Chez M. Jules Simon
monde. Ici on est forcé de se taire, et quelque bonne envie qu'on en ait, on ne se tait jamais assez.
Je t'enverrai ma prose française quand elle sera faite. Il y aura peu de style. Ce sera de la pure science. Tu m'enverras un paquet de notes et de corrections. Réellement, je crois avoir trouvé plusieurs choses, et une théorie une ; surtout des faits palpables sur la nature de l'âme. Sera-ce trop hardi? Tu apprécieras.
J'ai trouvé ici Saigey que tu as connu à Bourbon. 11 est fâché d'avoir fait le métier de machine mathématique à son école, et voudrait goûter des sciences morales. 11 est poli et spirituel et je suis heureux de l'avoir.
Réponse vite voci in deserto clamanti.
A M. LEON CROUSLÊ*
Poitiers, 25 avril 1852
Mon cher ami, Prévost t'a vu sans doute et t'a raconté mes aventures. Me voici à Poitiers, suppléant de rhétorique, avec une lettre menaçante et promesse de destitution, si je ne suis pas parfaitement nul. Mais laissonsla toutes ces misères. J'en suis si las, que je n'ai plus même envie d'en parler.
Nous sommes tombés tous les deux dans le même trou. Plus d'agrégation (pour moi du moins cette année), et pour tous deux dans dix-huit mois, un examen
l. Crouslé (François-Léon), né on 1850, entré à l'École normale en 1850, professeur à la Faculté des Lellres.
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absurde qui recevra toutes les médiocrités. Que faitesvous à l'École? Y restez-vous? Prends-tu une autre carrière? Quelle désillusion, mon ami! Il faut être en province pour comprendre jusqu'à quel point les parents poussent la susceptibilité, et les élèves, la bêtise. Je corrige des discours français, qui me donnent la nausée; d'après l'avis du censeur, je refuse aux élèves qui me la demandent l'autorisation de lire les Provinciales; j'entends dire par mes collègues que la philosophie a perdu l'Université. Ce qu'on demande au professeur, c'est l'absence d'idées, de passion, une âme machine, le vieux pédantisme des vieux cuistres qui enseignaient « Barbaro » et « AmoDeum ». Tout ce que tu acquiers à l'Ecole t'est nuisible, connaissances, distinction d'esprit, opinions personnelles, jugement libre sur quoi que ce soit. Je comprends enfin le grand mot de M. de Talleyrand : « N'ayez pas de zèle. » Le vrai professeur est un fossile parlant, qui ne sait pas un mot de son siècle, une sorte de La Harpe et de Lebeau (•). Ton titre d'élève de l'École te sera funeste. Sortir de ce repaire infâme, c'est être pestiféré ; on n'imagine pas ce qu'il faut d'efforts, d'attention sur soi-même, de persévérance pour arrêter sur ses lèvres l'idée neuve, ou l'expression vive qui veut en sortir. On n'imagine pas surtout, quand on a passé trois ans parmi des gens instruits et de grands auteurs, quelle désolation c'est de corriger les plates niaiseries emphatiques des élèves,
1. lluinaniste et historien, secrétaire de l'Académie des Inscriptions en 1755.
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de sentir qu'on n'est pas compris, de répéter forcément ce qu'on juge indigne d'être écouté, de rabaisser ses idées et son enseignement, de vivre parmi des gens sans idées ni passion, que les idées et la passion offusquent. Noire histoire est celle de Julien* au Séminaire.
J'essaie de me distraire en faisant mes thèses (la française sur la Sensation ; — la latine sur la Perception extérieure). J'ai laissé là les Allemands; aujourd'hui, on ne peut les lire qu'en cachette. Creuser et mettre au jour les mines d'outre-Rhin, c'est s'exposer à faire explosion. J'ai écrit à M. Simon, supposant que M. Le Clerc lui remet encore l'examen des thèses, et qu'il me faut son autorisation préalable. J'ai passé si vite à Paris que je n'ai pu voir ni lui, ni M. Vacherot, ni loi, ni personne, sauf Prévost un instant.
Es-tu guéri? Oui, j'espère. Mais l'âme est-elle encore malade? Que je comprends bien ces dégoûts, ce besoin de plaisir, et d'émotions que nous n'aurons jamais, qui sont pour les nobles et les riches!... De loin, peutêtre ils sont heureux ; mais de près leur vie est si vide •et si ridicule, que je cesse de la désirer. Somme toute, travailler est encore le meilleur sort. On s'intéresse à son ouvrage, l'ennui passe, on a détruit le temps et sans s'en douter on approche du grand repos. On perd, à mesure qu'on vit, toutes ses espérances. Quels bonheurs ne rêve-t-on pas à dix-sept ans! La gloire, l'amour, la fortune. Aujourd'hui, je ne demande qu'à