CHAPITRE X
« Sa ligure eut eu sang , ses membres sont meurtris ,
* Ses yeux de leur orbite ont l'air d’ètre sortis ;
* D’un funeste cordeau son con porte l’empreinte, *
* Son cœur cesse de battre, et sa vie est éteinte.
« Par le nombre accablé , sans espoir de secours *
« On voit qu’aux meurtriers il disputa secours : Ü r « Ses cheveux hérissés, ses nariues sanglantes » D'efforts infructueux sont les preuves parlantes. » Heurt iv, part. x. Sharspfare.
Le Shérif du comté arriva le lendemain à Ellaugowan an point du jour. Les lois d’Ecosse donnent à cette magistrature des pouvoirs assez étendus. Celui qui en est revêtu est chargé d’informer sur tous les crimes qui se commettent dans l’étendue de sa juridiction; il peut délivrer des mandats d’amener ou des ordres d’emprisonnement contre les personnes suspectées, etc.
• Celui qui exerçoit alors cette charge dans ce comté étoit un homme bien né et qui avoit reçu ■ une excellente éducation. Quoiqu’un peu pédant, il jouissoit de l’estime générale, et étoit regardé
* comme un magistrat aussi actif qu’intelligent. Son premier soin fut d’interroger tous ceux qui avoient été présents à la découverte du corps de
# Kennedy, afin de chercher à jeter du jour sur cet
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événement mystérieux. Il dressa un procès-verbal bien circonstancié. Son enquête et les recherches qu’il fit ensuite mirent au jour plusieurs circonstances qui ne pouvoient s’accorder avec l’opinion générale où l’on étoit que Frank Kennedy étoit tombé par accident du haut du rocher. Nous allons donner en peu de mots quelques détails à ce sujet.
Le corps de cet infortuné avoit été déposé dans la cabane d’un pêcheur; maison avoit eu soin de ne rien changer à l’état dans lequel on l’avoit trouvé. Ce fut le premier objet qu’examina le shérif. Le corps étoit brisé, et couvert de plaies qui paroissoient évidemment la suite d’une chute, mais il avoit sur la tête une entaille profonde qu’un habile chirurgien déclara ne pouvoir avoir été faite que par une arme tranchante. La sagacité du juge découvrit encore d’autres iudices qui annonçoient une mort violente. La figure étoit noire, les yeux sortoient de leur orbite, les veines du cou étoient enflées. Un mouchoir de couleur, qu’il portoit en cravate, n’étoit pas dans sa position ordinaire. Il étoit extrêmement relâché, et le nœud en étoit très -serré. Il sembloit qu’on s’en fût servi pour traîner le corps du malheureux, peut-être jusqu’au précipice au bas duquel on l’avoit trouvé.
D’un autre côté, on n’avoit pas touché à sa
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bourse, et ce qui sembla encore plus extraordinaire, les deux pistolets qu’il portoit toujours avec lui étoient encore chargés. Il étoit connu pour un homme intrépide, maniant fort bien les armes, et en ayant fait usage plus d’une fois. IL étoit bien étrange qu’il n’eût pas cherché à se défendre s’il avoit été attaqué. Le shérif s’informa si Kennedy avoit coutume de porter d’autres armes. Plusieurs des domestiques de M. Bertram se rappelèrent qu'il portoit assez souvent un couteau de chasse, mais aucun ne put assurer s’il l’avoit pris le jour de sa mort.
Le corps du défunt ne présentoit pas d’autres indices qui pussent faire connoître précisément la cause de sa mort. Ses habits étoient dans un grand désordre, ses membres offroient plusieurs fractures, ses mains étoient déchirées et pleines de terre, mais toutes ces circonstances étoient équivoques.
Le magistrat se transporta alors sur le lieu où le corps avoit été trouvé; il constata la situation dans laquelle il étoit. Un énorme fragment de rocher paroissoit avoir accompagné ou suivi sa chute : il étoit d’une pierre si dure et si compacte, qu’en tombant de cette élévation, à peine s’en étoit-il brisé quelques éclats. Ou reconnoissoit aisément le côté par où il avoit été adhérent
au rocher, parce qu’il n’avoit pas la même cou-
leur que les parties qui étoient exposées depuis long- temps à l’action de l’air et du soleil. Il monta ensuite sur le rocher, et reconnut que le poids d’un homme placé sur le fragment détaché du rocher n’avoit pu suffire pour occasioner sa chute, qui n’avoit pu être déterminée que par la force d’un levier ou les efforts réunis de plusieurs hommes vigoureux. Le gazon qui couvroit le bord du précipice sembloit avoir été récemment foulé, et les mêmes traces, suivies avec patience par le judicieux magistrat, le conduisirent jusque dans le plus épais du bois, à travers des broussailles et des massifs qui n’offroient aucun chemin , et par où on n’avoit pu passer que pour dérober sa marche à toutes recherches.
Là des marques évidentes de violence et d’une lutte se présentèrent à ses yeux : quelques branches étoient arrachées , comme si elles avoient été saisies par quelqu’un que l’on entraînoit malgré lui ; la terre , dans les endroits où elle étoit humide, portoit l’empreinte de plusieurs pieds: enfin on distinguoit quelques traces qui paroissoient produites par du sang. Il étoit certain que plusieurs personnes s’étoient frayé un chemin à travers le taillis, et dans quelques endroits il sembloit que l’on eût traîné un corps solide , comme un sac de grain ou un cadavre. Un endroit offroit aux yeux une terre blanchâtre qui
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sembloit mêlée de marne et de craie ; et le dos de l’habit de Kennedy portoit des taches de la même couleur.
Enfin , à environ un quart de mille du précipice, et à très-peu de distance du lieu que nous venons de décrire , on arriva à une petite clairière dont l’herbe, complètement foulée, étoit évidemment ensanglantée , quoiqu’on eût eu soin de la recouvrir de feuilles sèches, pour eh cacher les vestiges. Dans cet endroit se trouva d’un côté le couteau de chasse de l’iqfortuné , et de l’autre le ceinturon -et le fourreau, que l’on avoit aussi pris la précaution de couvrir de broussailles. '
Le juge fit mesurer et décrire avec soin et exactitude les empreintes de pieds qui se trouvoient en grand nombre en cet endroit. Les unes correspondoient exactement à celles qu’avoient dû tracer les pieds de la malheureuse victime, d’autres étoient plus grandes , quelques - unes plus petites. Enfin il paroissoit évident que Kennedy avoit été attaqué en cet endroit par quatre ou cinq hommes. On y distingua aussi les traces du pied d’un enfant, et comme on n’en trouva aucune ailleurs, et que la route qui traversoit le bois de Warroch n’étoit qu’à un pas de cet endroit, il t . étoit naturel de se flatter que l’enfant avoit pu s’échapper par-là pendant la confusion du com-
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bat. Cependant le shérif, qui dressa un procèsverbal très-exact de toutes ces circonstances, d’où il lui parut résulter évidemment que le défunt avoit été assassiné, ne put s’empêcher d’y consigner l’opinion où il étoit, que les meurtriers, quels qu’ils fussent, s’étoient emparés de la personne du jeune Henry Bertram.
On fit toutes les recherches possibles pour découvrir les coupables. Les soupçons se partageoient entre les contrebandiers et les égyptiens. Il n’y avoit nulle incertitude sur le sort du vaisseau de Dirk Hatteraick. Deux hommes, qui se trouvoient de l’autre côté du promontoire de Warroch, avoient vu, quoique à une assez grande distance, le lougre se diriger vers l’est après avoir doublé le cap, et ils avoient jugé, d’après ses manœuvres, qu’il étoit désagréé. Bientôt ils s’aperçurent qu’il avoit touché; une fumée épaisse le couvrit ensuite, et enfin le feu s’y manifesta. Déjà il étoit la proie des flammes, quand ils aperçurent une chaloupe canonnière qui s’avançoit vers lui, toutes ses voiles au vent. Les canons du lougre tiroient encore tandis qu’il étoit en feu , et ils finirent par le voir sauter en l’air avec un bruit épouvantable. La chaloupe se tint au large, pour sa propre sûreté, jusqu’après l’explosion , et fit alors voile du côté du sud. On leur demanda si le lougre n’avoit pas mis eu mer quelque barque.
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Ils ne purent l’assurer. Us n’en avoient vu aucune; mais la fumée que le vent p^issoit de leur côté auroit pu la cacher à leurs yeux.
On ne pouvoit douter que ce loutre ne fut celui commandé par Dirk Hatteraick. Il étoit bien connu sur toute cette côte , et on sâvoit qu’il y étoit attendu. Une lettre du commandant de la chaloupe canonnière , à qui le shérif s’âdressa, le confirma d’une manière positive : il y joignoit un extrait de son journal, d’où il résultait qu’à la réquisition de Frank Kennedy, inspecteur des douanes de sa majesté , il s’étoit établi en croisière , pour surprendre un lougre chargé de contrebande, et commandé par Dirk Hatteraick ; que Kennedy devoit veiller sur le rivage dans le cas où ce capitaine , qui était un homme déterminé, se feroit échouer sur la côte pour se mettre hors de la portée de la chaloupe; qu’à neuf heures avant midi il découvrit une voile qui lui parut l’objet de sa recherche; qu’il lui donna la chasse, et qu’après lui avoir fait plusieurs signaux pour qu’elle amenât , ou qu’elle arborât son pavillon, il fit tirer sur elle; qu’alors le lougre arbora les couleurs d’Hambourg, et lui rendit sa bordée; que le combat s’engagea, et dura près de trois heures; qu’enfin, comme le lougre alloit doubler le cap de Warroch, il s’aperçut qu’il manœuvroit avec peine , et que sou
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grand mât étoit brisé ; qu’il ne put profiter de suite de cet avantage, parce qu’il s’étoit trop approché de la côte pour doubler plus vite le cap de Warroch ; qu’après avoir couru quelques bordées , il vit le lougre en feu , sans apercevoir personne à bord; que le feu ayant gagné quelques barils d’eau-de-vie placés sans doute à dessein , l’incendie étoit devenu si considérable , qu’il n’avoit pas été possible d’en approcher ; d’autant plus que la chaleur faisoit partir ses canons qui étoient restés chargés; qu’après être resté en vue du lougre jusqu’à son explosion, il s’étoit porté vers l’île de Man pour intercepter la retraite des fraudeurs, ne doutant nullement que l’équipage ne se fut sauvé dans des barques, quoiqu’il n’en eût découvert aucune.
Tel fut le compte rendu par William Pritchard, commandant de la chaloupe canonnière leShark:
. il finissoit par témoigner tous ses regrets de n’avoir pu se saisir du misérable qui avoit eu l’audace de faire feu contre un des vaisseaux de sa majesté , et par assurer que si jamais Dirk Hatteraick tomboit entre ses mains, il auroit soin de le faire conduire à terre, pour qu’il rendît compte de toute sa conduite.
Comme d’après le récit il étoit assez vraisemblable que l'équipage du lougre avoit pu se sauver, il étoit assez naturel de penser que si ces
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scélérats avoient rencontré clans le bois Kennedy, auquel ils dévoient attribuer la perte de leur vaisseau, ils l’avoient sacrifié à leur vengeance : il n’étoit pas même impossible qu’ils se fussent souillés du meurtre d’un enfant, contre le père duquel Ilatteraick étoit connu pour avoir proféré d’horribles menaces.
On objectoit contre ce souçpon qu’il n’étoit pas probable qu’un équipage composé de quinze ou vingt hommes eût pu se cacher assez bien pour échapper à toutes les recherches qu’on avoit faites immédiatement après Ja destruction du lougre : qu’en admettant qu’ils eussent pu trouver une retraite, on auroit dû trouver leurs chaloupes sur le rivage : que, dans une telle circonstance, quand la fuite leur devenoit impossible , on ne devoit pas croire qu’ils se fussent accordés tous pour commettre un meurtre sans autre utilité que le plaisir de la vengeance. Ceux qui étoient de cette opinion supposoient, ou que les chaloupes du lougre s’étoient mises en mer sans être remari quées par ceux qui regardoieut brûler ce vaisseau, et étoient déjà bien loin lorsque le Shark avoit doublé le cap; ou que les chaloupes ayant été mises hors de service par le feu du Shark pendant le combat, l’équipage avoit pris la résolution désespérée de se faire sauter avec le lougre. Ce qui acheva de donner quelque consis-
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tance à cette manière de voir, c'est que Dirk Ilatteraick ni aucun de ses matelots, qui étoient tous connus depuis long -temps sur cette côte, ne parurent dans les environs ni dans l’île de Man, où l’on fit aussi des recherches très-exactes. Cependant la mer ne jeta sur le rivage qu’un seul corps , celui d’un matelot qui avoit été tué pendant le combat. Tout ce que l’on put faire fut donc de dresser l’état nominatif et le signalement de tous ceux qui appartenoient à l’équipage d’Hatteraick, et d’offrir une récompense à ceux qui pourroient se saisir de quelqu’un d’eux : \
pareilles offres furent faites à quiconque pourrait donner quelques lumières pour découvrir les meurtriers de Kennedy.
Une autre opinion, qui n’étoit pas sans quelque vraisemblance, chargeoit de ce crime les anciens habitants de Derncleugh. On connoissoit leur ressentiment de la conduite d’Ellangowan à leur égard : ils avoient laissé échapper des menaces que chacun les croyoit bien capables d’avoir exécutées. L’enlèvement d’un enfant étoit un crime plus convenable à leurs habitudes qu’à celles des contrebandiers, et Kennedy pouvoit avoir succombé dans ses efforts pour le défendre ; d’ailleurs on se souvenoit que peu de jours auparavant il avoit joué un rôle actif dans l’expulsion des égyptiens, et quelques-uns des patriarches de
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cette peuplade lui avoient fait en cette occasion des menaces qu’il avoit méprisées.
Le shérif reçut aussi la déposition du malheureux père et de son domestique, relativement à la rencontre qu’ils avoient faite de la caravane égyptienne, lors de son départ de Derncleugh. Les discours de MegMerrilies éveilloient particulièrement le soupçon. Il y avoit là, comme l’observa le magistrat, damnum minalum, une menace de malheurs , et malum secutum , les malheurs prédits n’avoient pas tardé à arriver. Une jeune fille, qui avoit été ramasser des noix dans les bois de Warroch le jour du funeste événement , déclara qu’elle croyoit avoir vu tout à coup Meg Merrilies sortir du taillis, qu’au moins c’étoit une femme qui lui ressembloit par la taille et la tournure; qu’elle l’avoit appelée par son nom; mais que, n’ayant reçu aucune réponse, et cette femme ayant disparu tout à coup, elle ne pouvoit faire serment que ce fût véritablement elle. Ce récit prenoit une nouvelle probabilité d’après la circonstance du feu qui s’étoit trouvé le soir dans la chaumière qu’elle habitoitpeu auparavant, ainsi que le déclarèrent Ellangowan et son jardinier. Mais il n’étoit pas possible de croire que, si elle avoit pris part à un tel crime, elle eût osé retourner le soir même dans l’endroit où elle devoit croire qu’on commenceroit à la chercher.
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Meg Merrilies fut pourtant arrêtée et interrogée. Elle nia constamment qu’elle eût été à Derncleugh , ou dans le bois de Warroch le jour de la mort de Kennedy ; plusieurs des gens de sa caste prêtèrent serment qu’elle n’avoit pas quitté leur camp de toute la journée, et il en étoit éloigné de plus de dix milles. On ne pouvoit pas attacher une grande confiance à leur témoignage. Mais quelle preuve avoit-on contre elle? Un seul fait, mais bien remarquable, pouvoit paroître l’inculper. Elle avoit au bras une blessure qui paroissoit avoir été faite avec une arme tranchante, et cette blessure étoit bandée avec un mouchoir qui fut reconnu pour avoir appartenu à Henry Bertram. Mais le chef de la horde déclara qu’il V avoit corrigée, le jour même, à coups de plat de sabre, et qu’il l’avoit blessée par inadvertance. Elle rendit séparément le même compte des causes de cette blessure; et quant au mouchoir, on avoit volé tant de linge à Ellangowan pendant les derniers temps de la résidence des égyptiens sur ses terres, qu’il étoit facile d’imaginer la manière dont il se trouvoit entre les mainçde cette femme, sans la charger d’un crime plus odieux.
On remarqua dans son interrogatoire qu’elle répondit avec une sorte d’indifférence aux questions qu’on lui fit sur la mort de Kennedy ou du jaugeur, comme elle l’appeloit; mais qu’elle
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montra de la colère et de l’indignation, quand elle vit qu’on la soupçonnoit d’avoir maltraité le petit Henry Bertram. On la tint assez long temps en prison dans l’espérance que le temps jetteroit quelque lumière sur ce malheureux événement.
Mais, rien ne s’étant découvert, elle fut enfin remise en liberté avec ordre de quitter le comté comme voleuse et vagabonde. On ne put découvrir aucune trace de l’enfant; et ce malheur, après avoir fait tant de bruit, finit par être regardé comme inexplicable. La mémoire en fut seulement conservée parle nom du saut du douanier que le peuple donna au rocher d’où l’on avoit précipité le malheureux Frank Kennedy.
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