Préface des Essais de critique et d'histoire, p
a dessein de nous définir des forces organisatrices du réel, forces par qui se manifeste l'élan originel de la vie, forces agissantes autour desquelles les événements et les pensées se coordonnent.
Nous retrouverons ainsi partout aux pages de Taine ce double aspect : Logique et Poésie. — L'extérieur de l'œuvre est vivant et coloré ; mais il y a, dans le fond, un déterminisme rigide.
Ne nous hâtons pas de dire qu'une telle théorie, bâtie sur une conception inllexible de .la nécessité, sur une vue abstraite du monde, peut, par l'art de la forme, être intéressante, mais qu'elle reste fausse dans la mesure où elle néglige les complexités humaines et les nuances du réel. Taine répondrait que, pour lui, le changeant est l'accidentel, et par suite est négligeable, tandis que l'essentiel est ce qui demeure, la formule permanente et caractéristique.
Acceptons ce point de vue, avec ses conséquences. Nous comprendrons mieux la nature spéciale, originale, -des études de Taine. En critique littéraire, par exemple : dès qu'il est admis qu'une formule peut rendre compte
d'une âme humaine, à 1' « histoire naturelle des esprits », entreprise par Sainte-Beuve, il y a lieu de substituer une « anatomie ». Au lieu de décrire des variétés individuelles, la critique littéraire aura tâche de classer des espèces ; elle constituera comme un musée de pièces anatomiques. C'est ce que Taine a tenté; l'étrangeté, c'est que, par l'effet de la poésie et du style, ces pièces anatomiques s'efforcent au mouvement : on dirait que par un sortilège ou l'horlogerie d'une mécanique invisible, elles semblent s'agiter et vivre.
Voilà décomposé l'esprit de Taine. On a pu voir comment, à l'avance, une telle structure d'intelligence, de telles qualités maîtresses, déterminaient la méthode et la doctrine. — Regardons maintenant, au contact des faits et des études particulières, cette doctrine s'enrichir, se compléter en se particularisant. Sans suivre l'histoire chronologique des œuvres, nous assisterons à la genèse des idées et des théories.
C'est à vingt ans que Taine découvre la science. D'un caractère froid et sérieux, méprisant la vulgarité et les passions, il se propose, pour occuper sa vie, de se comprendre, et de comprendre les autres à travers lui-
même : par là d'élucider, s'il pouvait, le problème de la destinée.
Si nous nous demandons ce que Taine connaît de lui-même à cette date, il nous apparaît que c'est encore peu de chose; il sait seulement qu'il aime, à l'exclusion de tout, la réflexion et l'étude. Cela suppose bien quelques déceptions sentimentales, une première chute d'illusions jonchant le seuil de la jeunesse. Cela suppose aussi un certain parti-pris : il ne sied qu'à un jeune homme habitué à vivre dans les livres de croire que dans le monde tout se résoud en termes d'intelligence et de pensée. Voilà la généreuse erreur dont Taine est aveuglé tout de suite : il ne s'en apercevra qu'assez tard.
En attendant, il entre dans la vie avec l'orgueil de sa raison, et toutes les forces d'un esprit neuf. On ne sera pas surpris qu'il ait d'abord voulu pousser hardiment, et jusqu'aux extrêmes limites, ,son effort de connaissance; et comme il est plus soucieux de vérité scientifique que de profit moral, son enquête n'est tempérée, ni limitée par aucun principe : aussi aboutit-elle à des négations fougueuses.
C'est ainsi que, d'abord, Taine sacrifie à son
besoin de certitudes sa religion d'enfance. Le résultat est un complet désenchantement, que n'atténue pas, au contraire, la lecture des romanciers et des poètes.
L'ébranlement fut si profond que Taine faillit perdre précisément ce à quoi il tenait le plus, la confiance en sa raison. — L'inquiétude de cette crise subsistera ; on la retrouve dans certaines pages du Thomas Graindorge^ où la science est présentée, non comme moyen de salut, mais comme instrument d'un « suicide intelligent et prolongé ' ». C'en est assez pour que nous jugions de la force du déséquilibre produit.
Taine devait pourtant se guérir ; et s'il conserva des blessures profondes, assez vite sa nature vigoureuse et volontaire s'était reprise à l'action. Il ne pouvait se confiner dans le scepticisme : ce C'est mourir 2 ! » disait-il. Jl considérait « que le doute, sauf le doute de Pascal, était une lâcheté 3 ».
1. Notes sur Paris. Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge. Paris, Hachette et C'", p. 317.
2. Correspondance, t. 1. De la destinée humaine. Introduction, p. 2i.
3. Correspondance, t. I. Lettre à Prévost-Paradol, Paris, 1" septembre 1848, p. 36.
11 chercha donc de nouvelles raisons de vivre, après le premier désastre de ses croyances.
Où allait-il les trouver? — Représentonsnous Taine au lendemain d'un sacrifice aussi douloureux que maladroit. Il est le naufragé qui cherche une planche de secours. — Considérons, d'autre part, qu'à cet âge, un jeune philosophe voit encore le monde à travers les systèmes des penseurs. Que va-t-il advenir?
Taine se tourna d'abord vers la doctrine officielle, la plus répandue, et aussi la plus voisine de la foi abjurée. Il écouta V. Cousin, il se prit au charme de son éloquence. Il nous raconte comment il fut séduit tout d'abord, avant d'avoir réfléchi, puis comment après les premières réflexions, il fut tout de suite dégrisé.
Il n'y a rien là qui nous étonne. Entre le spiritualisme et Taine, nul accord n'était possible. Quel système aurait heurté davantage des habitudes d'esprit déjà impérieuses ? Le spiritualisme admettait une force extérieure à la nature et aux êtres. Il faisait de l'àme un monde de mystère et d'exception, régi par
des lois spéciales. Surtout, son vice capital, aux yeux de Taine, devait être l'absence de méthode scientifique : on partait de l'abstrait, des mots, au lieu de commencer par étudier le concret, les choses...
Rien n'était donc plus loin de Taine que la philosophie officielle : il s'en aperçut, et d'abord s'en attrista. Proscrit de l'orthodoxie comme de la foi, il se sentait isolé : à qui tendrait-il les mains? C'est alors précisément que lui fut révélée sa voie.
Il connaissait déjà depuis longtemps un système réprouvé, et fort en défaveur, mais vers lequel il s'était senti porté à l'âge de jeunesse : le Spinozisme. Dans l'état de déséquilibre où il se retrouvait, il en vint vite à accorder à ce système une conviction plus résolue que prévoyante. Aux doutes les plus angoissants, le Spinozisme offrait un puissant antidote. Ne substituait-il pas, à l'impossible Dieu des révélations, un Dieu certain qu'on démontrait par raison mathématique ? Cela surtout était une intime satisfaction à la pensée de Taine : comment un logicien déterministe n'aurait-il pas été attiré vers une méthode qui montrait à chaque
instant « l'enchaînement et l'ensemble1 », et semblait attacher l'esprit avec des « nœuds d'airain 2 » ? D'autre part le Spinozisme affirmait l'identité essentielle entre la Nature et la Logique. Enfin, et même du point de vue moral, il avait des séductions pour un ascète, à qui tout le plaisir du monde était de penser, de pouvoir « regarder en lui-même sans déplaisir3 ».
Taine crut donc au Spinozisme ; il y crut aveuglément, de toute la puissance retrouvée de sa foi. Est-ce à dire qu'il ne devait jamais s'en détacher? On aurait tort de le penser.
Taine a renoncé au Spinozisme presqu'aussi rapidement qu'à son catholicisme d'enfance. Il écrira à Prévost- Paradol : « Ce système est laid et étroit4... Spinoza n'est mon maître qu'à moitié3 ». — Et cela est vrai. Nous voyons qu'au moment où il devient lui-môme,
1. Correspondance, t. I. De la destinée humaine. Introduction, p 25.
2. Correspondance, t. I. Lettre à Prévost-Paradol. Paris, 22 février 1849, p. 48.
3. Correspondance, t. I. Lettre à Prévost-Paradol. Paris, 2 mars 1849, p. 53.
4. Correspondance, t. I. Lettre à Prévost-Paradol. Paris, 1er septembre 1848, p. 3'».
5. Correspondance, 1. 1. Lettre à Prévost-Paradol. Paris, 30 mars 1849, p. 75.
Taine a répudié presque complètement le Spinozisme. Il n'eji a conservé que la morale, dont il se souviendra plus tard. Il en a rejeté la méthode, trop déductive, trop formelle, trop dédaigneuse, à son avis, de l'expérience. Elle lui semblait une sophistique vide. Il se disait d'autre part, que, si dans la vie de l'àme, et entre les faits, il y a bien des « rapports précis », ces rapports ne sont pas mesurables, ainsi que le Spinozisme le suppose. Ni la psychologie, ni l'histoire, ne comportent de théorèmes de mécanique ; c'est doncune prétention fâcheuse que de vouloir appliquer les mathématiques aux sciences morales. La seule méthode convenable serait bien plutôt celle des sciences naturelles, zoologie, botanique, où le savant arrive à déterminer des lois, sans qu'il les juge susceptibles d'évaluation numérique '.
On voit quel était l'écart entre le maître et l'élève. A vrai dire, Taine n'était plus déjà un disciple ; il entrait dans sa voie ; au contact des autres théories, il conquérait les prémices de son originalité : « Je traite des sentiments
1. Correspondance, t. II. Lettre à M. Ernest Havet, 29 avril 1864, p. 300.
et des idées comme de fonctions et d'organes1. »
Restait encore pourtant du spinozisme, la métaphysique, qui, tout d'abord, s'était imposée, à cause de la place conférée à l'idée de nécessité, au déterminisme. Mais là aussi, à la longue, les insuffisances parurent. C'était le moment où la lecture d'Hegel, après avoir procuré àTaine de vertigineuses satisfactions d'intelligence, lui révélait les dangers de la poésie métaphysique. Taine, tout en gardant de Hegel l'idée que l'esprit est la mesure de toutes choses, se sentit défiant à l'égard des hypothèses de l'Allemagne ; soucieux de précision et d'expérience, il fit taire son goût de synthèse ; il se promit de ne revenir à la métaphysique qu'après avoir mené à bien une minutieuse enquête sur l'àme humaine. Là serait la solution du problème de la destinée.
Taine comprit qu'il fallait faire de la psychologie son étude ; il décida de s'y consacrer sans retard ; c'est alors que fut conçu le Traité de la connaissance, qui plus tard, remanié, prendra place dans Y Intelligence.
1. Correspondance, t. II. Lettre à J. J. Weiss, 20 décembre 1859, p. 183.
Nous avons déblayé la période de tâtonnement, de jeunesse. Taine a maintenant assuré sa méthode et dégagé son but. Il sait que la psychologie lui est indispensable ; il prévoit que, peut-être, elle sera pour lui l'œuvre capitale. Va-t-il donc l'édifier tout de suite ?
Il s'aperçut, au cours des travaux préliminaires, qu'il n'était point assez préparé ; il lui manquait la pratique des laboratoires et des amphithéâtres. De plus, les circonstances étaient peu favorables à toute philosophie non officielle. Taine consentit à s'ajourner à plus tard. Un incident de carrière, son échec à l'agrégation, l'orientait vers la critique littéraire : il s'y engagea.
Taine n'a jamais été vraiment un critique . littéraire, pas plus qu'un critique d'art. Il ju- '' geait que la critique était de second ordre : un esprit vigoureux devant d'abord s'affirmer par des productions originales. Mais à étudier les tempéraments et les œuvres où l'esprit d'une race s'affirme, il trouvait l'occasion de mettre en usage tout de suite sa méthode de recherches, et de vérifier dans les faits, avant même de l'avoir complétée, sa psychologie. C'était encore pour lui le moyen de se mieux
connaître, de se juger par contraste : la critique nous permettant, disait-il, de pénétrer en des sentiments éteints, d'ajouter à notre âme naturelle d'autres âmes artificielles ou étrangères.
La critique de Taine va naturellement manifester les tendances de sa philosophie déjà ébauchée. Au début, Taine est encore sous Tinlluence de Spinoza et de Hegel. Il a surtout développé sa faculté d'abstraction, de généralisation; elle lui servira pour rechercher, systématiser et mettre en évidence les tendances générales des œuvres qu'il étudiera : tendances résumées dans chaque civilisation, par une croyance, dans chaque race, chaque individu, par une qualité maîtresse.
C'est l'espoir de connaître ces causes qui donne du prix à l'étude des faits, surtout lorsqu'il s'agit de phénomènes aussi délicats que ceux de la production littéraire. Car si l'apparente complexité déçoit ici, s'il est trop vrai que l'effort du philosophe est souvent découragé, serait-ce une raison pour qu'on hésitât à poursuivre la patiente recherche de l'unité, et les formules d'explication claire ? On est récompensé par le plaisir de la difii-
culte vaincue, et les résultats ne sont jamais médiocres.
Taine insiste donc pour que l'on conçoive , la critique à la manière d'une science. 11 ne suffit pas de constituer avec art d'ingénieuses biographies morales ; il faut arriver à fonder des catégories scientifiques. La besogne n'est pas seulement de signaler des nuances ou d'indiquer des analogies. On doit poser des formules et dégager des lois : en somme, rien n'empêche de traiter les faits littéraires et historiques comme les phénomènes physiques et chimiques.
Ce mot dit, le grand principe est posé. Taine ayant fait accepter l'assimilation des ordres, se trouve désormais à l'aise pour transporter à la critique littéraire les méthodes des sciences du monde matériel : partir des faits, en extraire ce qui est primordial, isoler ces caractères, en déduire tout le reste, telle sera la marche à suivre. De la sorte, on doit en définitive aboutir à la constitution de « types » remplaçant les tracés de portraits individuels.
C'est ainsi que dans la Littérature anglaise, chef-d'œuvre de la méthode, on voit dispa-
raître les petits auteurs, glane intéressante sans doute pour un critique curieux des diversités humaines, mais inutile au savant. Le philosophe, qui n'a souci que d'idées générales, s'adressera aux seuls grands hommes. Ce sont ces esprits caractéristiques, devant qui Taine nous arrête, qui, rapprochés les uns des autres, fourniront les traits à la fois généraux et particuliers du type anglais. De l'étude des classiques français se dégagera de même la formule de l'esprit classique.
On voit les partis-pris et les limites d'une critique ainsi entendue. On n'y étudie pas la formation d'un talent ou l'évolution d'un genre ; un tempérament, une littérature y sont posés d'emblée ; ce qu'on cherche, c'est la formule totale de tel ou tel esprit, ce sont les traits du « caractère » de tel ou tel peuple, sorte de type étalonné dont on suivra les variations et les adaptations à travers les espèces vivantes ou historiques, en y reconnaissant à mesure l'accommodation produite par les circonstances du moment et par le milieu.
Une pareille critique n'a guère à voir avec l'esthétique : pour elle, la beauté des œuvres est une perfection accessoire, qui n'est ni iixe
ni même définissable. C'est une certaine fusion de l'unité et de la variété, fusion dont la formule change avec les époques et les races. — Au fond, Taine fait de la psychologie et de la sociologie. Ce sont toujours les âmes, les époques, et les races, qui l'intéressent; il ne s'attache à la littérature que parce qu'il y retrouve « l'œuvre des grandes forces qui conduisent ou entrechoquent les événements du monde. » Et c'est pour cela qu'inconsciemment il est surtout attiré vers ce qu'il appelle les « documents riches », c'est-à-dire ceux au travers desquels il croit entrevoir plus clairement le visage de l'humanité.
Parti-pris, peut-être, mais en tout cas partipris puissant et original.
L'œuvre critique de Taine ne cesse jamais d'ailleurs d'être suggestive; d'autant plus que, malgré son désir d'atteindre à l'impartialité du savant, Taine décèle ses goûts et manifeste son âme. Il y a dans les études si diverses des Essais, comme tout au long de la Littérature anglaise, une évidente prédilection pour la force. Même, parfois, l'immoralité est acquittée pour la puissance des sentiments
qu'elle provoque, pour la beauté qu'elle permet.
Le croirait-on ? Taine en vient presque à de l'humeur contre la loi morale, sous prétexte qu'elle retranche de nos sentiments pour les épurer! Inquiétant paradoxe d'un esprit honnête ! Quand Taine eut été jusqu'au bout de cette dangereuse tendance, il s'aperçut qu'il faisait fausse route, et se rejeta vivement en arrière. Ce fut son mérite.
Avant d'étudier cette crise du caractère, il faut suivre plus avant les développements de la doctrine de Taine, jusqu'à cette œuvre de psychologie, à laquelle il revenait toujours, même au travers des besognes littéraires, se plaignant de s'être détourné, d'avoir pris un trop long chemin.
Au moment où, après les essais particuliers de la méthode, Taine se décide à donner au public les résultats d'une enquête de vingt années sur X lnteUujcnce, il est documenté complètement. — Non seulement il a demandé à la physiologie, à l'anatomie, des constatations précises sur le cerveau et le système nerveux ; non seulement il a lu Condillac,
Stuart Mill et Bain ; non seulement il a examiné l'enfance, les maladies, les faits d'hypnose ; mais il a voyagé, regardé la société et le monde. Il s'est enfin constamment et minutieusement analysé.
Toutes les observations entassées conférereront à l'œuvre sa richesse : déjà au faîte du gigantesque amas d'expérience, une vue d'ensemble paraît : dans l'espace et dans l'éternité l'homme est comme un moment infime, le bourgeon terminal à la cime d'un grand arbre; doué accidentellement d'un principe de raison, il n'échappe pas pour cela aux lois qui régissent la nature et les êtres. Il faut donc l'étudier au milieu de cette nature, et comme les êtres ses pareils.
Prendre cet homme à la naissance, reconstruire en lui la lente formation d'une âme, montrer par un procédé progressif et pour ainsi dire chronologique, l'acquisition des aptitudes intellectuelles, à partir de la sensation et du fait physiologique élémentaire, voilà ce que Taine se propose. — Ce vaste et minutieux tableau de l'Intelligence, reproduisant les phases du développement de l'humanité, ferait voir d'abord en nous, dans le petit
monde de l'àme, la montée obscure des sensations, des impulsions : ce pullulement des infiniment petits, qui est l'aspect de la vie à l'étage de l'animalité. On expliquerait ensuite l'acte intellectuel par excellence, l'acte qui élève l'homme au-dessus de l'instinct : l'Abstraction, ce pouvoir de retrouver dans les choses les lois fixes, les couples d'universaux, de plus en plus généraux et de plus en plus simples, jusqu'à la formule unique, jusqu'à l'Axiome Dieu.
Tel était le programme et le plan de l'œuvre : malgré les emprunts de détail, malgré les théories reprises et simplement revérifiées, il est évident que l'entreprise était originale : on n'en voudrait pour preuve que la place donnée à la faculté abstractive, précisément primordiale chez Taine lui-même.
N'est-il pas clair que Taine, ayant eu à décrire la structure et l'activité du cerveau humain, donnait un tableau de son propre esprit? Cette fois encore, et dans une circons tance capitale, la doctrine était déterminée par la structure même de l'intelligence du philosophe.
Cette théorie de l'Abstraction eut des réper-
eussions importantes ; elle accentuait la rupture de Taine avec les positivistes anglais. Déjà par sa théorie de la cause et de la loi, Taine s'était écarté de Stuart Mill. Ici les divergences devenaient plus graves encore.
Si Taine admettait bien le phénoménisme au stade inférieur et d'activité rudimentaire de l'intelligence, — puisqu'il la figurait, en ses profondeurs, comme un faisceau de vibrations nerveuses et de mouvements moléculaires, — rien ne laissait entendre que, pour lui, il n'y eût nulle connexion entre ces vibrations, ces mouvements; il admettait au contraire qu'il existait jusque dans les bas-fonds de la vie mentale une hiérarchie, des liaisons nécessaires et constantes. Il y avait des faits générateurs, d'autres engendrés : donc, des effets et des causes, et non pas seulement des coexistences fortuites entre une poussière de phénomènes épars. C'était beaucoup contre Stuart Mill.
En proclamant la puissance de l'abstraction, Taine allait plus loin encore. Il contestait le mécanisme mental dont Stuart Mill avait fait la loi suprême de l'activité cérébrale. A ce mécanisme, Taine accordait bien pour do-
maine le royaume humilié de la vie d'instinct; mais, au-dessus, dans une région lumineuse, l'abstraction régnait : puissance supérieure, et véritablement créatrice, puisque par son simple effort, en isolant les faits dominateurs, en dégageant les lois, elle atteignait les véritables essences et démêlait l'imbroglio du monde.
Dans la Préface de V Intelligence, Taine avait annoncé que la spéculation pure occuperait à peine cinq ou six pages de son livre. Une telle précaution ne trompa personne. On savait bien que toute cette recherche psychologique avait été entreprise surtout pour amorcer et justifier les idées générales, les explications synthétiques.
Quelle était donc cette métaphysique qui devait couronner l'œuvre, et qui, déjà, transparaissait çà et la entre les pages?
On peut prévoir qu'elle ne se présentait pas comme un Credo mystique. C'était une critique de la connaissance, qui se flattait d'être acceptable même aux positivistes.
Taine tenait trop à la Science pour la déprécier en la mettant en rivalité avec une Foi. Il avait trop souvent insisté sur le danger des
méthodes et des vues intuitives pour être tenté de les réintroduire à l'étage de la métaphysique. Donc, il fallait que la métaphysique sortît de la science, et par le simple prolongement des méthodes expérimentales. — Mais comment?
A vrai dire, étendre ainsi le domaine de la science aux plus lointains horizons, c'était manquer à la prudence dont les positivistes se targuaient. C'est que Taine, à force de suivre sa pensée, n'était plus nulle part d'accord avec les positivistes. S'il avait admis comme eux la valeur d'une science empirique, qui commençât par des tâtonnements, des constatations, et des petits faits, il estimait que c'était là l'étape provisoire : il fallait ensuite aboutir à l'état définitif, à la science déductive, qui était l'idéal. De plus, Taine jugeait qu'on abaissait la science en lui assignant pour seule besogne de trouver, çà et là, dans la matière, les énergies que pourraient ensuite exploiter des laboratoires. Que la science dût ainsi se borner à constater des coïncidences entre les faits, à préparer à l'industrie des recettes, c'était une idée anglaise, l'ambition de gens trop pratiques. Taine dé
sirait plus et mieux. Au-dessus de cette besogne subalterne, il voyait la recherche des raisons profondes, l'effort pour rendre intelligible l'obscur engendrement des phénomènes. Là était l'office supérieur du savant, la véritable raison d'être de l'étude. Taine insistait pour qu'on ne méconnût point cette tâche essentielle.
D'ailleurs, comment aurait-il pu, lui, s'y dérober, ne pas la tenir pour possible et facile? Dans son système, la Nature était une Logique animée : tout ce qui devait être existait déjà virtuellement sous ce qui était. Il y avait donc un moyen de tout savoir : et précisément l'Abstraction avait pour rôle d'aller des composés aux composants, en dégageant l'intermédiaire explicatif. Rien de plus simple.
Mais une question se posait. Si l'on restituait à la Science son rôle et son devoir d'expliquer, à quelles limites bornerait-on l'efïort prescrit? Faudrait-il s'interdire certains ordres de relations, et par exemple, s'arrêter devant la recherche des premiers principes, comme devant un océan inabordable?
Taine ne le pouvait croire. Dans un" monde
créé par un infini développement, dans un monde où du fait du déterminisme logique, il n'y avait lieu d'admettre aucune solution de continuité, l'esprit humain apparaissait capable d'un effort parfait, d'une universelle conquête.
En vain les positivistes eussent protesté. Car, répondait Taine, suivant les lois de l'Abstraction, plus un principe est abstrait, plus il a fallu d'expérience pour le constituer : un absolu doit donc résumer la totalité du réel, sous peine de n'être pas absolu. Inversement l'expérience, même limitée, absorbe pour une part toutes les causes premières. Nous avons beau être « jetés dans ce monstrueux univers comme des coquillages au bord d'une grève1 », nous tenons en nous Tlnlini. Ni la durée, ni l'espace ne nous sont inaccessibles. Notre être fragile et éphémère reflète l'univers et peut le concevoir; il suffit qu'un exercice précis, méthodique, de notre faculté abstractive, sache dégager, de degré en degré, les éléments premiers, les causes, en allant toujours du complexe au
1. Histoire de la Littérature anglaise, t. IV, cli. v, p. 423.
simple, en refaisant, à l'inverse, le lent et délicat travail des engendrements séculaires. Concevoir l'univers ! Quel rêve pour un cerveau de philosophe ! La Science avançant chaque jour d'un pas, démêlant progressivement toutes les causes, apercevant par-dessus les lois devinées, au-delà des mystères expliqués, la solution de l'énigme du monde ! A la raison humaine, mutilée et découronnée par Stuart Mill, quelle impérieuse dignité est rendue ! Taine a divinisé son désir : en proclamant « reine légitime du monde et de l'avenir1 » cette Science à laquelle il a voué un culte, il apaise et satisfait son fébrile besoin d'expliquer et de connaître. Ne soyons pas surpris qu'à ce degré où son enthousiasme se hausse, Taine ne s'embarrasse pas des contradictions qu'on pourrait apercevoir entre sa psychologie déterministe, et sa métaphysique finaliste. Il laisse voir le frémissement mystique, la confiance inspirée d'un prophète annonçant une foi nouvelle. Jamais il n'eût compris les doutes et les réserves du dilettantisme. Il tient à la Science comme d'amour.
1. Correspondance, t. IV. Lettre à M. E. Havet, 24 mars 1878, p. 47.
N'est-elle pas la seule foi qui ne se révèle point illusoire, mais qui promet au contraire de répondre aux exigences de l'àme, en même temps qu'elle améliorera la vie? Est-il donc sage de la déprécier par un regret imaginatif pour ce qui lui échappe, pour l'infinitésimal! Est-il juste d'invoquer contre elle le hasard, qui n'est qu'insuffisance d'étude, ignorance des causes?
En réalité, le réseau de notre connaissance n'a pas de maille ouverte ; elle est certaine, elle est éternelle, elle atteint l'Infini, elle assouvira notre besoin d'idéal.
Pourquoi ne prendrait-il pas un jour possession du monde, l'esprit humain, puisqu'il est constitué par les relations des choses, épurées, allégées des scories de la matière ? Pourquoi ne dominerait-il pas tout le réel?
Certes Tainc sait bien que, d'un tel effort, d'une pareille victoire, son esprit à lui est incapable. Mais l'œuvre sera continuée. Il suffit qu'il assigne la méthode, qu'il trace le programme. D'autres synthétiseront les résultats. Il n'est besoin que de patience : l'homme va vers la clarté définitive et promise, guidé par le savant. Celui-ci, d'un poste élevé,
surveille les domaines, clos encore, des observations partielles. Et déjà il prévoit le moment, où, toutes barrières abattues, l'idéale unité sera faite.
En 1867, au cours de ses études sur Y Idéal dans l'Art, Taine, expliquant le Faust de Goethe, y découvrait la peinture de l'homme « qui, promené à travers la science et la vie, s'y meurtrit, s'en dégoûte, erre et tâtonne, s'établit enfin avec résignation dans l'action pratique, sans que jamais, parmi tant d'expériences douloureuses et de curiosités inassouvies, il cesse d'apercevoir sous son voile légendaire le royaume supérieur des formes idéales et des forces incorporelles '. »
Ce que ces lignes décrivaient comme l'aventure de Faust, c'est un peu l'histoire de Taine
1. Philosophie de l'Art, éd. in-lti. Hachette et G'*. Paris, 1906, t. II, p. 265.
lui-môme, à cela près qu'il ne s'est encore guère « promené » qu'à travers la science.
Nous avons jusqu'à présent esquissé, dans son expansion logique, le développement complet de sa pensée. On ne nous reprochera pas, sans doute, d'avoir présenté ce développement en bloc. Ce qui nous y autorisait, c'est que Taine, en vérité, n'a vécu très longtemps que pour cette pensée : il l'a poussée aux extrêmes limites. Il s'est confiné dans la spéculation, sans désir d'en déduire les règles d'une conduite pratique. Il avouait se désintéresser des conséquences de ses théories. Au besoin, il eût exalté la force môme déviée et malfaisante; il se vantait en tout cas d'étudier l'àme humaine avec la sereine indifférence de l'anatomiste et non le souci du médecin. « La philosophie, écrivait-il, est à mille lieues au-dessus de la vie active !. »
Cette quiétude, heureusement, ne dura pas toujours chez Taine, et môme, à la longue, elle se révéla factice. Les déceptions d'une vie médiocrement heureuse, la claire vision
1. Revue des Deux-mondes, août 1855. « D'un nouvel essai de philosophie religieuse » , p. 661.
du mal moral environnant, surtout la leçon puissante des événements, guérirent cet esprit honnête.
D'abord, Taine comprit qu'à se désintéresser des problèmes pratiques, le philosophe risque d'avoir, sur le monde, des vues incomplètes et illusoires. Il est dangereux d'être un pur esprit, de ne s'occuper partout que des manifestations de l'intelligence. On s'apprête de la sorte à méconnaître les modes d'action de l'humanité presque entière, — passionnée, soulfrante ou perverse, — esclave avant tout de ses besoins, de ses instincts.
Puis Taine reconnut qu'en se conlinant dans l'analyse psychologique — pour laquelle le vice et la vertu sont des produits également nécessaires, également normaux, — on risque de paraître tolérer le mal comme le bien. — De telles théories où manque une « conclusion judiciaire1 », peuvent avoir de fâcheuses répercussions sur des esprits débiles ou gâtés. Et le philosophe n'est-il pas responsable un peu des interprétations qu'on donnera à sa doctrine?
i. Correspondance, t. IV. Lettre à Paul Bourget, 29 septembre 1889, p. 292.
Ces scrupules, à la longue, devinrent, chez Taine, tyranniques. Après 1870, il ne supportait plus d'avoir pu passer pour un sceptique moral: il se justifiait partout en répétant : « L'analyse une fois faite, on n'arrive pas pour cela à l'indifférence l. »
Mais, malgré tout, il restait inquiet sur les conséquences de son œuvre5; il redoutait ce qu'on a appelé la « chute naturelle des idées. » Ce fut là ce qui le détermina à s'installer dans l'action pratique, comme le personnage de Gœthe.
Par quelles étapes en vint-il à cette résolulion, et — l'attitude nouvelle une fois trouvée, — quelle fut l'œuvre entreprise, voilà ce qui nous reste à montrer.
Très profondément et d'abord, la crise qui détourne Taine de l'intellectualisme spéculatif apparaît comme la revanche d'une sensibilité longtemps refoulée. On nous permettra d'insister sur ce point.
Quelle que fût chez Taine la prédominance
1. Correspondance, t III. Au directeur du Journal des Débats, 19 décembre 1872, p. 215.
2. Correspondance, t. IV. Lettre ù M. G.Brandès. Paris, 23 avril 1888, p. 264.
de l'esprit, il n'y aurait pas lieu de le croire dénué des qualités du cœur. La maladie suffit d'ordinaire à incliner ceux qu'elle tourmente vers un sentimentalisme affectueux et teinté de mélancolie. D'autres causes encore agissaient sur Taine : l'effet d'une enfance traversée de charmants souvenirs mêlés à de pénétrantes tristesses; les enseignements d'une adolescence éclose dans le milieu familial, près de sa mère veuve et de ses sœurs.
Il en garda, avec l'amour de l'ordre et des vertus morales, certaine douceur d'àme, très persuasive, que seuls ses amis ont bien connue. Car il a toujours travaillé à contenir cette part de lui-môme : c'était là le scrupule d'un timide qui détestait — presque autant que le plaisir vulgaire et l'enthousiasme tapageur, — le trouble orgueilleux des passions et l'étalage des sentiments.
Taine n'est pas romantique : il considérait les grands mouvements de l'àme comme une folie. Il rêvait de silencieuse intimité dans une petite maison en briques vernies1. Avoir un ménage simple, à la campagne, avec des
i. Carnets de voyage. Notes sur la province, 6e édition, in-16. Douai, p. 156.
causeries amicales, et quelques jouissances d'art, tels étaient ses vœux. 11 reprenait le mot de Chateaubriand : « Si je croyais encore au bonheur, je le chercherais dans l'habitude l. » Mais d'ailleurs, il a soin de nous avertir ainsi qu'il ne croit plus au bonheur. Le calme seul est possible. Pour y atteindre, il faut vivre intérieurement, refréner sa nature sentimentale, apprendre l'impassibilité stoïcienne d'un Marc-Aurèle. Hors de nous, tout n'est « qu'irréilexion, idées confuses2 »; l'amour même, qui nous aveugle tant, ne saurait résister à la clairvoyance du sage.
Taine travaille donc à contenir son naturel, à affecter la sécheresse. Il ne croira jamais être assez insensible. Il aura la pudeur de ses plus légitimes émotions, au point de paraître brutal. — Là-dessus, Stendhal était son maître ; il répétait avec Stendhal : « 11 est indécent de donner son cœur en spectacle ; il vaut mieux être accusé de n'en avoir pas3. »
1. Correspondance, t. I. Lettre à mademoiselle Sophie Taine, 22 juin 1852, p. 27>S.
2. Correspondance, t. 1. Lettre à Prévost-Paradol, 2 mars 1849, p. 54.
3. Correspondance^. III. Lettre à M. Francis Charmes, 19 janvier 1872, p. 177.
Cet aveu de préméditation dans la dureté est précieux à retenir. Il dénote l'effort tenté par Taine pour atrophier une sensibilité vivace, et qui tressaille pourtant à plus d'une page de l'œuvre. On prévoit que cette contention volontaire devait amener un bienfaisant retour. — Lasensibilité de Taine aura son heure : elle percera, elle jaillira, elle triomphera. A cette force intime, Taine doit la crise féconde quiJ'a dégagé de la pure spéculation, de la science indifférente, lui a fait comprendre un autre idéal, a atténué son mépris pour l'homme; l'a rapproché enfin de la vie pratique par la religion, la morale et l'histoire.
Cette crise ne s'opéra point sans détour; et pour en suivre les phases, il faut rappeler ici, il faut faire intervenir ce qu'on a appelé le « pessimisme » de Taine.
C'était plutôt,, comme on l'a remarqué, l'optique spéciale à un idéaliste désenchanté. Taine ne pouvait se défaire du souci de se regarder vivre, et d'observer les autres. Ne trouvant nulle part la vie parfaite, il souffrait, il méprisait l'homme. C'est qu'il avait le goût de scruter minutieusement le détail, et
là, infailliblement, il apercevait la laideur, « l'analyse n'amenant pas l'indulgence *, » comme il l'avouait lui-même.
Mais quoiqu'il se reconnût dans la logique de son tempérament, et môme dans la vérité de la vie, Taine se rendait compte qu'il y avait quelque excès en son humeur désabusée. Ses notes de voyage étaient partout chagrines; môme en Angleterre, en regardant une société qu'il admirait, il lui semblait « toucher la croupe bestiale et fangeuse 2. »
Il s'inquiéta donc d'une amertume si continuelle, et y chercha des antidotes : il eût souhaité, nous dit-il, voir le bien, trouver des motifs d'approuver. 11 essaya de se choisir, par un secret parti-pris, un fonds de réflexions consolantes : Les progrès de l'expérience humaine n'avaient-ils pas créé la science et l'art? Si vivre était toujours souffrir, est-ce qu'avec les siècles, des peines meilleures n'étaient pas nées, plus nobles, moins grossières qu'aux temps de misère et d'animalité? Ainsi raisonnait-il parfois. Mais
1. Revue de l'Instruction publique, 19 avril 1855. — Article sur les maximes morales de La Rochefoucauld.
2. Notes sur l'Angleterre, éd. in-16. Hachette et O. Paris, page 134.
malgré tout, on devine qu'il ne parvenait guère à anéantir en lui cette tristesse d'observation qui paraît bien inhérente à l'observation même.
Il ne sentait pas même le droit de consoler sa « malheureuse clairvoyance ' » par l'illusion d'un progrès possible, d'une œuvre de secours à tenter. Pour un déterministe psychologue, le monde moral, comme le monde physique, est étroitement dépendant des conditions qu'il subit. Les hommes ont la conduite qu'ils doivent avoir, d'après les époques et les climats. Il n'y a pas de mieux à espérer.
D'autre part, si la laideur et le mal triomphent, c'est profit pour le savant : il a chance d'observer des dépravations, des difformités plus étranges. Pourquoi voudrait-il s'en priver?
Ainsi Taine était condamné à une attitude de curiosité indifférente, sinon cruelle. — Et pourtant il entrevoyait la pitié...
Vers le moment où commençaient en lui ces doutes et ces besoins, Taine fut mis par les circonstances en rapport plus intime avec la
1. Correspondance, t. 1. Lettre à Prévost-Paradol. 20 mars 1849, p. 60.
nature et l'art. Il visita l'Italie ; il commença à Paris ses cours d'esthétique. Ces voyages et ces études lui furent salutaires.
Taine avait une façon très distincte de sentir les beautés de la nature. — D'autres ont été plus artistes, bien mieux subjugués par les sensations. Lui, raisonnait et s'analysait ; peut-être même avait-il trop souci des documents en face des paysages. En général, il ne se laissait émouvoir qu'après réflexion, lorsque, chez lui, il avait repris la plume. Le souvenir alors s'épurait ; les méditations naissaient, sans l'obsession de l'impression physique ; il dégageait des spectacles vus, selon son tour d'imagination, les lois profondes de la vie.
De là la qualité particulière de ses descriptions. Qu'il s'agisse des lacs de la Suisse ou des monts Pyrénéens, la sensation se creuse en un même sentiment; le détail pittoresque n'est pas négligé, mais on sent que l'observateur a été dominé surtout par une vision dramatique de l'infini des temps, de l'amplitude des mondes. C'est un philosophe qui s'est trouvé égaré au milieu des choses ; il a cherché à exprimer ce sentiment d'une force mys-
térieuse, d'une âpreté inouïe, que donne la soumission aux lois naturelles, lia transposé son déterminisme en poésie, en contemplation...
On peut démêler comment cette compréhension profonde et neuve de la nature avait d'abord renforcé chez Taine la misanthropie.
Avec ses grandioses amoncellements etles richesses limpides de ses eaux, la nature lui offrait le spectacle d'une puissance achevée, ne prenant sa loi qu'en elle-même. Par contraste, la position sujette de l'individu apparaissait plus dramatiquement. Même en gardant l'orgueil que la confiance en la pensée inspire, comment ne pas éprouver sa disproportion et sa faiblesse d'homme, devant les forces du monde, magnifiques et dominatrices?
Telle fut d'abord la pensée de Taine, et, par une certaine dureté assez commune aux purs intellectualistes, son dédain de l'humanité s'en accrut. 11 eut plus de mépris que de pitié.
A la longue seulement, ce sentiment changea ; à vrai dire une interversion complète se produisit alors dans l'àme de l'observateur. Taine sentit qu'à regarder de très près la nature,
on perdait quelques-unes des raisons de l'admirer sans réserves. Est-ce qu'il perçut, sous la paix apparente des choses, un douloureux malaise? Entendit-il les gémissements de la création, les voix d'agonie perdues dans le murmure décevant de la vie universelle ? On peut le croire. En tous cas le désenchantement devint complet.
Sans peut-ôtre moins aimer le lac, la foret, ou la montagne, Taine se sentit porté envers l'homme à un sentiment plus bienveillant. Il fut attendri de sa misère : parce que, au milieu des souffrances, l'homme du moins gardait encore un sentiment d'équité, tandis que la nature heureuse, mère aveugle et insensible, appesantissait ses tempêtes même sur les moissons du juste. — Taine devait arriver à conclure : Le noble cœur de l'homme, seul, comprend la justice.
Ainsi se précisait peu à peu, et par détour, un idéal nouveau.
L'effet et le progrès de ces réflexions se manifesta, lorsque Taine eut à formuler des jugements d'esthétique. C'est par là que sa critique d'art diffère si curieusement de la critique littéraire.
Assurément, devant les arts plastiques, comme devant les œuvres de la littérature, Taine reste psychologue et historien. S'il veut bien s'intéresser à certains effets d'art pur, ou de virtuosité, — aux déploiements de la force, aux audaces des visions et des teintes, — il avoue chercher surtout, sous les couleurs et les lignes, des documents sur une époque, ou les confidences d'une àme. Et ces tendances sont bien celles qu'il apportait déjà à la critique littéraire.
Mais voici la nouveauté : en appréciant l'art d'un statuaire ou d'un peintre, Taine ne glorifie pas principalement la réussite et le talent : il ne se contente pas, pour décerner l'éloge, d'examiner si les « effets » sont « convergents », si l'artiste a su choisir les « caractères importants » de son modèle. Ce que Taine regarde et juge surtout, c'est l'effort tenté vers l'idéal, la prédominance accordée aux sentiments d'amour et de noblesse morale, sur les passions brutales, puissantes et vulgaires. Il veut qu'on l'émeuve, et que, par cette émotion, on l'incite à des sentiments élevés, attendris, pour tout dire, à des sentiments « bienfaisants. »
La « bienfaisance du caractère », mot nouveau, critère insolite dans une critique déterministe! A côté des classifications scientifiques et logiques, une hiérarchie morale trouve place. C'est la preuve de la puissance qu'avaient prise, lentement, les impulsions nouvelles. Pour la première fois, dans l'œuvre et la méthode de Taine, un élément venu du cœur s'introduit. Cette idée de la bienfaisance nécessaire à la qualité de l'art, comme à la beauté de la vie, ce n'est plus, ainsi que les autres idées de Taine, un théorème à démontrer, c'est l'expression d'une passion directrice, d'un instinct nouveau. Et ce sera le pivot des pensées à venir.
Ainsi s'achève la courbe de réflexions et de sentiments qui ramène Taine à la bonté : regardons-le donc maintenant au moment où pénétré de tendances bienfaisantes, il va chercher une conclusion pratique à ses réflexions abstraites.
Nous connaissons assez le Taine de vie intellectuelle, pour savoir qu'il ne consentira jamais, même dans l'intérêt de son idéal, à rien sacrifier de sa méthode et de ses théo-
ries. Comment va-t-il donc réaliser l'accord? Comment, des résultats de ses recherches, fera-t-il sortir une religion, une morale, une règle politique?
A regarder l'homme et le monde, Taine s'était peu à peu convaincu de l'importance morale qu'avait pour nous l'acceptation franche du déterminisme.
L'homme lui paraissait condamné à vivre dans un monde d'universelle hallucination. Il concevait la nature comme un théâtre où paraissent et circulent des silhouettes colorées, — sortes de fantômes qui sous leur déploiement illusoire nous cachent la réalité inflexible des formules et des lois. — Or, pensait Taine, l'hallucination une fois reconnue comme nécessaire, l'homme n'est plus dupe du rêve où il s'agite. Et en même temps qu'il prend ainsi une attitude de sage, il acquiert les moyens de guérir le désordre de ses pensées ; il est délivré de l'inquiétude comme de l'espoir1. Il possède le calme nécessaire à l'action, la faculté de dominer le spectacle médiocre de son existence, la satisfaction
1. Nouveaux Essais de critique et d'histoire. Article : Marc-Aurèle.
d'ouvrir son âme à la vie contemplative '. Quelles ressources puissantes de bonheur ! N'est-ce rien pour un esprit d'élite, suffisamment averti de sa faiblesse, que de pouvoir constater comment les aspirations de l'homme concourent au même but que les puisssances de l'univers 2 !
Elle n'est donc ni inquiétante, ni perfide, cette nécessité qui nous fait naître et vivre. Le mieux est de la reconnaître sans réticence, de se proposer pour idéal et pour règle le « Tâche de comprendre », déjà défini par le philosophie de Gœthe3. — Dernier mot et suprême règle d'une conduite morale : Tâche de comprendre ! Cet effort pour pénétrer l'énigme humaine absorbera toute une vie, délivrera l'homme du souci des besognes mesquines, comme du trouble des passions vaines. Là est la vérité, là est le bonheur.
C'était fort bien ; mais Taine se rendit compte qu'il donnait là une solution bonne à une élite, et par conséquent inapplicable aux ma-