Stflndlial, Rouge et Noi
IJ. TAINE. COHUESPONDANCE, iO
être tranquille. Le métier me tient à la chaîne, et la grande main de notre Dieu d'en haut, le Minisire, nous tire de temps en temps pour nous la faire sentir. Saut cela, je n'aurais presque point d'ennuis. 11 me semhle que Spinoza et Descartes ont été heureux dans leurs villages de Hollande, que si j'avais assez d'argent, j'irais vivre au cinquième à Paris, que la science vaut hien qu'on l'aime pour elle-même, sans en faire un moyen de succès. Je ne compte plus sur rien d'heureux pour l'avenir; je commence à renfermer mes désirs en un désir unique, qui est celui d'éclaircir mes idées et de résoudre mes prohlèmes. Je l'essaie du moins, malgré des houtades de colère, d'amour-propre blessé, d'ambition trompée ; j'espère pourtant qu'après quelques bourrasques mon ciel finira par devenir serein. Je tâche de m'apaiser de toutes les manières ; je vois peu de monde, je ne lis plus de politique; s'il était possible, je voudrais oublier les choses d'aujourd'hui, et vivre avec mes amis, les idées et les arts.
Ceci est bien ermite et j'avoue que j'ai mes accès comme toi. Qu'y faire? notre jeunesse se révolte contre notre condition. 11 faut choisir, quitter l'une ou l'autre, faire de son métier un gagne-pain et philosopher en silence, ou jeter la robe aux orties et se lancer dans l'incertitude de l'avenir. Lequel est le mieux? Prévost a peut-être raison*. Mais chacun suit son caractère. Où te porte le tien? Cher ami, causons, gai'dons notre
1. Prévost-Pnr.-Klol avait quitté l'Ecole, en congé, a^ant la \m de sa troisième année.
vieille fraternilé d'Ecole. — Tu médisais dans nos promenades autour de la cour carrée que le premier je t'avais parlé sérieusement et intimement. Faisons comme alors. Platon a bien raison de dire qu'il n'y a que deux biens au monde, la pliilosoi)liie et l'amitié. Que font Marot, Ponsot, et la 5*^ année?
A MADEMOISELLE VIRGINIE TAINE
Poitiers, 28 avril 1852 Positivement, ma chère, ma mère a tort de croire que j'embellis (sous-entendu : ma position; diable! j'aurais l'air d'un fat). Ma chambre est tranquille et jolie; je vois au bout du jardin un ciel magnifique. Et en ce moment je t'écris enfoncé dans une ganache, entre ma bibliothèque, mon divan et mon piano, comme un vrai sultan. 11 est vrai que je ne puis plus être agrégé. Peut-être, pourtant; quoique la chance soit petite. J'écris mes thèses, le titre de docteur compte pour deux ans de services. Si je l'étais au mois d'août, cela ferait cinq ans de services, j'aurais vingi-quatre ans et demi. On pourrait peut-être obtenir une dispense d'âge; cela est douteux, mais enOn.... — J'ai vu ici le recteur à qui j'ai expliqué les sales petites aventures de Nevers. La lettre que lui a écrite M. Lesieur est la répétition de la mienne. On tente une épreuve sur moi. Soit, j'essaierai de la bien subir. Poiu' commencer, et d'après l'avis des autorités, j'ai refusé aux élèves l'autorisation de lire à
Wt CORRESPONDANCE
leur bibliothèque les Provinciales, Tartufe, VÉcole des Femmes, Jocelijn. Cela est à mourir de rire, mais nécessaire. Cette ville est ultra-vertueuse, et les pieux parents qui lisent Paul de Kock vous vilipenderaient si \ous corrompiez ainsi leurs enfants. Notre honnête cité est encore un peu plus bête que Nevers. On y regorge de couvents et de nobles. Et entre tous les pays de la terre, c'est un des moins pensants. Je suis épouvanté en lisant les devoirs de mes élèves. Hier, dans un discours français de trois pages, j'ai trouvé six prosopopées, l'une à l'Italie, l'autre à Constantinople, l'autre au siècle de Périclès, l'autre au Génie des Beaux-Arts, etc. Je leur demande la raison de ce lyrisme effréné : « Monsieur, nous ne savions que mettre. » — Voici quelques vers français sur les insectes de l'Hypanis (un des insectes parle du haut d'une fleur) :
Je veux vous faire part de mon expérience, Apporter 7noi aussi le fruit d'un peu de science Oui vous est due de droit. Parmi tous les malheurs Qui diminuent de Dieu les immenses faveurs. Comptons surtout. Messieurs, cet esprit d'injustice Envers le Créateur. Portes ainsi au vice, Nous oublions déjà le sort qui nous attend. Etc....
Que dites-vous de l'esprit du sexe masculin? J'ai peine
à croire qu'une fille osât écrire de pareilles sottises. Je
suis vraiment dans la fosse aux lions, je me hérisse
d'horreur à chaque instant en écoutant ces gentillesses
poitevines. Au moins, à Nevers, mes élèves ne mettaient
pas d'absurdités. Ici, ce sont les écui'ies d'Augias.
Je suis content d'avoir passé un jour à ncthcl'. Ce sont des mœurs antiques, mais elles me plaisent, parce qu'elles sont naturelles, et que rien n'y manque. Ensuite, ce sont des personnes très bonnes, et je trouve au fond de moi-même quelque chose de Rethelois, l'esprit de famille.
J'imagine que vous irez bientôt à Beaurepaire ^ ; les feuilles s'ouvrent, et la campagne verdit d'une manière charmante. Les paysages ont une grâce qu'ils n'ont à aucun moment de l'année. En passant par le moulin, et du côté de Longwé, il y a un petit sentier qui monte dans les bois et rencontre souvent le ruisseau, avec de grandes clairières pleines d'herbes fraîches et épaisses. Le ruisseau est noir, bordé d'aulnes, l'eau est claire et rapide. Il n'y a rien de plus solitaire et de plus charmant.
J'ai trouvé ici un professeur de Faculté, condisciple de mon père, dont le fds est le premier élève de ma classe, M. Anot de Mézières. Son frère, inspecteur à Versailles, vient d'être destitué pour un article qui blâmait la loi sur l'Instruction. Le gouvernement a la main rude et jette à bas ceux qui se permettent le moindre mot. Je n'ai envie de rien dire; la table où je suis est composée de gens bien élevés, et Ton n'y parle pas politique. 11 est probable qu'à mesure que je m'éloignerai de l'Ecole normale, je me façonnerai mieux au monde, et que j'en prendrai le silence et la nullité. Mon