CHAPITRE VI
« Le juge près de là , tout gonflé d’importance ,
« Ayant d’un bon cbapon garni sa large panse,
«* Le menton bien rasé, tient de graves discours;
« Il roule un œil sévère, enfin il a recours « A de savants dictons, et joue ainsi son rôle. »
. % SmAKSPEA.BE. * :
Quand mistress Bertram d’Ellangowan fut en état d’apprendre ce qui s’étoit passé pendant qu’elle étoit obligée de garder le lit, il ne fut question dans son appartement que du jeune et bel étudiant d’Oxford, qui avoit consulté les astres et tiré l’horoscope du jeune lord. On lui fit la description des traits, du sou de voix, des manières de l’étranger. Son cheval, sa selle, sa bride et ses éperons ne furent pas oubliés. Tout cela fit beaucoup d’impression sur l’esprit de mistress Bertram , car la bonne dame ne laissoit pas que d’être assez superstitieuse.
Lorsqu’elle put se livrer à quelque occupation, son premier soin fut de faire un petit sac de velours pour y renfermer l’horoscope de son fils , car elle l’avoit obtenu de son mari. Ses doigts lui démangeoient d’envie de rompre le cachet; mais la crédulité l’emporta sur la curiosité, et elle eut la force de l’y placer sans y toucher, entre deux
feuilles de parchemin, dans lesquelles ellel’avoit cousu pour préserver le cachet. Elle le plaça ainsi sur la poitrine de l’enfant, suspendu à une chaîne passée autour de son cou, et résolut de l’y laisser comme une amulette jusqu’au moment où elle pourroit légitimement satisfaire son désir curieux.
Le père, de son côté, résolut de s’acquitter de ses devoirs envers l’enfant en lui donnant une excellente éducation; et afin de pouvoir la commencer aussitôt qu’une première lueur de raison commenceroit à l’éclairer, il détermina aisément Dominus à renoncer à sa profession de maître d’école du village, et à devenir tout-à-fait commensal du château. Dominus se chargea donc , moyennant des appointements qui égaloient, à peu de chose près, les gages d’un domestique, de communiquer au futur lord d’Ellangowan toute la science et l’érudition qu’il possédoit Véritablement, ainsi que les grâces et les perfections qu’il n’avoit pas , mais dont il ne s’étoit jamais douté qu’il fut dépourvu. Le père trouvoit aussi son avantage dans cet arrangement : il s’assuroit un auditeur constant et silendeux pour écouter ses histoires quand ils étoient seuls, et un homme aux dépens de qui il pouvoit exercer sans crainte ses talents pour la plaisanterie quand il avoit compaguie.
Environ quatre ans après cette époque, un grand changement arriva dans le comté dans lequel le domaine d’Ellangowari est situé.
Les observateurs attentifs de l’opinion publique pensoient depuis long - temps qu’un changement de ministère étoit inévitable ; et enfin , après bien des délais; après une juste proportion de craintes et d’espérances ; après des bruits fondés sur de bonnes ou de mauvaises autorités, ou même sans aucun fondement; après que bien des clubs se furent occupés, en vidant leur pinte d’ale, d’élever celui-ci , d’abaisser celui-là; après force course à pied, à cheval, en chaise de poste; grâce à maintes adresses et pétitions pour et contre; après qu’on eut offert bien des fois sa vie et sa fortune, le coup fut frappé; le ministère croula , et le parlement , comme c’est la suite ordinaire) fut dissous avec lui.
Sir Thomas Kittlecourt , comme beaucoup d’honorables membres qui se trouvoient dans le même cas, accourut en poste dans son comté, mais y fut reçu avec froideur. Il avoit été l’un des partisans de l’ancienne administration , et les amis de la nouvelle s’étoient déjà occupés de mettre en avant sir John Featherhead, qui avoit
les meilleurs chiens et les meilleurs chevaux du
pays. Parmi ceux qui avoient arboré l’étendard de la révolte contre sir Thomas, étoit un sieur
Guy Manwehibg. Tom. r. 5
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Gilbert Glossiu , greffier à ***, et agent du lord Ellangowan. Cet honnête homme avoit peut-être essuyé quelques refus de sir Thomas Kittlecourt, ou bien, ce qui est également probable, ayant obtenu tout ce qu’il pouvoit en attendre, il falloit qu’il jetât les yeux d’un autre coté pour se procurer un nouvel avancement. Il avoit le droit de voter, à cause des biens de lord Ellangowan , comme on l’a déjà fait observer, et il s’évertua si bien qu’il fit placer son patron sur le rôle des francs -tenanciers, ne doutant pas du parti qu’il embrasseroit en cette circonstance. 11 n’eut pas de peine à lui persuader qu’il lui convenoit de se montrer à la tête d’un parti le plus nombreux possible; et en .conséquence tous deux travaillèrent, par les moyens connus partout, et surtout en Ecosse, à s’assurer du plus grand nombre de votes qu’il leur fut possible. Ils coupèrent et subdivisèrent si bien toutes les propriétés qu’Ellangowan tenoit originairement de la couronne, que le jour de l’élection il s’avança sur le champ de bataille à la tête de dix hommes ayant un droit incontestable de voter. Ce renfort décida du sort de cette journée. Sir John fut élu, et par suite Gilbert Glossin fut nommé greffier du tribunal de paix, et dès les premières séances du parlement le nom de Godefroy Bertram d’Ellangowau fut inscrit parmi ceux des juges de paix du comté.
C’étoit là le nec plus ultra de l’ambition de Bertram , non qu’il aimât les embarras de cette dignité, ni la responsabilité qui en est la suite, mais il pensoit qu’il y avoit des droits, et que c’étoit par une injustice évidente qu’il n’en avoit pas été investi jusque- là. Un ancien proverbe écossais dit qu’j'/ ne faut pas donner à un fou un bâton pointu, c’est-à-dire des armes offensives. M. Bertram ne fut pas plus tôt investi de l’autorité judiciaire qu’il avoit désirée si longtemps, qu’il commença à l’exercer avec plus de rigueur que de clémence , et qu’il démentit l’opinion que l'on s’étoit généralement formée de de la bonté jde son caractère. Nous avons lu quelque part l’histoire d’un juge de paix qui, le lendemain de sa nomination , pour écrire à son libraire de lui envoyer le livre des statuts de sa charge , se servit de l’orthographe suivante :
Please send the ax relating to a gustus pease ; ce qui pourroit signifier en français : Veuillez m'envoyer la hache des pois au jus . •.
Nul doute que lorsque ce savant gentleman fut en possession de la hache, il s’en servit pour mutiler les lois. M. Bertram n’étoit pas aussi ignorant que son digne prédécesseur dans la grammaire anglaise, mais l’homme des pois au jus lui -même n’auroit pas pu' employer avec
GUY MANNF.RING.
moins de discernement l’arme qu’on avoit maladroitement mise entre ses mains.
Il regarda de bonne foi la commission qu’il venoit de recevoir comme une marque de faveur personnelle que lui accordoit son souverain , oubliant qu’il avoit pensé naguère que l’oubli dans lequel il étoit resté ne devoit être attribué qu’à la cabale et à l’esprit de parti , qui l’avoient privé d’un privilège commun à tous ceux de son rang.
Il commanda à son fidèle aide -de -camp, Dominus Sampson, de lui lire tout haut sa commission dès qu’elle lui fut parvenue. Dès les
premiers mots, il a plu au roi de nommer , il
l’arrête en s’écriant : — Il a plu au roi ! le brave homme ! bien certainement cela n’a pu lui plaire plus qu’à moi.
Il ne voulut donc pas borner sa reconnoissance à des sentiments inactifs, ni à des expressions banales de gratitude. Il résolut de prouver, par une activité sans bornes à s’acquitter des devoirs de sa place, combien il étoit sensible à l’honneur qui venoit de lui être conféré. Un nouveau balai , dit-on , tient la maison nette , et je puis moi -même rendre témoignage qu’ayant un jour pris une nouvelle servante, les araignées, anciens hôtes héréditaires qui, pendant le règne paisible de l’autre, avoient tendu leurs toiles sur
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les derniers rayons de ma bibliothèque , où il ne se trouvoit que des livres de jurisprudence et de théologie, furent contraintes d’en déguerpir au plus vite. C’est avec cette rudesse que le lord Ellangowan commença ses fonctions de magistrat. Il chassa de ses environs les filous et les vagabonds qui s’y étoient établis depuis près d’un demi-siècle. Il fit des miracles comme un second duc Humphrey, et par la vertu de sa baguette magistrale rendit les jambes aux boiteux , des yeux à l’aveugle, des bras au paralytique. Il découvrit et chassa les braconniers , les voleurs de fruits et de volailles, les escrocs de toute espèce, et eut pour récompense les applaudissements de ses confrères, et la réputation d’un magistrat actif.
Tout ce bien n 4 ’étoit pas sans quelque mélange de mal. Quand un abus est enraciné depuis longtemps, il faut quelques précautions pour l’abattre. Le zèle de notre digne ami mettoit dans un grand embarras beaucoup de gens dont il avoit contribué lui -même à nourrir la fainéantise. Une habitude invétérée rendoit les uns incapables de suivre un autre plan de conduite; et les autres, véritablement hors d’état de travailler, étoient dignes, comme ils le disoient eux-mêmes, d’éprouver l’effet de la charité de tout bon chrétien. Le mendiant qui depuis vingt ans faisoit sa ronde
GDY MANNERIYC.
dans tout le voisinage , et recevoit ce qu’on lui donnoit plutôt comme une marque de bienveillance que comme l’offrande d’une pitié méprisante, étoit envoyé dans la maison de travail la plus voisine. La femme décrépite qui , appuyée sur un bâton, couroit de porte en porte, comme un mauvais schelling que chacun s’empresse de passer à son voisin ; celle qui , ne pouvant marcher, appeloit ceux qui vouloient bien la porter, aussi haut et plus haut qu’un voyageur qui demande des chevaux de poste , étoient traités de la même manière. Le vieux Jock , qui , moitié fripon , moitié idiot , servoit de jouet aux enfants de race en race, depuis la moitié d’un siècle, fut renfermé dans le bridewell du comté , où , privé d’un air pur et de la vue du soleil, seuls biens dont il fikt.capable de jouir, il mourut, en six mois, de chagrin et d’ennui. Le vieux matelot qui, depuis longues années, alloit dans tous les cabarets réjouir les buveurs en leur chantant le capitaine fFard ou le brave amiral Benboiv, fut banni du comté par le seul motif qu’il avoit l’accent irlandais. Enfin , le zèle du nouveau juge de paix pour l’administration de la police rurale , alla jusqu’à mettre un terme aux visites annuelles des colporteurs.
Tout cela ne se passa pas sans faire jaser et sans critique. Nous ne sommes ni de bois ni de
GUY MANNtRING.
pierre, et les habitudes qui ont crû dans nos cœurs ne peuvent, comme la mousse ou le lichen , en être arrachées sans faire une blessure. La femme du fermier regrettoit de ne plus déployer son intelligence, peut-être aussi de ne plus jouir d’une certaine satisfaction intérieure, en distribuant, en guise d’aumône, des poignées de gruau d’avoine aux mendiants qui lui apportoient les nouvelles des environs. Les chaumières souffroient la privation de mille petites choses auxquelles leurs habitants étoient accoutumés, et qui leur étoient apportées par ces mêmes vagabonds dont les courses se trouvoient arrêtées. Les enfants se trouvoient sans raisins secs et sans joujoux ; les jeunes femmes manquoient d’épingles, de rubans, de peignes et de chansons. Les • vieillards ne trouvaient plus à troquer leurs œufs contre du sel et du tabac en poudre ou en feuilles. • * .
Toutes ces circonstances jetèrent sur l’affairé Ellangowan un discrédit d’autant plus remarquable qu’il avoit joui de plus de popularité. On tiroit même de l’ancienneté de sa famille un motif de condamnation contre lui. — Nous n’avons rien à voir, disoit-on, dans ce que font les Greenside, les Burnville, les Viewforth; ce sont de nouveaux venus dans le comté : mais Ellangowan! un nom qui est connu depuis que le monde est monde!
lui! traiter ainsi de pauvres gens! On appeloit sou grand-père le mauvais laird , mais. quoiqu’il ne fût pas trop bon quand il étoit resté trop longtemps à table, jamais il n’auroit fait chose semblable. La grande cheminée du vieux château étoit toujours chaude de son temps, et on y voyoit autant de pauvres qu’il y avoit de beau monde dans le salon; et milady, tous les ans la veille de Noël, distribuoit aux malheureux douze pièces d’argent en l’honneur des douze apôtres. On disoit que c’étoit un papiste. Eh bien , les papistes pourraient donner des leçons à nos seigneurs d’aujourd’hui. Si pendant la semaine les pauvres gens étoient un peu foulés, maltraités, au moins le dimanche ils étoient sûrs de toucher leur pièce de six sous.
Tels étoient les propos d$nt on assaisonnoit . chaque pinte de bière qui se vidoit dans les cabarets à trois ou quatre milles d’EUangowan, ce qui faisoit le diamètre de l’orbite dans lequel notre ami Bertram devoit être considéré comme la planète principale. Mais les caquets prirent encore bien plus de force lorsqu’il eut banni de ses terres une colonie d’égyptiens qui s’y étoit établie depuis bien des années , et avec un des dignes membres de laquelle notre lecteur a déjà fait connoissance.
GUY MANÜÏERI3VG.