‹ H. TaineChapitre 2 sur 7 · H. TA USE · texte numérisé non relu

H. TA USE

la philosophie en vogue. Pour défendre ses idées, il a les hardiesses et les mépris d'un doctrinaire. Il attaque sans pitié : c'est ce qui a pu faire croire, bien à tort, qu'il voulait venger des déconvenues personnelles, faire scandale. Le livre des Origines est singulier, souvent paradoxal, forcé et désagréable. L'auteur a trop à cœur sa pensée : « Dans cette réalité démente et sinistre », a-t-on dit, « Taine s'emporte et se livre : il entre en bataille ; il juge et condamne toujours1. »

Le style, comme l'inspiration, laisse paraître la vigoureuse volonté de l'écrivain.

Taine était né orateur, mais il eût souhaité ajouter à ses dons naturels le talent de peindre, d'incorporer dans les mots la force vivante des impressions. C'est à quoi il travaille. 11 y réussit souvent. Pourtant, sa prose, plutôt qu'elle ne montre le laisser-aller d'un artiste amoureux de la vie, trahit la tension d'esprit d'un styliste, qui veut accommoder pour un public ami de l'éclat et des fortes teintes les austérités de la spéculation. Il y a plus de couleur que de vie, plus de bizar-

1. Albert Sorel, Discours de réception à V Académie française.

rerie que d'originalité. Même il est arrivé qu'à la longue l'allure plane, caractéristique d'un style primitivement oratoire, a disparu : elle ne s'accordait plus avec la fièvre volontaire de l'inspiration. Taine, dominé par les véhémentes sensations qu'il voit naître en lui, ne prend plus soin d'aligner en liles régulières ses phrases et ses idées. 11 cisèle des images, ou suit le développement de fulgurants symboles : c'est le triomphe de l'effort dans l'art aux dépens du naturel.

11 n'était pas indifférent, on le voit, de regarder L'homme avant d'examiner la pensée. — Nous nous apercevrons de même que la structure de l'esprit explique sur bien des points la méthode.

Taine est organisé en privilégié pour la vie spéculative. Son intelligence est faite de deux pouvoirs qui se contrôlent et se complètent, deux pouvoirs qui sont comme les deux pôles de l'esprit : d'un côté la puissance d'abstraire, de concevoir les généralités, de démêler, sous les réalités, les lois ; d'autre part, l'art de saisir les faits et de les rendre explicatifs.

A vrai dire, il semble bien que, seule, la

première de ces facultés maîtresses ait été innée chez Taine. Le goût du fait, précis, caractéristique, probant, n'est venu qu'assez lard, peut-être lors du passage à l'étude des sciences naturelles.

De naissance, Taine était abslracteur, généralisateur, plutôt qu'observateur. Nous voyons que ses goûts l'ont porté tout d'abord, en histoire, vers Guizot, «métaphysicien orateur1 », en philosophie vers Spinoza, et aussi vers Hegel, qu'il appellera un jour, — une fois les désillusions venues, — « un abstracteur déplorable2. »

Car les désillusions sont venues. Taine a compris un jour que les fantômes des formules cachent le jeu des réalités à ceux qui ne font pas un constant retour vers l'expérience. Mais, s'il s'est dépris de ses premiers enthousiasmes, s'il en est venu à se défier de toute théorie qui ne côtoie pas les faits, « exprime la nature de l'esprit qui la forme, mieux que la nature des choses qu'elle

1. Correspondance, t. II. Lettre à Prévost-Paradol, 20 avril 1856, p. 132.

2. Correspondance, t. II. Lettre à Edouard de Suckau, 23 novembre 1855, p. 125.

représente1 », il n'a jamais cessé de rendre hommage à la « fille aînée de son esprit », à sa première qualité maîtresse.

Il voyait dans les généralités « l'opium » 2 nécessaire à engourdir les chagrins de la vie. Il expliquait les progrès du monde par l'afflux des idées générales3. Et lorsqu'il parle de l'Abstraction, c'est pour en faire un éclatant éloge : « Une faculté magnifique apparaît, source du langage, interprète de la nature, mère des religions et des philosophies, seule distinction véritable qui selon son degré sépare l'homme de la brute, et les grands hommes des petits v. »

Le mérite et le bonheur de Taine fut qu'il ajouta à cette « faculté magnifique » une autre qualité maîtresse, plus humble peutêtre, plus sévère, moins poétique, — moins dangereuse aussi, et plus profitable à un savant : la faculté observatrice. De là naquit son

1. Nouveaux Essais de critique el d'histoire, 8" édit., in-16, 1905. Hachette et C". Article : Balzac, p. 88.

2. Correspondance, t. IV. Lettre à Gaston Paris, 2 juillet 1877, p. 30.

3. Correspondance, t. II. Lettre à Ed. de Suckau, 8 mai 1854, p. 40.

4. Histoire de la littérature anglaise. Paris, Hachette, 1863, t. IV et complémentaire, ch. v, Stuart Mill, p. 408.

goût pour le fait et ce qu'on a appelé sa « probité1. »

Taine a regardé : il a eu la passion du détail caractéristique; et c'est ce qui l'a rapproché, en littérature, de Stendhal, pénétrant analyste du cœur, de Balzac, si minutieusement informé sur la nature humaine et le détail de la vie. Lorsqu'il est intéressé, lorsqu'il veut voir et entendre, Taine voit bien, il entend juste. Il excelle à sentir et à nous faire retrouver le fond d'une âme sous des paroles d'apparence indillérente. Ce qu'il y a dans son œuvre, ce n'est pas seulement, comme on l'a trop dit, « l'odeur d'archives remuées2, » c'est quantité d'impressions profondément senties, exactes et crues; des mots, des anecdotes, des brins de vivante psychologie, cueillis au détour d'une rue, dans une antichambre, dans un salon de Paris ou de Londres, dans les quartiers industriels, les petites villes provinciales ; aux eaux ; dans les cités célèbres et les sites fréquentés des touristes; — partout un peu où

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