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A MA MERE

H. TAIXE

On est toujours tenté, lorsqu'on se propose de parler de 1 aine, de lui appliquer sa méthode critique : on classerait sous les titres de Race, Milieu, Moment, les forces qui aidèrent à sa formation; on chercherait à expliquer le rùle do sa qualité maîtresse.

Ce plan a plus d'un avantage : c'est un hommage à Taine que de concevoir le problème comme il l'eût posé, et ce n'est pas un hommage maladroit : quoi de plus légitime que d'employer une règle critique précisément pour son inventeur? N'est-il pas certain que Taine a dû formuler sa méthode d'après le mécanisme et la nature même de son esprit ?

Dès lors, lui appliquer ses théories, c'est déjà apprendre à le connaître.

C'est encore le moyen d'insister sur des idées auxquelles il tenait beaucoup, et qu'il a fait triompher : particulièrement sur l'idée de race. On n'aurait pas tort de montrer que Taine a été l'enfant des Ardennes, et, comme le disait un de ses disciples, le fils de l'avoué de Vouziers, petit garçon formé par des promenades en forêt.

D'autre part, serait-il vain de chercher dans les traditions ethniques du Rethelois, voisin de l'Allemagne, le secret de ce frémissement poétique, qui, chez Taine, anime la rigueur d'une œuvre de logique latine?

Nous aurions donc souhaité refaire sur Taine une analyse à la manière de Taine.

Mais c'est une entreprise déjà tentée avec succès.

Puis, elle nous entraînerait à une étude trop vaste.

Enfin, quelque admiration qu'on professe pour la critique de Taine, il faut bien convenir que sa méthode procède surtout du dehors. En définissant l'action des choses.sur les âmes, elle donne bien des « empreintes »

extérieures. Mais nous explique-t-elle assez intimement tout esprit?

C'est un peu cette étude intime et psychologique que nous voudrions essayer.

Diverses questions se proposaient à nous.

ÎSous avons choisi de montrer, d'abord, comment était bâti l'esprit de Taine, et comment, de la structure môme de cet esprit, une méthode résultait.

Nous étudierons ensuite la doctrine qui, à son tour, dériva de cette méthode.

Enfin, nous tenterons d'expliquer, en ellemême et dans ses suites, la crise de caractère qui, un jour, détourna Taine de la spéculation pure, pour le ramener à l'action pratique, l'orienter vers la morale, la politique et l'histoire.

Un homme, à vingl ans, se consacre à la science. 11 s'y attache, il s'y dévoue. Il jure un amour exclusif aux choses parfaites que la réflexion nous découvre". Il renoncera au plaisir des autres. Sa seule joie sera la joie do

1. Correspondance, t. I. Lettre à l'revost-Paradol. Paris, 20 mars 1849, p. 60 Les citations de la correspondance sont faites d'après l'édition Hachette (4 volumes, 1902- 1907).

penser, de vivre dans un monde intérieur créé par la rétlexion.

Cette volonté d'ascétisme n'est-elle pas singulière? On dirait d'un mystique ofïrant sa vie à Dieu. N'avons-nous pas le devoir, avant d'aller plus avant, de rechercher les raisons d'une vocation si impérieuse, d'un zèle si enthousiaste?

Quoique Taine ait prétendu ne nous livrer de lui-môme que « l'être abstrait, composé d'idées et de phrases ' », nous connaissons assez bien aujourd'hui sa vie intime.

H apparaît d'abord qu'il fut un tempérament délicat, un malade.

Ses portraits nous le montrent maigre, effacé, pâli : les yeux, très myopes, semblent regarder en dedans : ces yeux-là voient le monde à travers des « lunettes grises-. »

Le corps est débile : Taine eût pu, comme Montaigne, compter les jours où, par faveur spéciale, rien ne le faisait souffrir. Mainte crise a traversé la composition de ses écrits.

1. Correspondance, t. I. Introduction, p. 2, notel. Lettre à M Emile Planât (Marcelin .

2. Coirespondance, t. I. Lettre à mademoiselle Sophie Taine. Poitiers, 22 juin 18.r32, p. 2VJ. T. II. Lettre "à madame Letorsay, oct. 1854, p. 77.

Un Traité de la connaissance, qui devait être repris dans Y Intelligence, a vu le jour pendant une laryngite de plus d'un mois. Les Origines sont le livre d'un travailleur triste et vieilli, qui, à chaque instant, a besoin que toute sa volonté le réconforte. Môme au travers d'autres œuvres, on sent une pensée qui s'est élaborée dans le silence et le repos forcé des maladies. Elle est pénétrante et quintessenciée, mais aussi fatigante, amère, parfois maussade. On y surprend des boutades de valétudinaire. Toute une odeur de chambre de souffrance sort des feuillets, où l'air du dehors et de la vie libre circule rarement.

Des servitudes de ce tempérament, plusieurs conséquences dérivèrent pour Taine.

D'abord le goût de la vie spéculative. — Pour un malade, la pensée est un refuge : il faut chercher un asile contre la vie réelle; sevré des jouissances de la santé, on aspire à vivre au-dedans. Taine est resté ainsi en marge de son existence : il a aimé à réfléchir, en tisonnant, près du feu, loin de Tenlrain des autres. Ce qui est arrivé, c'est qu'à force de s'isoler il s'est fait peu à peu une nécessité de la solitude. 11 calfeutrait les fenêtres

de son appartement, rue Cassette ; vers la fin de sa vie, il eût souhaité posséder une villa sur le lac de Varèse. Il y eût rêvé, a-t-on dit, de silence, de l'effacement universel des êtres et des choses.

Une telle vie de contemplatif et de malade, à son tour, impose certaines habitudes d'humeur, certaines attitudes d'esprit. S'il est vrai que la réflexion agrandisse et pacifie l'àme, la joie s'altère par les fréquents retours de la souffrance. Et, chez un spéculatif, cette disposition influera sur la philosophie. PourTaine, la santé est un accident heureux et rare ; d'ordinaire, il est tracassé dans sa passion d'étude par les misères corporelles ; ne pouvant se contenter des trop courts répits qu'elles lui laissent, il tremble à chaque instant de voir crouler l'équilibre des mille influences, qui par leur jeu complexe, produisent la pensée : il vit dans l'inquiétude, et l'œuvre s'en ressent.

Il semble que, lorsqu'il a eu à imaginer, un jour, et à décrire la vie de l'humanité, Taine ait transposé en loi générale son tempérament personnel, et les souvenirs de sa faiblesse ; il peint l'homme, à son exemple,

comme un malade ; mais cette maladie est reportée du corps à l'âme : l'homme vulgaire, sans le secours de la vie intérieure, est un malheureux privé de santé morale, et pour • qui la raison est un véritable accident. C'est grand hasard s'il se délivre de temps en temps de ses maux, s'il peut, au travers d'une brève minute de lucidité, goûter l'amère satisfaction de comprendre sa destinée. De même, s'il est capable de montrer à l'occasion des sentiments de bonté, par origine il reste un sauvage, chez qui une apparence de civilisation cache la brutalité impulsive des instincts ; à toute heure, dans un sursaut, ce fonds conservé peut reparaître. Et le tragique douloureux de notre condition primitive s'accroît encore du fait des supériorités que nous avons acquises : nos besoins, nos imaginations, tout fait notre mal et notre méchanceté.

C'est ainsi que Taine traduit en lois et en théories les particularités de son tempérament faible et tourmenté.

Or, notons dès maintenant un contraste : ce philosophe valétudinaire aura l'adoration de la vie surabondante ; il vénérera la force.

Dans ses fantaisies humoristiques, dans ses notes, sa critique, il marquera sa préférence pour les sujets sanguins, les tempéraments disciplinés aux pratiques violentes; il admirera les époques de mœurs ardentes et cruelles ; il s'éprendra des virtuosités de la Renaissance italienne, des caractères fortement trempés, originaux même dans le mal et le vice.

Autre contraste : il y a dans ce corps débile une volonté ascétique, qui n'a jamais été amoindrie, ni par les souffrances, ni par les déboires. Les fatigues cérébrales ont pu accroître chez Taine l'humeur triste : il n'est pas d'obstacle qui l'ait pu détourner de ses résolutions : « Il faut agir, disait-il, et rien qu'agir pour être content1. » L'étude est son action. A Nevers, à Poitiers, au milieu des diflicultés où il se débat, incertain de l'avenir et doutant de lui-même, il étudie. Il étudie dans la misérable chambre où il vit, seul et souffrant, à Paris, rue Mazarine, donnant des leçons au cachet. Après les échecs, il recommence le travail. L'amertume des

1. Correspondance, t. I. Lettre à sa mère et à ses sœlirs. Paris, !) février 1853, p. 323.

insuccès se dissipe vite devant un ferme vouloir, une haute pensée de son œuvre. Jusqu'au terme, et longtemps après qu'il a réussi à percer, — alors même qu'il semble que son ardeur va s'éteindre au souffle de la vieillesse, parmi les chagrins de la patrie, — cet infatigable trouve encore le moyen de relire et d'apprendre. Et lorsqu'il voit, à la lin, sa tâche épuisée comme sa vie, il se console de la mort prochaine, à penser qu'il passe la plume à de plus jeunes : « Prenez ce que nous avons fait de bon, repensez-le avec votre originalité propre '. »

Naturellement, il v a trace aussi de cette volonté dans son œuvre. — On peut dire qu'elle s'y marque au ton démonstratif; Taine est un prédicateur : d'abord, sans doute, à cause de sa foi absolue en la science, en l'intelligence, mais aussi par le simple effet de son àme ardente, de son génie impérieux. Toute sa vie d'écrivain, Taine conservera une fougue audacieuse, — quelque chose de la vivacité, parfois de l'irrévérence de sa jeunesse, lorsqu'il montait à l'assaut do

1. Correspondance, t. III. Lettre à M. Albert Sorel, 29 nov. 1870, p. 30.

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