Fletcher de Saltoun fit, il y a cent ans, une peinture de ces vagabonds, et nos lecteurs en liront quelques traits avec étonnement.
— Il y a aujourd’hui en Écosse, dit- il, indépendamment d’un grand nombre de pauvres familles qui ne vivent que des charités de l’église, ou qu’une mauvaise nourriture conduit de bonne heure au tombeau, deux cent mille mendiants qui ne possèdent que ce qu’ils vont recueillir de de porte en porte. C’est un fardeau bien lourd pour ce pays , auquel ils ne sont d'ailleurs d’aucune utilité. Quoique le malheur des temps ait porté ce nombre presque au double de ce qu’il étoit autrefois, on peut calculer qu’il s’y est toujours trouvé environ cent mille de ces vagabonds qui vivent sans s’assujettir à aucune des lois ci-
viles, religieuses, ou même naturelles. Aucun magistrat ne peut parvenir à être informé des naissances ou des décès qui arrivent parmi eux. Non-seulement ils sont un véritable fléau pour les pauvres paysans, qui sont sûrs d’être maltraités s’ils refusent du pain et d’autres provisions à une bande composée quelquefois de quarante personnes, mais ils se permettent souvent de piller les maisons écartées, et qui ne peuvent avoir de secours dans leur voisinage. Dans les temps d’abondance, on les rencontre par milliers dans les montagnes, où ils passent des jours entiers en festins et en débauches : dans les mariages, dans les enterrements, dans les marchés, dans les foires, dans tous les endroits publics, on les voit, hommes et. femmes, boire, jurer, blasphémer, se battre les uns contre les autres. Malgré le tableau déplorable que présente cet extrait, et quoique Fletcher, cet ami éloquent et énergique de la liberté , ne vît pas d’autres moyens, pour réprimer ces désordres, que de réduire ces peuplades à une sorte d’esclavage domestique, les progrès du temps, la sévérité des lois, des moyens plus faciles d’existence, restreignirent peu à peu le progrès de ce mal , et le réduisirent dans des bornes plus étroites. Les castes d’égyptiens, connues aussi sous plusieurs autres noms, devinrent moins nombreuses.
76 GUY MANÎiERING.
et quelques-unes s’éteignirent tout-à-fait; mais il en reste toujours assez pour donner lieu souvent à des alarmes, et occasioner dans les campagnes des vexations continuelles. Quelques métiers vulgaires sembloient exclusivement livrés à leur industrie. Eux seuls faisoient des assiettes de bois, des cuillers de corne, et tout ce qui concerne la chaudronnerie; ils y ajoutoient le commerce de la poterie grossière : tels étoient leurs moyens ostensibles d’existence. Chaque tribu avoit ordinairement un point de réunion, qui formoit leur principal établissement, qu’ils considéroient comme leur camp, et dans le voisinage duquel ils avoieut soin de ne commettre aucun désordre. Quelques-uns avoient même des talents par lesquel$ ils se rendoient utiles et agréables en certaines occasions. Plusieurs cultivoient la musique avec succès, et c’étoit souvent dans une colonie d’égyptiens que se trouvoit le joueur de flûte ou de violon du canton. Personne ne savoit mieux qu’eux où trouver le poisson et le gibier. Dans l’hiver, les femmes disoient la bonne aventure, les hommes faisoient des tours de passe-passe, et dans les soirées où le vent et la pluie tenoient le fermier renfermé chez lui, ils faisoient paraître le temps moins long autour du foyer. E11 un mot, . c’étoient les parias de l’Ecosse, vivant comme des Indiens sauvages au milieu des habitations des
Européens; et7 comme eux, on les jugeoit plutôt d’après leurs mœurs, leurs usages et leurs opinions, que d’après les règles établies dans une société policée. On en trouve encore quelques restes de nos jours, surtout dans le voisinage des montagnes, où ils peuvent se réfugier quand ils sont poursuivis. Les traits de leur caractère ne sont pas adoucis, mais leur nombre est tellement réduit, qu’au lieu de cent mille qu’en comptoit Fletcher, on en trouveroit à peine aujourd'hui cinq cents dans toute l’Écosse.
Depuis un temps immémorial une caste de ces vagabonds, dont Meg Merrilics faisoit partie, s’étoit établie , autant que le permettoient ses habitudes errantes, dans un vallon, sur les domaines d’Ellangowan. Ils y avoient bâti quelques chaumières qu’ils nommoient leur ville de refuge , et où ils vivoient, quand ils n’étoient pas en course, sans y être plus troublés que les corbeaux perchés sur les vieux frênes qui les entouroient. Ils y étoient depuis si long -temps, qu’ils se regardoient comme propriétaires de leurs misérables habitations. Ils avoient, disoit -on, acquis la protection des seigneurs d’Ellangowan par les services qu’ils leur avoient rendus en temps de guerre , et surtout en pillant les terres des barons voisins avec qui ils étoient en querelle. Dans des temps plus modernes, leurs services
étoient d’uue nature plus pacifique. Les femmes tricotoicnt des mitaines pour milady, et des bas de bottA pour le laird ; on leur offroit ces présents en grande pompe le jour de Noël. Les vieilles sibylles bénissoient le lit nuptial du laird, quand il se marioit, et le berceau de l'enfant, quand il lui arrivoit un héritier. Les hommes raccommodoient la porcelaine cassée de milady, aidoient le laird dans ses parties de chasse, dressoient les chiens d’arrêt, coupoient les oreilles de ses bassets. Les enfants ramassoient des noix dans les champs, des framboises sur les buissons, des champignons dans les prairies, et portoient aussi leur tribut au château. C ’étoit de leur part en quelque sorte une prestation volontaire de foi et hommage qui ne restoit pas sans récompense.
On les protégeoit en certaines occasions , on fermoit les yeux sur bien des choses, et quand une circonstance extraordinaire donnoit lieu au seigneur de faire parade de générosité, les restes du banquet leur étoient destinés , sans parler d’une distribution de bière et d’eau-de-vie. Cet échange mutuel de bons offices duroit au moins depuis deux siècles, et faisoit que les habitants de Derncleugh se regardoient comme ayant acquis le privilège de vivre sur les domaines d’Ellangowan. Ils étoient particulièrement amis du laird actuel, qui avoit employé son crédit plu-
Dîgitizétrby Coo^K’
GUY MANDER ING. 7c)
sieurs fois pour les soutenir contre les attaques de la justice. Mais cet état de paix ne devoit plus durer long-temps.
Les habitants de Derncleugh se mettoient fort peu en peine de ce quedevenoient les vagabonds qui ne faisoient point partie de leur tribu , et la sévérité que déployoit contre eux le nouveau juge de paix ne leur faisoit concevoir aucune alarme pour leur propre compte. Ils étoient convaincus qu’il étoit décidé à ne laisser dans le pays d’autres mendiants et rôdeurs que ceux qui étoient établis sur ses terres , et qui faisoient leur métier d’après sa permission expresse ou tacite. M. Bertram lui-même ne se pressoit pas d’exercer sa nouvelle autorité contre les anciens colons, mais il se trouva entraîné par les circonstances.
— A l’une des sessions du comté, un gentilhomme qui lors des élections avoit été du parti opposé à celui qu’avoit embrassé Ellangowan lui reprocha publiquement que , tout en affectant un grand zèle pour la police , et en cherchant à se faire une réputation de justice et d’activité, il nourrissoit sur ses terres une horde des plus grands vauriens de tout le pays, et souffroit qu’ils résidassent à un mille di son château. Il n’y avoit pas de réponse à faire à ce reproche ; car le fait étoit de notoriété publique. Notre nouveau magistrat dévora donc cet affront en silence, et en
retournant chez lui chercha quel étoit le meilleur moyen à prendre pour se débarrasser de ces vagabonds, dont l’existence sur ses domaines étoit une tache à sa renommée. Il venoit de se décider à saisir la première occasion qui se présenteroit pour chercher une querelle aux parias de Derncleugh, lorsque le hasard lui en offroit une.
Depuis qu’il avoit été promu au grade important de juge de paix, il avoit fait repeindre, et fermer la porte d’entrée de l’avenue qui couduisoit à son château, et qui autrefois étoit toujours ouverte de la manière la plus hospitalière., Il avoit aussi fait boucher avec des palissades bien garnies de genêt épineux certains trous dans les haies de clôture de son parc, par lesquels chacun s’introduisoit sans lui en demander la permission , mais sans y causer aucun dommage; les enfants pour y dénicher des oiseaux, les vieillards pour abréger leur chemin en suivant une ligne droite, les filles et les garçons pour s’y donner des rendez-vous le syir. Mais ces jours sereins touchoient à leur fin. Une inscription menaçante, peinte sur l’un des côtés de la porte, annonçoit que tous ceux qui seroient surpris dans le parc seroient punis conformément aux lois; et, pour faire le pendant , on avoit peint de l’autre côté un avertissement que l’on avoit placé dans les haies des fusils à ressort et desr pièges si redoutables, que
Gü Y MANNEHING.
(disoit un emphatique nota bene ) si un homme s’y trouvoit pris, ils briseroient la jambe d’un cheval.
Malgré ces menaces effrayantes, six garçons égyptiens, déjà un peu grands, et autant de jeunes filles, étoient un beau jour à cheval sur la nouvelle porte, faisant des bouquets de fleurs cueillies probablement dans l’enceinte défendue. Ellangowan leur ordonna d’en descendre : ils ne l’écoutèrent pas. Il essaya de les pousser à bas l’un après l’autre; mais les uns tenoient ferme, et les autres étoient remontés aussi vite qu’ils tomboient. Le laird appela à son aide un valet qui arriva armé d’un fouet de poste dont quelques coups eurent bientôt dispersé la troupe. Telle fut la première brèche à la paix qui subsistoit depuis si long-temps entre la maison d’Ellaugowan et le camp de Derncleugh. . I.
Pour convaincre les égyptiens que cette guerre étoit sérieuse, il fallut qu’ils, vissent que. leurs eflfauts ne manquoient pas d’être reçus à coup d’étrivières, quand on les trouvoit dans le parc; qu’on le#condamnoit à une amende, quand on trouvoit leurs ânes paissant dans les nouvelles plantations, ou sur la lisière d’un champ; enfin que le constable commençoit à prendre des informations sérieuses sur leur manière de vivre, et exprimoit sa surprise de voir des gens dormir toute la journée et s’absenter toute la nuit.
Lorsque les choses en furent à ce point, les égyptiens ne se firent pas scrupule de commencer les hostilités de leur côté. Le poulailler d’Ellangowan fut pillé. On vola son linge, étendu sur des cordes pour le sécher, ou sur le pré pour le blanchir. On pêcha le poisson de ses étangs; on déroba ses chiens; on coupa ses jeunes arbres; enfin on porta la vengeance jusqu’à faire le mal pour le seul plaisir du mal.
De l’autre côté parurent les ordres d’informer, de chercher, d’arrêter. Malgré l’adresse des déprédateurs, quelques-uns furent saisis. L’un d’eux, jeune homme vigoureux, fut embarqué sur un vaisseau comme matelot; deux enfants furent vigoureusement fouettés , et une digne matrone égyptienne fut envoyée à la maison de correction. * .
Les égyptiens ne pensoient pourtant pas encore à quêter l’habitation dont ils jouissoient depuis si long-temps , et M. Bertram avoit lui-même fie la répugnance à les priver de leur ancienne ville de refuge ; de sorte, que la petite guerre se continua ainsi quelques mois , sans que les hostilités parussent se ralentir d’aucun côté.
Digifeed-by