‹ H. TaineChapitre 6 sur 7 · De V Intelligence, t. I. Préface, p · texte numérisé non relu

De V Intelligence, t. I. Préface, p

historiques portaient aussi leur fruit; trompant les doutes de la dernière heure, l'action de Taine en politique s'affirmait : action d'autant plus féconde que Taine se trouve pour une part avoir transposé en lois des idées enracinées inconsciemment dans l'esprit français.

Il faudrait ici entrer au vif delà vie actuelle, citer des documents qui se multiplient chaque jour, éloges et critiques, également significatifs. Mais peut-être n'avons-nous pas encore le recul nécessaire pour juger.

Si l'on prend les choses de plus haut, voici ce qui apparaît : Taine a fait comprendre qu'il faut appliquer à la politique les méthodes de la science expérimentale. Il a imposé cette idée que l'avenir d'un peuple est inscrit dans l'histoire de son passé. C'est là que l'éducation d'un homme d'État doit se faire, et non dans le mépris des traditions, dans l'étude abstraite de constitutions chimériques.

Or, ces idées étaient en nous ; il suffisait de les redire, de les expliquer ; c'est ce que Taine a voulu. Son but était d'avertir les théoriciens, de leur faire craindre les conséquences des principes abstraits, d'orienter le

goût public vers une étude spécialisée des sciences politiques.

Ne semble-t-il pas qu'il ait réussi? Il a rendu aux générations françaises le sens des nécessités pratiques. Il a donné à l'élite de son pays le moyen de connaître un jour et de se choisir des convictions sages. Et l'on ne sait trop s'il ne faut pas dire que c'est là le plus durable de son œuvre.

Tant de directions ouvertes à la fois, une telle complexité d'influence, n'est-ce point assez pour faire l'éloge de la pensée de Taine ?

Qu'importe après cela qu'il y ait dans son œuvre des parties mortes? Encore ne sontelles point véritablement mortes. En critique, par exemple, si l'on a renoncé à des formules trop larges, et qui rendaient mal compte de l'originalité du génie, il faut reconnaître que Taine a créé, en plus d'un esprit, le besoin des hiérarchies scientifiques, des catégories nettes, des lois, remplaçant les impressions individuelles.

D'ailleurs, quand même il existerait dans une œuvre si ample des théories destinées à l'oubli, il resterait qu'elles sont venues à leur

place dans l'histoire ; elles conservent par là leur valeur, et c'est Taine lui-même qui nous en avertit.

Précieuse destinée! Taine a pour nous, après bien d'autres mérites, ce mérite encore qu'il a été l'interprète inspiré des idées de son temps. Pour prendre une de ses comparaisons, il a été la lentille qui concentre un faisceau lumineux, et le renvoie plus coloré, plus intense, plus largement épandu. — C'est le représentant d'un état d'esprit et d'une théorie qu'on pourrait appeler, en accommodant une formule connue, « la science pour la science ». Qu'on regarde en effet de quelque côté que ce soit son œuvre, on y perçoit un constant effort pour faire triompher partout la méthode : en critique, comme en histoire et en psychologie, même en morale et en politique. Or ce besoin de tout condenser en règles de savoir, besoin qui fut chez Taine l'expression d'un infini désir intime, ce fut aussi le rêve et le mirage de la génération intellectualiste de 1850.

Si nous avons changé d'illusion, si, plus découragés ou mieux avertis, nous n'espérons pas comme Taine réduire à une formule lo-

gique le monde total et les contradictions de la vie, ce n'est point une raison pour déprécier une œuvre vaillante, qui fut comme la Somme des intellectualismes .

Nous saurons comprendre que, même en ses excès, l'intellectualisme a été le grand ferment de la vie du xixe siècle.

Nous saurons gré à Taine de l'avoir fixé pour nous en formules. Il nous a laissé l'exemple instructif de tout ce que peut et ne peut pas l'esprit d'analyse et de science s'efforçant à la conquête des choses.

Aussi bien, dans une vie intelligente et concentrée, qui, toute, offre un profond sujet de méditation et d'enseignement, nous puisons d'autres profits. — N'est-il pas émouvant, par exemple, qu'une existence vouée tout d'abord aux spéculations impassibles s'achève par un inquiet besoin de religiosité, par une morale d'appel à la conscience? La vie s'est vengée sur Taine d'avoir été méprisée et peut-être méconnue au profit de la science. Elle s'est fait admettre, elle s'est imposée avec son aspect propre d'incohérence et ses lois, qui sont précisément négatrices des lois logiques. Mais aussi, elle a conféré à l'œUvre

de Taine ses nuances et son rythme incomparable.

Enfin Taine nous lègue l'exemple supérieur de sa sincérité : veritatem dilexit. Quand on l'aura convaincu d'avoir sur quelques points exagéré la certitude, pris pour réalités les formules que la structure nette de son intelligence lui suggéra toujours ; — quand on aura montré, encore, qu'il a pu s'arrêter à mi-chemin parfois dans son information, pourtant en général scrupuleuse, on n'aura atteint ni sa probité d'esprit, ni sa méthode. Il alléguera modestement à ses critiques : «Je vois les limites de mon esprit »... Mais en même temps, il voudra marquer sa foi en la puissance des recherches futures, — foi orgueilleuse, foi confiante!

Et il ajoutera : « Mais je ne vois pas les limites de l'Esprit. »

Paris, 1908.

EMILE COLIN ET Cl6 — IMPRIMERIE DE LAGNY E. GREVIN, SUGCr

Page 1