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Guy Patin [par] Pierre Pic

Si j'avais entendu parler de Guy Patin ? Sans doute; comme tout le monde. Mais mon bagage à son sujet n'était pas lourd.

En préparant la publication du XXIVe tome des Commentaires de la Faculté l, j'avais appris que, doyen élu en novembre i65o, il avait eu la joie de voir, pendant qu'il exerçait sa charge, l'héritier consciencieux d'un ancien doyen négligent restituer aux coffres à ce destinés de vieux registres où la vie de la Compagnie était inscrite au jour le jour, registres qui étaient considérés comme définitivement perdus depuis de longues années.

Son portrait à l'eau-forte, commun chez tous les marchands de gravures, aussi bien que celui peint à l'huile que possède la Faculté2, m'avait fait voir

i. Commentaires de la Faculté de médecine de Paris 1777 à 1786). Publiés sous les auspices du Conseil de l'Université. Paris, 1903.

2. Ce portrait a été jugé digne, je serais bien embarrassé de dire pourquoi, de présider aux travaux bibliographiques des modernes philiâtres à la Bibliothèque de la

VIII INTRODUCTION

qu'avec son air de Picard futé il n'avait rien d'Antinous ou d'Adonis.

Ajoutons, si vous voulez, quelques idées vagues sur les querelles virulentes qu'il avait soutenues d'une part au nom de la Faculté contre les médecins de Montpellier et en particulier contre Théophraste Renaudot, le fondateur qu'on s'est plu à trouver génial de la Presse quotidienne et des bureaux de prêts sur gage; d'autre part, au nom de la sacro-sainte routine, contre les antimoniaux, la circulation du sang et autres nouveautés du siècle. C'était maigre pour bâtir un article, même de trois colonnes, du Passé para-médical.

Faculté. Il y occupe la place d'honneur entre de magnifiques pots de pharmacie dont l'Assistance publique s'est démunie ces dernières années en faveur de cette bibliothèque.

Puisque nous en sommes sur l'ornementation de cette salle de travail, y aurait-il indiscrétion à demander au service compétent qui a bien pu documenter le peintre chargé de la décoration murale ?

Les armes de l'Université y sont représentées avec cette exergue: Académie de Paris !! A la lecture de cette légende, un bourgeois parisien du dix-septième et même du dixhuitième siècle, précurseur de ce grand maître de l'Université qui voulait un jour visiter les dortoirs du Collège de France, ce bourgeois, dis-je, eût demandé où étaient les écuries, et dans quelle école d'équitation il pouvait bien sêtre fourvoyé. (Voir Chéruel, Dict. hist. des Institutions.)

Autre bévue ! Les armes du Collège des Chirurgiens font pendant sur la paroi à celles de la Sal. Fac. M éd. Par. et c'est justice. Mais conformément à l'erreur singulière vulgarisée par Corlieu (qui en lit bien d'autres hélas, mais bien moins que son illustre prédécesseur. Chéreau) les « trois boëtes et la fleur de lys en abysme » y sont figurées d'argent, tandis que ces boëtes étaient d'or, ainsi que la fleur de lys octroyée par Louis XIII au blason de ses confrères de Saint-Cosme et Saint-Damien. Louis XIII était né le 27 septembre, jour de la Saint-Cosme et Damien.et il s'était lait admettre dans la confrérie pour ce motif.

INTRODUCTION IX

Natura, Fortuna, Providentiel, Fatum nomina sunt ejusdem dei, varié agent is in rébus humanis, a dit Sé-

nèque et a répété Guy Patin.

Le hasard, ce grand maitre aux dénominations latines si variées, déposa un jour sur ma table le catalogue d'un antiquaire de province.

Depuis que j'ai eu la malencontreuse faiblesse de me laisser entraîner dans les études historico-médicales, j'ouvre en vain mon parapluie contre les averses de catalogues d'occasions. Les antiquaires, dès que l'un d'eux a pisté un client, doivent se le dénoncer les uns aux autres.

Cette inondation devient si gênante que je donne d'abord ces brochures au diable, conjointement avec leurs expéditeurs ; mais je succombe ensuite, et le résultat est de me mettre périodiquement en chasse sur un document où je me figure trouver la matière d'un article, document qui se trouve invariablement vendu lorsque ma demande parvient.

Bilan net: deux heures au minimum d'un travail, très fatigant par l'attention soutenue qu'il réclame, perdues à dépouiller le catalogue.

Donc, je reçus il y a quelques semaines un catalogue é'antiquariat où je trouvai annoncées les Lettres de Guy Patin, 3 volumes, La Haye, 1707.

Sans conviction, j'adressai ma demande. Le lot me fut adjugé! L'exception ne sert qu'à confirmer la règle. Pour cette fois, je n'ai pas regretté mon argent.

Cette édition de 1707 est, à la vérité, citée par l'érudit docteur Saucerotte, dans la Biographie générale de Hoefer, comme très incorrecte. Il a mille fois raison ; mais il en dit autant de toutes les autres, sans excepter celle de Réveillé-Parise que Sainte-Beuve a durement critiquée dans ses Causeries du Lundi ; j'en crois Saucerotte. J'eus surtout de la joie à constater qu'un des

INTKOIH'CTION

possesseurs de ces trois petits volumes, qui sont d'ailleurs d'une typographie honnête sans plus, les a jadis t'ait habiller d'un très joli veau chamois, soyeux, chatovant : les plats sont simples et unis, mais les tranches se trouvent décorées de charmants petits fers se répétant en dentelle intérieure, qui encadre gracieusement le texte quand on ouvre les volumes. Ce sont pour moi de vrais petits bijoux dont un bibliomane pourrait bien d'ailleurs ne pas donner quatre sous.

Ces trois volumes me permirent de me former assez rapidement une opinion embryonnaire sur Patin.

La notice de Saucerotte m'avait signalé l'existence d'une édition en i volumes de la correspondance de Guy Patin avec Charles Spon, médecin lyonnais. Je rencontrai plus de difficultés à me la procurer.

C'est après avoir parcouru ces cinq volumes de correspondance, lecture assez monotone quand on l'entreprend d'un trait, que j'ai l'audace d'exprimer ici une opinion qui pourra paraître outrecuidante, mais que je sais être partagée par de fort bons esprits. Elle se formule en peu de mots : Guy Patin a été abominablement surfait. C'est un raseur, dont la seule excuse (il est vrai qu'elle est d'importance dans le cas présent) consiste en ceci qu'il n'a pas écrit pour le public, et serait peut-être fondé à se plaindre qu'on l'ait édité malgré lui.

« La postérité se passera aisément de mes écrits ; aussi n'ai-je pas beaucoup envie d'en laisser. Il n'y a que deux sortes de gens qui écrivent, les sages et les fous, et je me connais pour n'être ni l'un ni l'autre. De plus la vie que nous menons à Paris est trop agitée. L'exercice de notre profession nous ôte cette tranquillité qu'il faut avoir quand on veut écrire pour l'éternité l. »

i. Lettre a Spon, 8 novembre i658.

INTRODUCTION XI

Patin a de l'esprit, beaucoup d'esprit, d'accord ; mais c'est une peste. Qu'il n'appartienne pas à la catégorie classée des bêtes méchantes, cela n'est pas douteux; mais combien il est facile de faire rire la galerie aux. dépens de l'adversaire si l'on emploie des armes discourtoises, et si l'on n'hésite pas à user à tout propos de la calomnie.

Dieu sait si Patin se prive des arguments de cette catégorie, et vraiment il se donne des allures un peu trop loyolitiques, suivant une de ses expressions favorites, quand, faisant le bon apôtre, il se défend d'avoir jamais recours à la médisance : « J'aime mieux être offensé que d'offenser personne. Mato enim pati injuriant quam facere, écrit-il à Spon le 7 juillet 1654. » Oh ! la bonne pièce !

Tout le monde y passe, même ses plus chers amis.

Il n'est pas un de ses collègues à la Faculté qui échappe à la malignité de ses traits, et l'on reste stupide de trouver sous sa plume cette profession de foi : « Je ne dirai jamais d'injure à un docteur en médecine pour l'honneur que je porte à la profession '. »

Qu'il tint sa langue rue de la Bùcherie, c'est possible; mais comme il se rattrapait avec délices dans sa correspondance !

La famille royale seule semble rester à l'abri de ses traits. Quand il fait une brève allusion aux amours de la Reine-mère avec le beau Georges Villiers, duc de Buckingham, il y met des formes et parle latin : « Amabat Junonem et fut attrapé. »

En octobre 1664, lorsque La Vallière devint enceinte, Patin écrivait à Falconet : « Il m'ennuie que je ne le vove; nous dirions quelquefois de bons mots qui ne se peuvent écrire. Notissima est fabula de Jove et Europà,

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