JULIE MANNERING A MATILDE MARCHMONT
« Je vais, ma chère Matilde, reprendre le fil de ma narration à l’endroit où je l’ai interrompue , * < hier.
« Pendant deux ou trois jours nous ne parlâmes que du siège que nous avions soutenu , et des suites qui pouvoient en résulter. Nous proposâmes à mon père d’aller passer quelque temps à Edimbourg ou du moins à Dumfries, où il y a très-bonne société, de crainte que le ressentiment de ces coquins ne nous jouât quelque mauvais tour; mais ce projet n’obtint pas son agrément. Il nous répondit avec beaucoup de sang-froid ■ qu’il n’avoit pas dessein d’abandonner la défense de la maison de son propriétaire ni de son mobilier ; que nous devions le croire en état de prendre les mesures convenables pour la sûreté de sa famille; qu’en restant tranquillement chez lui, il étoit convaincu que ces misérables y avoient
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* été trop bien reçus la première fois pour y venir faire une seconde visite ; mais qu’en paraissant les redouter, ce serait le moyen d’attirer sur nous le danger que nous craignions. Ses raisonnements nous tranquillisèrent, et l’indifférence qu’il témoignoit pour nos alarmes nous rendit assez de courage pour reprendre le cours de nos promenades ordinaires. Je remarquai cependant que mon père veilloit à ce que la maison fût bien fermée toutes les nuits, et qu’il recommandoit aux domestiques de tenir leurs armes en état, afin de pouvoir s’en servir sur-le-champ en cas de besoin.
« Mais il y a trois jours, il nous arriva un événement qui m’alarma bien davantage que l’attaque des contrebandiers.
a Je vous ai dit qu’il y avoit, à peu de distance de Woodbourne, un petit lac où nos messieurs alloient quelquefois chasser le canard sauvage. Je m’avisai en déjeunant de dire que je serais charmée d'aller voir les patineurs qui s’y rassemblent tous les jours, depuis que la surface est couverte d’une glace épaisse. Il y avoit beaucoup de neige sur la terre, mais la gelée l’avoit endurcie, et je pensai que Lucy et moi pouvions fort bien nous y rendre seules, d’autant plus que le chemin qui y conduit est rempli d’une foule de monde que le même motif de curiosité y
attire. Hazlewood offrit aussitôt de nous accom- *
pagner, et de nouvelles terreurs étant venues nous assaillir, nous lui dîmes de prendre son fusil. L’idée d’aller en chasseur sur la glace le fit beaucoup rire; mais, par complaisance pour nos frayeurs, il se fit suivre par un valet qu’il chargea de son fusil. Quant au colonel , il n’aime pas la foule, les endroits où l’on ne va que pour voir des figures humaines , à moins qu’il ne s’agisse d’une revue ; il ne voulut donc pas être des nôtres.
« Nous partîmes de très -bonne heure. La matinée étoit froide, mais superbe, et nous éprouvions l’influence d’un air pur sur le corps comme sur l’esprit. Notre promenade jusqu’au lac fut délicieuse, et les petites difficultés que nous rencontrâmes ne servirent qu’à nous la rendre encore plus agréable. Par exemple, une descente un peu glissante, un fossé à traverser sur la glace nous rendoient le secours d’Hazlewood indispensable, et je crois que le chemin n’en devenoit pas plus désagréable à Lucy.
« Le lac offrait un spectacle charmant ; une de ses rives est bordée par un rocher escarpé, auquel étoient suspendus d’énormes glaçons étincelant au soleil. L’autre est un petit bois qui offrait le tableau fantastique de pins couverts de neige. Sur la surface du lac on voyoit une multitude de
• figures mouvantes occupées à patiner : les unes parcouraient la glace en ligne droite avec la rapidité de l’hirondelle; les autres y traçoient des cercles gracieux; une foule de spectateurs étoient rassemblés sur les bords du lac, et s’occupoient à regarder les habitants de deux paroisses qui se disputoient le prix de l’agilité sur la glace, honneur auquel ils sembloient attacher une grande
importance.
« Nous fîmes le tour du lac avec Hazlewood, qui nous donnoit le bras à toutes deux; le pauvre jeune homme parloit avec bonté aux vieillards , aux enfants ; il sembloit véritablement aimé de tous ceux qu’il rencontrait! Enfin nous pensâmes à nous retirer.
« Pourquoi entré-je dans des détails si minutieux? Dieu sait que ce n’est point par l’intérêt que j’y prends maintenant; mais, semblable à l’homme qui se noie et qui saisit la moindre branche qui s’offre à lui, je tâche d’arriver le plus tard possible à la catastrophe qui doit terminer mon récit. Il faut pourtant en venir là, si je veux obtenir au moins d’une amie la compassion à laquelle me donne droit ce malheur inattendu.
a Nous retournions au château par un sentier qui traverse un bois de sapins. Lucy avoit quitté le bras d’Hazlewood , qu’elle n’accepte jamais
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qu’en cas d’absolue nécessité; moi j’étois tou- • jours appuyée sur lui; Lucy marchoit derrière nous, et le valet nous suivoit à quelque distance. Telle étoit notre position, quand tout à coup, dans un des coudes du chemin , Brown parut devant nous^ comme s’il étoit sorti de terre. Il étoit habillé fort simplement et plus que simplement, et il avoit l’air inquiet et agité. Je jetai un cri de surprise. Hazlewood se méprit sur la nature de mon émotion, et tandis que Brown s’avançoit comme pour me parler, il lui cria avec hauteur de se retirer et de ne pas alarmer la dame à qui il avoit l’honneur de donner le bras. Brown répliqua avec aigreur que ce n’étoit pas lui qui lui apprendrait comment il devoit se conduire à l’égard de cette dame ou de toute autre. Je crois qu’HazIewood n’entendit sa réponse qu’imparfaitement, et que, la tête encore pleine des menaces des contrebandiers , il crut qu’il faisoit partie de leur troupe, et qu’il avoit quelque mauvais dessein. Il prit son fusil des mains de son domestique, qui s’étoit avancé près de nous, et en dirigeant le canon vers Brown, à bout portant, lui jura que s’il- ne s’éloignoit k l’kistant il aHoit tirer sur lui. Mes cris ne firent qu’accélérer la catastrophe, Hazlewood les attribuoit à la terreur, et il m’étoit impossible de proférer une parole articulée. Brown, se voyant menacé, saisit le
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¥ bout du fusil , et lutta un instant avec Hazlewootl , pour lui arracher son arme. Tout à coup la balle dont il étoit chargé perça l’épaule d’Hazlewood , . qui tomba sur-le-champ. Je n’en vis pas davantage, tout disparut à mes yeux, et je perdis connoissance. Lucy m’informa ensuite que le malheureux auteur tle cette catastrophe resta quelques instants fixant sur cette scène des yeux qui sembloient égarés, jusqu’à ce que ses cris ayant attiré du monde, il prit un autre sentier, s’enfonça dans le bois, et on n’en a plus entendu parler depuis ce temps. Le valet n’essaya pas de l’arrêter, et la manière dont il le dépeignit à ceux qui arrivoient les engagea à donner des preuves plutôt d’humanité en secourant le blessé, que de courage en poursuivant un homme qu’on leur représentoit comme ‘armé de toutes pièces, et d’une vigueur à toute épreuve.
« On conduisit Hazlewood à Woodbourne, dont nous étions beaucoup plus près que de la maison de son père. Il souffre beaucoup, mais on assure que sa blessure n’est pas dangereuse. Quant à Brown , les suites de cet événement sont incalculables. Il étoit déjà l’objet du ressentiment de mon père ; maintenant le voilà exposé à la vengeance des lois, à la colère du père d’Hazlewood , qui menace de remuer ciel et terre pour découvrir celui qui a blessé son fils. Comment
pourra-t-il se dérober aux poursuites actives de cet
homme vindicatif? Comment, s’il est découvert,
échappera-t-il à la sévérité des lois, qui va, diton , jusqu’à menacer ses jours? Comment trouver un moyen pour le prévenir de ce danger? Le chagrin que cause à Lucy la blessure de son amant, et qu’elle ne peut parvenir à cacher, est pour moi une nouvelle source de tourments.
Tout , autour de moi , semble s’élever pour me reprocher une indiscrétion qui a causé tous ces malheurs.
« J’ai été vraiment malade pendant deux jours. Je n’ai retrouvé la santé qu’en apprenant qu’Hazlewood alloit mieux, que l’on ne pouvoit découvrir cejui qui l’a blessé, et que l’on croit généralement être l’un des contrebandiers. Les recherches se dirigeant naturellement contre eux , il doit en être plus facile à Brown de s’échapper, et je me flatte qu’il est bien loin d’ici. Mais des patrouilles à pied et à cheval parcourent tous les environs, et je n’entends point parler d’un homme arrêté, sans éprouver de mortelles appréhensions.
« Cependant je trouve une grande consolation dans la conduite et la générosité d’Hazlewood , qui persiste à dire que r quelles que fussent les intentions de la personne qui l’a blessé lorsqu’elle s’est approchée de nous, le fusil n’est parti que
par accident, et sans qu’elle eût l’intention de le blesser. Le valet, d’une autre part, dit que le fusil a été arraché des mains d’Hazlewood et dirigé contre lui, et Lucy embrasse la même opinion. Je ne les soupçonne pas de chercher à aggraver la faute de celui qu’on veut regarder comme coupable; mais quelle est donc l’incertitude des jugements humains! Combien l’évidence même de nos sens peut nous tromper! Car il est bien certain que le hasard seul, un malheureux hasard, a fait partir le fusil. Peut-être le meilleur parti serait il de confier mon secret à Hazlewood: mais il est si jeune ! et j’éprouve une répugnance invincible à lui faire part de ma folie. J’ai aussi pensé une fois à en faire confidence à Lucy, et , pour entrer en matière , je commençai par lui demander si elle se rappeloit les traits de l’homme que nous avons si malheureusement rencontré.
Elle m’en fit alors une si affreuse peinture, qu’elle m’ôta la force de lui avouer mon attachement pour lui. Il faut que miss Bertram soit bien aveuglée par la prévention , car peu d’hommes ont une meilleure tournure que le pauvre Brown. Je ne l’avois pas vu depuis quelque temps, et quoique sa parure fût un peu négligée, quoique son apparition soudaine et la scène dont elle fut suivie ne dût pas le faire paraître avec tous ses avantages , il me parut avoir encore plus de
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grâces, plus de noblesse que jamais. Le reverrai-je ? Qui peut répondre à cette question ?
« Écrivez-moi sans me gronder, ma chère Matilde! Mais à quoi bon vous faire cette prière? n’ètes-vous pas la bonté même? Cependant, je vous le répète, écrivez-moi bien vite, et ne me groudez pas. Je ne suis pas dans une situation d’esprit à profiter des avis et à supporter les reproches, et je ne me sens pas en état d’y réponpre par la plaisanterie. J’éprouve les terreurs d’un enfarit qui, voulant faire jouer une mécanique, ne peut voir, sans en être effrayé, l’appareil des roues, des leviers et des cylindres que sa foibte main fait mouvoir.
« Je ne dois pas oublier de vous dire que mon père est rempli de tendresse et d’affection poor moi. Il attribue à la frayeur seule l’indisposition que j’ai éprouvée.
< l J’espère que Brown aura trouvé le moyen de se rendre en Angleterre , en Irlande ou dans l’île de Man. Il faut qu’il se tienne caché, et qu’il prenne patience jusqu’à ce qu’Hazlewood soit tout-à-fait guéri tle sa blessure. S’il venoit à être découvert en ce moment, les conséquences pourroient en être terribles pour lui. Heureusement les communications entre l’Ecosse et les pays voisins ne sont pas très - faciles , et je ne crois pas qu’on aille l’y chercher. Je cherche à fortifier
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mon esprit de tous les raisonnements qui peuvent éloigner la crainte d’un tel malheur. Comme en peu de temps des maux et des chagrins bien réels ont succédé à cette vie tranquille et uniforme dont j’étois naguère disposée à me plaindre! Mais je ne veux pas vous fatiguer plus long-temps de mes lamentations.
« Adieu , ma chère Matilde , aimez toujours votre sincère amie.
• Julie Mannf.ring. »
GUY MANNERIMG.