‹ Guy ManneringChapitre 43 sur 45 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

«Je n’accepte pas votre défi , et si vous me parlez en- « core de cette manière, je barricaderai ma porte pour «vous empêcher d’entrer. — Voyez-vous cette fenêtre, « Storm? — Que m’importe! Je ne crains rien. Je sers « le bon duc de Norfolk. »

Le joyeux diable d* Edmonton.

JULIE MÀNNERIÏtG A MATILDE MARCHMONT.

GUY MANNERING. Zo'] '

paysage de Salvator. Mais n’anticipons point sur ce que j’ai à vous raconter.

« Vous saurez que la situation de ce pays est ^ très - favorable à un commerce de contrebande auquel se livre une bande d’hommes déterminés habitant l’île de Man. Ces fraudeurs sont redoutables et par leur nombre et par leur audace, et ils ont, à différentes époques, fait l’effroi de tous nos environs, lorsque quelqu’un vouloit mettre des obstacles à leur trafic. Les magistrats, soit par timidité, soit par des motifs plus blâmables encore, ferment les yeux sur ce désordre, et l’impunité n'a fait que les rendre encore plus entreprenants. On croiroit que mon père , étranger dans ce pays, n’y étant revêtu d’aucune autorité, n’avoit rien à démêler avec ces gens- là; mais il faut croire, comme il le dit lui -même, qu’il est né sous l’influence de la planète de Mars, et au milieu même d’une vie tranquille et retirée, il faut que l’image de la guerre et de ses horreurs vienne le chercher.

« Lundi dernier, vers onze heures du matin , mon père et Hazlewood se proposoient d’aller se promener sur les bords d’un petit lac situé à environ trois milles d’ici pour y chasser des canards sauvages ; Lucy et moi nous arrangions nos plans d’études pour toute la journée, quand nous entendîmes le bruit de plusieurs chevaux

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chien qui se présentèrent devant lui au nom du rbi, donna sur-le-champ des ordres pour faire entrer les marchandises dans la maison, y reçut les trois officiers , et fit armer tous ses domestiques afin de pouvoir se défendre si cela deyenoit nécessaire. Jlazlewood le seconda avec beaucoup d’activité. L’animal sauvage qu’on appelle Sampson sortit lui-même de sa tanière, et s’empara d’un de ces fusils avec lesquels on chasse les tigres dans l’Inde. Mais c’étoit la première fois qu’il touchoit une telle arme; elle partit dans les mains du maladroit, qui manqua de tuer un des douaniers. A cette explosion inattendue, Dominus ( c’est le sobriquet de l’original ) s’écria : Prodigieux! c’est son exclamation ordinaire quand quelque chose le frappe vivement. Cependant rien ne put le décider à se séparer du fusil. On fut donc obligé de le laisser entre ses mains , mais on eut soin de ne lui donner ni poudre ni balles. J’entendis le coup, et j’en fus alarmée; mais vous jugez bien qu’on étoit alors trop occupé pour que l’on me régalât sur-le-champ du récit de cette aventure : ce n’est qu’a près la scène que je vais vous décrire qu’Hazlewood nous amusades détails du zèle et du courage dont le gauche Dominus avoit fait preuve.

« Quand mon père eut mis la maison en état de défense , et qu’il eut placé aux fenêtres tout

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son monde armé de fusils, il nous dit de nous

retirer, dans la cuisine, je crois,- afin que

nous fussions hors de danger ; mais rien né put nous déterminer à quitter la chambre où il étoit. Quoique effrayée à la mort, j’ai assez du caractère de mon père pour préférer voir de mes propres yeux un péril qui nous menace, plutôt que d’en entendre les effets sans pouvoir juger de sa nature et de ses progrès. Lucy, pâle comme une statue de marbre, avoit toujours les yeux fixés sur Ilazlewood, et ne sembloit pas entendre les prières qu’il lui faisoit de se retirer. Mais en vérité, à moins qu’on ne forçât la porte de la maison, notre péril n’étoit pas grand. Les fenêtres étoient presque bouchées avec des coussins, des oreillers, et, au grand regret de Dominus, avec des piles de gros in-folios que l’on avoit descendus à la hâte de la bibliothèque ; enfin on n’avoit laissé que l’espace nécessaire pour pouvoir au besoin faire feu sur les assaillants.

« Toutes les dispositions étant terminées, nous nous assîmes dans l’appartement devenu ténébreux, pouvant à peine respirer; tous les hommes restèrent en silence , chacun à son poste , réfléchissant sans doute à l’approche du danger. Mon père, à qui une pareille scène ne sembloit pas occasioner la moindre émotion, alloit de fuit à l’autre, réitéroit ses ordres, et recommandoit sur-

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tout que personne 11e tirât avant qu’il ne l’eut ordonné. Hazlewood , qui sembloit puiser dans ses yeux un nouveau courage, lui servoit d’aidede-camp, portoit avec activité ses ordres dans les autres parties de la maison, et veilloit à leur exécution. Notre troupe montoit à douze hommes en y comprenant les trois douaniers.

« Le silence qui régnoit pendant cette pénible attente ne tarda pas à être interrompu. Nous entendîmes un bruit qu’on aurait pris d’abord pour celui d’une chute d’eau, mais qu’on distingua bientôt pour être produit par des pieds de chevaux courant au grand galop. Je m’étois approchée d’une ouverture par où je pouvois voir l’ennemi s’approcher. Ils étoient au moins trente hommes à cheval. Jamais vous n’avez vu des figures si horribles : malgré la rigueur du froid , ils étoient presque tous en chemise et en pantalon, armés de fusils, de pistolets et de sabres. Moi, fille d’un militaire, accoutumée dès mon enfance à l’image de la guerre, je n’ai jamais été épouvantée comme à l’aspect de ces misérables, qui poussèrent des vociférations de rage en voyant qu’on leur avoit ravi leur proie.

« Ils s’arrêtèrent cependant un instant, quand ils purent apercevoir les préparatifs que l’on avoit faits pour les recevoir, et parurent tenir conseil entre eux. Enfin un d’eux se détacha; sa figure

en Y MANNERING.

éloit noircie avec de la poudre à canon, sans doute pour sc déguiser; il attacha un mouchoir blanc au haut de sa carabine, et demanda à parler au colonel Mannering. Mon père, à ma grande terreur, ouvrit la fenêtre près de laquelle il avoit pris son poste, et lui demanda ce qu’il vouloit.

Nous voulons les marchandises qui nous ont été enlevées, répondit le coquin: mon lieutenant m’a donné ordre de vous dire que si ou nous les rend , nous voulons bien ne pas régler nos comptes aujourd’hui avec les brigands qui nous les out volées; mais que, si on nous les refuse, nous mettrons le feu à la maison, et que pas un de ceux qui s’y trouvent ne sera épargné. Il répéta plusieurs fois cette menace en l’assaisonnant de jurements et des imprécations les plus affreuses.

« — Et quel est votre lieutenant? lui demanda

mon pere. : ;

« — L’homme monté sur le cheval gris, répliqua le drôle, et qui a autour du front un mouchoir rouge. • .

« — Eh bien! dites-lui de ma part que, si lui et les misérables qui l’accompagnent ne se Retirent à l’instant, je vais faire tirer sur eux sans cérémonie.

« En parlant ainsi , mon père ferma la fenêtre , et rompit la conférence.

« Le coquin n’eut pas plutôt rejoint sa troupe,

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que tous poussant des cris, ou plutôt des hurlements semblables à ceux d’une horde de sau-

vages, firent une décharge générale contre la maison. Les vitres de toutes les croisées furent brisées sans en excepter u ne ; mais les précautions que l’on avoit prises empêchèrent qu’aucune balle ne pénétrât dans l’intérieur. Deux autres décharges succédèrent à la première sans qu’on y

, ripostât par un seul coup de fusil. Mon père vit alors que quelques-uns d’eux prenoient des haches et des pioches, sans doute pour venir attaquer la porte de la maison : — Que personne ne tire qu’Hazlewood et moi, s’écria-t-il! Hazlewood, feu sur l’ambassadeur! Lui-même tira sur l’homme monté sur le cheval gris, qui tomba au même instant. Hazlewood ne fut pas moins adroit, il renversa aussi le parlementaire, qui étoit descendu de cheval, et qui s’avançoit un levier à la main. Leur chute découragea leurs camarades, qui commencèrent à remonter à cheval. On fit alors sur eux une décharge générale qui leur fit prendre la fuite, en emportant leurs morts ou blessés. Nous ne pûmes nous assurer s’ils avoient fait quelque autre perte que celle des deux hommes ajustés par mon père et par Hazlewood. Un instant après leur retraite nous vîmes arriver à ma grande satisfaction un nombreux détachement de soldats; ils étoient cantonnés dans un

village peu éloigné, et s’étoient mis en marche aux premiers coups de feu qu’ils avoient entendus. Une partie d’entre eux escorta les douaniers et leur prise jusqu’à la ville voisine, et les ' autres restèrent deux jours au château pour le protéger contre les projets de vengeance qu’auroient pu avoir ces bandits.

» « Je dois vous ajouter qu’on trouva sur la

grande route, à peu de distance, le corps de l’homme dont le visage étoit noirci de poudre. On avoit sans doute jugé impossible de le transporter plus loin. Il vivoit encore; mais il mourut au bout d’une demi-heure. On le reconnut pour un paysan de nos environs, qui étoit généralement regardé * comme un fraudeur et un contrebandier.

« Nous reçûmes force félicitations des familles du voisinage, et on convînt que quelques exemples semblables mettroient un terme à l’audace de ces brigands.

« Mon père fit le plus grand éloge du sangfroid d’Hazlewood, et distribua des récompenses à ses domestiques. Lucy et moi reçûmes aussi des compliments pour avoir soutenu le feu avec fermeté, et n’avoir pas troublé ses opérations par nos cris et nos plaintes. Quant à Dominus, mon père lui demanda de faire un' échange de leurs tabatières. Celui-ci fut très-flatté de cette proposition , et vanta beaucoup la beauté de sa nou-

velle boîte : — Elle est aussi belle, dit -il , que si c’étoit du véritable or d’Ophir. Il seroit bien singulier que cela ne fût pas ainsi, puisqu’elle est véritablement de ce métal; mais il faut rendre * justice à cette bonne créature; il connoitroit sa / valeur réelle qu’il n’y attacheroit pas plus de \ prix que si elle n’étoit que du similor, comme il le croit. Son mérite à ses yeux est d’avoir appartenu à mon père. Il a eu une rude besogne à replacer les in-folios qui nous avoient servi de retranchement, et à réparer les dommages qu’ils , ont soufferts pendant l’action. Il nous a rapporté quelques balles que ces volumes massifs avoient - > reçues dans le feu, et qu’il en avoit retirées avec grand soin. Si j’étois en gaîté, je vous ferois une t peinture comique de l'étonnement qu’il éprouvoit en voyant avec quel sang-froid nous écoutions le récit des blessures qu’avoient souffertes saint Thomas d’Aquin ou le respectable saint Chrysostôme; mais je ne me sens pas d'humeur ^ à plaisanter, et il me reste à vous faire part d’un autre événement qui me touche de bien plus près. Cependant je me sens si fatiguée que je remettrai cette besogne à demain; et pourtant je r vais faire partir cette lettre, afin que vous ne conceviez aucune inquiétude sur votre bonne amie.

« Julie Mahnering. "

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