‹ Guy ManneringChapitre 45 sur 45 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

« Pour bien juger de* choses dans ce monde, ce n’eat <« pas avec les yeux qu’il faut voir, mais avec les oreilles. « Voyez-vous ce juge qui interroge ce coupable ? Écou- « tez ; la manière captieuse dont il lui fait ces questions. « Changez de place, et en un tour de main , dites-moi u où est le juge f où est le coupable ? *>

Le Roi Lear. Sbaxspeare.

Parmi ceux qui se donnoient le plus de mouvement pour découvrir l’inconnu qui avoit blessé le jeune homme, étoit Qilbert Glossin, ci-devant commis -greffier dans un tribunal subalterne , aujourd’hui écuyer, seigneur d’Ellangowan, et l’un des juges de paix du comté. Il avoit plusieurs motifs pour mettre beaucoup d’activité dans cette recherche ; mais nous pensons que nos lecteurs , qui connoissent déjà un peu le caractère du personnage , ne le chercheront pas dans un zèle et un amour ardent pour la justice.

La vérité étoit que ce respectable personnage ne se trouvoit pas aussi heureux qt^’il se flattoit de l’être, quand, à force de manœuvres, il étoit parvenu à se rendre propriétaire du domaine de son bienfaiteur. Quand il reportoitj,ses pensées sur son ancien état, il ne se félicitoit pas toujours du succès de ses intrigues. Il sentoit qu’il étoit

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l * exclus de la société de la noblesse des environs,

* au niveau de laquelle il avoit cru s’élever. 11 n’étoit point admis dans ses réunions particulières; et, dans les assemblées publiques, on le laissoit de côté, et on le regardoit avec froideur et mépris. C'étoit par principe et par préjugé qu’on le traitoit ainsi. Les gentilshommes du • •

• comté le méprisoient à cause de l’obscurité de t sa naissance, et ils le détestoient à cause des

moyens infâmes auxquels il dcvoit sa fortune. Il se trouvoit encore bien plus maltraité par les gens de la classe du peuple. Loin de lui donner en lui parlant le nom de sa terre d’Ellangowan , *' «

ils 11 e le nommoient pas même monsieur fclossin; ^ il étoit toujours pour eux Glossin tout court. Sa , v vanité attachoit pourtant un si grand prix au titre qu’il croyoit lui être dû, qu’on le vit une 1 fois donner une demi -couronne à un mendiant qui, en lui demandant la charité, l’avoit appelé trois fois Ellangowan. Ce manque général d’égards lui devenoit d’autant plus sensible, qu’il voyoit AI. Mac-Morlan, quoique beaucoup moins fiche que lui, parfaitement bien reçu partout; il étoit aimé et respecté par le riche comme par le t pauvre, et jetoit les fondations d’une fortune mé-

diocre, mais sûre, avec l’approbatiou et l’estime de tous ceux qui le conuoissoient.

Malgré le dépit que lui causoit ce qu’il auroit *

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bien voulu appeler les préventions et les préjugés de ses compatriotes, Glossin étoit trop prudent pour s’en plaindre tout haut. Il sentoit que son' élévation étoit trop nouvelle pour qu’on pût la lui pardonner, et les voies par lesquelles il y étoit arrivé étoient trop odieuses pour être oubliées. Il avoit toute la dextérité d’un homme qui ne doit sa fortune qu’à l’étude des foiblesses humaines. Il épioit donc quelque occasion de pouvoir se rendra utile à ceux mêmes qui le méprisoient. Les gentilshommes campagnards ont souvent des différents relativement à leurs propriétés. Le secours d’un homme instruit dans la conuoissance des lois pouvoit devenir nécessaire à quelqu’uri d’eux. Il étoit plein de confiance en ses talents; enfin il ne doutoit pas qu’avec de l’adresse et de la patience , il ne parvînt à se rendre plus important et plus respecté dans son voisinage. <**■ '

L’attaque de la maison du colonel Mannering, suivie quelques jours après de la blessure du jeune Hazlewood, lui parut une occasion favorable pour prouver de quelle utilité pouvoit êtr# au comté un magistrat versé dans la pratique du barreau, et qui sauroit déterrer les contrebandiers dans leurs retraites les plus cachées. Cela lui étoit plus facile qu’à personne. Il avoit eu autrefois des liaisons très-étroites avec les prin-

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cipaux chefs de ces brigands. Il avoit été associé à quelques-unes de leurs entreprises, et ses conseils avoient toujours été à leur service; mais il avoit cessé depuis long -temps d’entretenir des relations avec eux. Il savoit que la vie des grands hommes de cette espèce est sujette à beaucoup de chances , et que bien des motifs les obligent à changer souvent le lieu de la scène où ils font briller leurs talents : il n’avoit donc aucune raison de croire que ses recherches pourroient compromettre quelqu’un de ses anciens amis , qui auroit peut-être entre les mains les moyens de se venger. La part qu’il avoit prise autrefois dans ce même trafic ne devoit pas, selon lui, l’empêcher de faire servir à l’utilité publique , ou , pour mieux dire , à ses intérêts particuliers , l’expérience qu’il avoit acquise. Obtenir l’estime et la protection du colonel Mannering n’étoit pas peu de chose pour lui; et acquérir les bonnes grâces du vieux Haadewood, qui tenoit le premier rang dans le pays, étoit encore bien plus important. Euhn, s'il réussissoit à découvrir, à saisir, à convaincre les coupables , il auroit la satisfaction de mortifier M. Mac-Morlan, et de porter un coup mortel à son crédit; car, comme substitut du shérif de ce comté, c’étoit lui qui devoit naturellement s’occuper de cette recherche. Quel triomphe pour Glossin s’il venoit à bout de faire

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par pur zèle ce que le devoir de Mac - Morlan n’auroit pu exécuter!

Poussé par des motifs aussi puissants , il mit en mouvement tous les suppôts subalternes de la justice, et 6t jouer tous les ressorts possibles pour découvrir et faire arrêter quelqu’un de la -bande qui avoit attaqué Woodbourne, et surtout l’individu qui avoit blessé Charles Hazlewood. Tl promit de fortes récompenses, indiqua la marche , suivre, employa son influence sur les personnes qu’il coimoissoit pour favoriser la contrebande, » leur faisant sentir qu’il valoit mieux sacrifier un ou deux de ces misérables que de s’exposer à être soupçonnées elles-mêmes d’être leurs complices; mais pendant quelque temps tous ses efforts ‘‘fdrent inutiles. Le bas peuple craignoit ou favoçisoit trop les contrebandiers pour vquloir J es trahir. . ' . .

Enfin le digne magistrat parvint à être informé qu’un individu , dont le signalement répondoit à celui de l’homme qui avoit blessé Hazlewood, avoit logé la veille de cette rencontre aux Armes de Gordon , à Kippletringan. Il ne perdit pas un instant, et se rendit sur-le-champ dans ce bourg pour y interroger notre ancienne connoissance mistress Mac- Candlish.

Le lecteur peut se souvenir que M. Glossin n’étoit pas trop bien dans les papiers de cette

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bonne femme. Elle ne se pressa donc pas trop de se rendre dans son salon, où il l’attendoit : enfin, y étant descendue, elle lui fit une révérence, la plus sèche possible, et la conversation

s’engagea de la manière suivante.

— Voici une belle matinée d'hiver, mistress Mac-Candlish.

— Oui, Monsieur, la matinée est assez belle.

— Mistress Mac-Candlish, je voudrois savoir si les juges de paix dîneront ici à l’ordinaire, après avoir tenu leur séance lundi prochain.

— Je le crois, Monsieur; je l’imagine, c’êst leur coutume.

Elle- se disposoit à quitter la chambre.

— Un instant, mistress Mac-Candlish, vous êtes prodigieusement pressée, ma bonne amie.

J’âi pensé qu’un club qui s’assembleroit pour dîner chez vous une fois par mois seroit une chose assez agréable pour vous.

— Sans doute, Monsieur, un club de gens respectables.

— Certainement. J’entends des propriétaires, des hommes de poids. J’ai dessein de mettre ce projet sur le tapis.

Une petite toux sèche fut la seule réponse que mistress Mac-Candlish fk à cette proposition. Cette toux n’indiquoit pas que ce projet déplût en lui -même à la bonne hôtesse, mais qu’elle

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doutoit qu’il pût réussir sous les auspices de celui qui le proposoit. En un mot, ce n’étoit pas une toux négative, mais une toux d’incrédulité. Glossin s’en aperçut fort bien , mais il étoit décidé à ne pas s’en offenser.

— La route est-elle bien fréquentée, mistress Mac - Candlish ? Avez -vous grande compagnie? Oui, sans doute.

— Assez , Monsieur. Mais j’ai besoin à mon comptoir.

— Non, non. Est-ce que vous ne pouvez donner un moment à une ancienne pratique? Dites-moi, vous souvenez-vous qu’un jeune homme, d’une grande taille, assez remarquable, ait logé chez vous la semaine dernière ? -

— En vérité, Monsieur, je n’en sais rien. Je ne m’inquiète pas si les gens qui logent chez moi

ont la taille courte ou longue , pourvu qu’ils

me fassent faire un long mémoire.

— Et s’il n’est pas assez long, vous savez l’allonger, mistress Mac - Candlish ! hem! Ha! ha! ha! Mais le jeune homme dont je vous parle avoit un habit gris, des boutons de métal, les cheveux châtains et sans poudre, les yeux bleus, le nez long : il voyageoit à pied, n’avoit ni bagage, ni domestique. -Vous pouwz sûrement vous souvenir si un tel voyageur a logé chez vous.

— En vérité, Monsieur, je ne charge pas ma

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mémoire de ces détails. J’ai autre chose à faire dans ma maison que d’examiner les cheveux , les yeui et le nez de ceux qui viennent y loger.

t- — Eh bien, mistress Mac-Candlish, je vous dirai donc maintenant que cet homme est soup- V. çonné d’avoir commis un crime; que c’est en ma qualité de magistrat que je vous demande ces informations, et que je vais exiger de vous le serment de me répondre la vérité;

— En vérité, Monsieur, je ne suis point libre de faire des serments; depuis que mon mari est allé dans un meilleur monde, je m’adresse au révérend M. Mac-Grainer; vous voyez bien que je ne puis faire de serment avant d’avoir consulté notre ministre, surtout quand il s’agit d’un pauvre jeune homme étranger et sans amis.

— J’apaiserai peut-être vos scrupules , et vous dispenserai d’aller déranger le ministre, en vous disant que l’homme dont je vous parle est celui qui a blessé votre jeune ami Charles Hazlewood.

— Bon Dieu! qui auroit pensé cela de lui? Si c’eût été pour dettes , pour quelque dispute avec .les douaniers, on auroit coupé la langue de Nelly Mac-Candlish avant de lui faire dire la moindre chose contre lui. Mais si c’est vraiment lui qui a blessé M. Hazlewood... Mais je ne peux pas le croire, monsieur Glossin, c’est un tour de votre façon. Je ne peux pas croire une pareille chose

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d’un jeune homme qui a l’air si doirx. Oui c’est un .dè vos vieux tours, vous voulez me faire parler. * ' .

— Je vois que vous u’avez pas de confiance en moi, raistress Mac-C.andlish ; mais voyez ces déclarations signées par les personnes qui ont vu commettre le crime , et jugez vous - même si le * signalement de l’assassin n’est pas celui du voyageur qui a logé chez vous.

«*»» L 11 lui mit entre les mains ces papiers, elle les lut avec attention, ôtant de temps à autre ses lunettes pour lever les yeux au ciel ou pour essuyer une larme , car le jeune Hazlewood étoit son favori. Après avoir fini sa lecture: — Puisque cela est ainsi, dit-elle, je l’abandonne, le misérable. Comme on se trompe dans ce monde ! je u‘ai jamais vu une figure qui me plût davantage, un air si doux, si tranquille. Je le prenois pour un homme qui avoit quelque chagrin. Oui, je vous l’abandonne. Avoir tiré contre Charles Hazlewood! et devant de jeunes demoiselles, pauvres'innocentes ! Demandez-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Glossin.

— Ainsi vous convenez qu’un individtl , porteur de ce signalement, a logé chez vous la nuit qui a précédé ce crime?

— Oui certainement, Monsieur, et toute ma maisou étoit enchantée de lui. Chacun le trou-

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voit un jeune homme charmant. Ce n’étoit pas pour ce qu’il dépensoit ici, car il n’a pris qu’une côtelette de mouton, une demi-pinte de bière et un ou deux verres de vin. Je l’ai invité à prendre le thé avec moi, et je ne l’ai pas mis sur son mémoire; et il n’a pas soupé, parce qu’il étoit fatigué, disoit-il, d’avoir marché toute la nuit. Je crois bien à présent que c’étoit encore pour faire quelque autre coup.

— Sauriez-vous son nom, par hasard?

— Oui vraiment; car il m’a dit qu’une vieille femme, uue sorte d’égyptienne, viendroil sûrement le demander. Dis-moi qui tu vois, et je te dirai qui tu es. Ah! le misérable! Ainsi donc, Monsieur, quand il s’en alla le matin, il paya son mémoire fort honnêtement, donna quelque chose à la fille; car, voyez-vous, ce sont là les gages de Grizy , je ne lui donne que deux paires de souliers par an, et une petite gratification aux étrennes, de sorte que...

Glossin jugea convenable d’interrompre ici la bonne hôtesse , et de la rappeler au point de la * question.

— Si bien donc qu’il dit: si cette femme vient demander M. Brown, vous lui direz que je suis allé voir patiner sur le lac Creuran , et que je reviendrai dîner ici. Mais il n’est pas revenu , quoique je l’attendisse si fermement, que je préparai

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moi - même une fricassée de poulet à son intention , et c’est ce que je ne fais pas tous les jours , ni pour tout le monde, monsieur Glossin. Mais j’étois bien loin de songer au coup qu’il alloit faire. Tirer sur Charles Hazlewood , cet innocent agneau!

M. Glossin, avec la sagacité d’un juge instructeur, avoit laissé la bonne dame exhaler toute son indignation; alors il lui demanda s’il n’avoit . laissé chez elle ni effets ni papiers.

— Si vraiment. Il m’a confié un paquet, un bien petit paquet, et il m’a donné quelque argent pour lui faire faire une demi -douzaine de chemises à manchettes. Peg Pasley y travaille déjà. Elles lui serviront pour aller, vous savez bien où , monsieur Glossin?

, M. Glossin demanda à voir le paquet.

La figure de l’hùtesse se renfrogna. Elle ne voudroit pas, dit -elle, empêcher le cours de la justice ; mais quand quelque chose lui étoit confié , elle s’en regardoit comme responsable. Elle alloit faire venir le diacre Bearcliff. Alors si M. Glossin vouloit faire un inventaire de ce qui se trouvoit , dans le paquet, et lui en donner un reçu en présence du doyen... Ou bien, ce qui la contenteroit davantage, on mettroit le tout sous scellés, et on le déposeroit entre les mains du diacre Bearcliff. Elle ne vouloit que ce qui étoit juste.

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liien ne pouvant vaincre la méfiance et la rigidité de mistress Mac-Candlish , Glossin fit prier le diacre de venir lui parler relativement au scélérat qui avoit assassiné M. Charles Hazlewood. Le diacre arriva à l’instant , avec sa perruque de travers, ce qui venoit de la précipitation avec laquelle, pour se rendre aux ordres de M. le juge de paix, il l’avoit substituée au bonnet blanc qui couvroit sa tète, quand il attendoit le chaland dans sa boutique. Mistress Mac-Candlish produisit alors le paquet que Brown lui avoit laissé, et on y trouva la bourse de l’égyptienne. En voyant les objets précieux qu’elle contenoit, mistress Mac-Candlish se félicita intérieurement des précautions qu’elle avoit prises avant de la remettre à Glossin; tandis que celui-ci, avec une apparence de candeur désintéressée, fut le premier à proposer d’inventorier le tout, et de le déposer au diacre Bearcliff, qui le garderoit jusqu’à ce qu’il fût averti de le représenter au tribunal. Il ne se soucioit pas, ajouta -t- il , de se rendre personnellement responsable d’objets qui paroissoient d’une assez grande valeur, et qui avoient sans doute été acquis par des voies illégitimes.

Il examina alors le papier dans lequel la bourse étoit enveloppée. C’étoit une feuille déchirée d’une lettre, mais qui ne contenoit que l’adresse,

et elle ne portoit que ces mots : à F. Brown , écuyer. L’hôtesse mettoit à présent autant d’empressement à faire découvrir le coupable, qu’elle avoit d’abord apporté de soin à écarter de lui tout soupçon ; car la vue du mélange de pièces d’or et de bijoux que contenoit la bourse confirmoit dans son esprit tout ce que disoit Glossin. Elle l’informa donc que son postillon et son palfrenier avoient vu tous deux l’étranger sur le lac Creeran le jour où le jeune Hazlewood avoit été blessé.

Une ancienne connoissance de nos lecteurs»

Jack Jabos, fut averti. Il convint sur-le-champ qu’il avoit vu dans cette matinée sur le lac Creeran un étranger qui avoit logé la nuit précédente aux Armes de Gordon , et qu’il avoit causé avec lui

— Et quel tour prit votre conversation? dit Glossin.

— Comment, quel tour? nous n’avons pas fait de tour. Nous marchions tout droit sur la glace.

— Mais de quoi parliez-vous !

— Quoi! il me fit des questions, comme auroit fait tout autre étranger.

— Et quelles questions?

— Il me demanda le nom de ceux qui patinoient , des dames qui les regardoient.

— Quelles étoient ces dames? Que vous demanda-t-il sur elles?

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— Quelles étaient ces dames ? C’était miss Julie Mannering et miss Lucy Bertram, que vous connoissez bien , monsieur Glossin. Elles se promenoient sur la glace avec M. Charles Ilazlewood.

— Et que dites-vous sur ces dames?

- — Quoi! Que celle-ci était miss Lucy Bertram d’EUangowan, qui paroissoit autrefois devoir hériter de beaux biens dans le pays; que celle-là était miss Julie Mannering, qui alloit épouser le jeune lord Hazlewood, à qui elle donnoit le bras. Nous ne parlions que de ce dont tout le pays parle.

— Et que vous répondit-il?

— Quoi ! Il ne cessoit de regarder ces dames. 11 me demanda si j’étais bien sûr que miss Mannering dût épouser M. Hazlewood, et je lui répondis que cela était sûr et certain. Je pouvois bien le dire; car ma cousine Jeanne Clavers (qui est aussi votre parente, monsieur Glossin, vous connoissez Jeanne depuis long- temps) m’a dit plus d’une fois qu’il n’y avoit rien de plus probable, et elle doit le savoir puisqu’elle travaille pour la femme de charge du château de Woodbourne.

— Et que dit l’étranger à tout cela ?

— Que dit l’étranger? Rien du tout. Il les regardoit se promener sur la glace ; il avoit l’air de les manger des yeux, et il ne me dit plus un mot.

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quoiqu'il y eût alors sur le lac les meilleurs patineurs que nous eussions encore vus. Enfin il s’en alla, prit le chemin du côté du bois de Woodbourne, et je ne l’ai plus revu.

• — Quel cœur il falloit avoir, dit mistress Mac- Candiish, pour vouloir tuer ce pauvre jeune homme, sous les yeux de la demoiselle qu’il doit épouser.

— Oh! mistress Mac - Candlish , dit Glossin, l’histoire des tribunaux offre bien des exemples semblables. Il vouloit se venger; et plus la vengeance est cruelle, plus elle semble douce au scélérat. ■ / *

— Que Dieu nous protège, dit le diacre, nous sommes de pauvres créatures, quand il nous abandonne à nous-mêmes! Cet homme avoit donc oublié qu’il est écrit : — C’est à moi qu’appartient la vengeance, et c’est moi qui la rendrai. —

— Mais, Messieurs, dit Jack, dont le gros bon sens et la droiture naturelle tomboient quelquefois sur le gibier, tandis que les autres battoient le buisson, il me semble que vous vous trompez. Je ne pourrai jamais croire qu’un homme forme le des-ein d’aller prendre le fusil d’un autre pour s’en servir contre lui. Dieu me pardonne, j’ai été quelque temps aide du garde-chasse , et quoique je ne sois pas bien gros, et que je ne sois bon qu’à m’asseoir sur une selle, et à mettre mes

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jambes dans une paire de bottes, l’homme le plus fort de toute l’Écosse ne seroit pas venu à bout de m’arracher mon fusil ; je lui aurois auparavant logé toute la charge dans le corps. Eh non! Pas un homme raisonnable ne pourra le croire. Je gagerois mes meilleures bottes, et j’en ai une paire toute neuve que j’ai achetée à la foire de Kirkcudbright, que tout cela n’est qu’un accident, un hasard. Mais, si vous n’avez plus besoin de moi, je vais donner à déjeuner à mes chevaux.

On ne s’opposa point à son départ, et il s’en alla.

Le palefrenier, qui vint ensuite, fit la même déclaration. On lui demanda, ainsi qu’à mistress Mac-Candlish, si Brown portoit sur lui quelques armes, lis répondirent qu’ils ne lui avoient vu qu’un couteau de chasse attaché à son côté.

— Mais après tout, dit le diacre à Glossin en le tenant par un bouton de son habit, car à force de réfléchir sur cette affaire compliquée, il avoit oublié la nouvelle dignité de ce juge, tout cela me semble bien équivoque. Est -il probable qu’un homme qui 11’a qu’un couteau de chasse en aille attaquer un armé d’un fusil ?

Glossin commença par dégager doucement son bouton; et comme son but étoit de ménager tout le monde, au lieu de répondre à cette observation, il lui demanda le prix du sucre et du thé, et parla d’en faire sa provision pour l’année. Il

.chargea mistress Mac-Candlish de préparer un joli dîner pour lui et cinq de ses amis pour le samedi delà semaine suivante; enfin il donna une .demi-couronne à Jack Jabos qui étoit venu lui tenir l’étrier, quand il monta à cheval pour partir.

Après son départ, — -Eh bien! dit le diacre à mistress Mac-Candlish, en buvant sur le comptoir un verre de bière qu’elle lui avoit offert, le diable n’est pas si noir qu’on le dit. N’est -ce pas un plaisir de voir Glossin s’occuper si vivement des affaires du comté?

— Sans doute, c’est vrai, dit l’hôtesse, et je m’étonne que les honnêtes gens du canton laissent faire par un homme comme lui une besogne dont ils devroient s’occuper eux -mêmes. Mais, tant que l’argent monnoyé aura cours, mon voisin, on ne s’inquiétera pas à quel coin il est frappé.

— Et moi, je crois, dit Jack qui traversoit la cuisine en ce moment , que Glossin ne recueillera que de la honte de tout cela; mais en attendant, voilà toujours une bonne demi-couronne.

FIN ȟ PREMIER VOLUME.

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