‹ H. TaineChapitre 104 sur 160 · Yoir p · texte numérisé non relu

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traiter. Seulement, veuillez l'engager à y réfléchir encore : il sort de l'École, et je sais qu'on n'y enseigne pas Reid; qu'il prenne la peine de l'étudier complètement; qu'il revienne sur les théories ou au moins sur les expressions de sa lettre. Qu'est-ce que c'est que des images de sensations, qui seraient dans le cerveau, des sensations illusoires qui nous représentent les objets extérieurs? Le monde extérieur n'est donc qu'une illusion? Qu'est-ce que c'est encore que la nature qui a V intention de nous faire connaître l'extérieur, et qui emploie pour cela un moyen ingénieiixl Comment parvient-il à rétablir la théorie d'Aristote sur la ^^u/Y) qui périt avec le corps, sans considérer que, s'il attribue au corps les inclinations et, comme le veut Aristote, les connaissances particulières, il ne sera pas difficile d'attribuer au corps des connaissances générales? Comment dit-il que ces doctrines-là ne sont pas dangereuses?

J'ai vu M. Taine au dernier concours d'agrégation. Il a un très grand talent de parole; ses mœurs oratoires sont irréprochables, il est impossible de s'exprimer avec plus de grâce et de mieux séduire son auditoire; mais ce sont là des qualités oratoires et non des qualités philosophiques. Il n'avait été que le cinquième dans les compositions, et, après s'être élevé au premier rang dans l'argumentation, il retomba au dernier par sa leçon sur YÉlre identique au Bien^. Je suis persuadé qu'il a trop d'imagination pour être philosophe, et qu'il trouverait dans la littérature et la poésie un emploi plus légitime et plus heureux de ses brillantes qualités.

Agréez, monsieur le Doyen, mes profonds respects.

Adolpue Garnier.

1. Voir, p. 124 et suivantes, les faits relatifs à lagi^égation de philosophie.

t/ANNÉE DE PROFESSORAT 251

A SA MÈRE

Poitiers, 26 mai 1852

Depuis mon arrivée, je travaille soir et matin, jours ouvriers, dimanches et fêtes, à mes deux thèses. Je les ai achevées ce soir, et dans quinze jours je les auiai mises au net et envoyées à Paris. Je joue gros jeu, peut-être. Je mets au jour des idées toutes nouvelles, partant contraires à celles des examinateurs; mais si j'arrive, je sors de la foule, et c'est là ce qu'il me faut.

J'ai été fort heureux pendant tout ce temps. Causer avec des idées est un plaisir infini et une occupation passionnée. Toutes les facultés sont tendues, on oublie le reste, les jours fuient comme une flèche et, à la fin, on est content de soi, parce qu'on a fait un véritable effort et une action d'homme. Cela même est une sorte d'ivresse, plus on a bu, plus on veut boire, et l'habitude aidant la passion, on en vient à ne plus vouloir sortir de sa chambre. Je comprends en ce moment ceux qui ont vécu sur leur chaise, regardant dans leur cei'veau, ne daignant pas même mettre la tête à la fenêtre pour regarder ce qui se passe. Il semble qu'aucune affaire particulière et pratique ne vaille la peine qu'on s'en occupe, je n'ai pas eu la moindre curiosité de lire les journaux; je me soucie de la politique comme d'un fétu, j'ai mon monde à moi, je veux y rester, et je laisse ceux qui voudront, se quereller pour les habits, le gouvernement, l'argent, les places, etc. N'est-ce pas là une disposition heureuse? Il me semble que, quoiqu'il arrive,

j'ai désormais en moi-même un refuge contre tous les événements.

Je ne pense pas que qui que ce soit ait la plus petite chose à dire contre ma classe. Je lis à mes élèves Bossuet et le Misanthrope^ et je vais corriger un discours que deux d'entre eux adresseront à l'évéque le jour de la confirmation au collège. J'imagine que je finirai par devenir un saint, et qu'un jour je vous enverrai mes reliques.

La table on je mange est mieux composée qu à Nevers. Quelques-uns des jeunes gens qui s'y trouvent sont musiciens, et nous jouerons ensemble. Mon propriétaire a une charmante petite fille de dix-huit mois, qui marche déjà un peu, qui regarde en face avec ses grands yeux bleus, et qui embrasse tout le monde ; son jardin est plein de roses; enfin, j'ai vu aux environs deux endroits assez riants et assez verts. — Du reste, aucune nouvelle ; jene pourrais vous en donner qu'en racontant ma thèse, et. Dieu merci, mes juges seuls subiront cette corvée. — La conférence qu'on me promettait au collège s'en est allée en fumée, et j'aurai simplement mes 2 000 francs. Aucune lettre de qui que ce soit.

La Faculté gardera peut-être longtemps ma thèse pour l'examiner avant de me donner la permission de l'imprimer. — L'impression, dit-on, durera plus de trois semaines. — Enfin ce ne sera que dix jours après que l'examen oral commencera. Mes collègues me disent que j'aurai du bonheur si je passe cette année; et si je passe je devrai pi'obablement rester à Paris jusqu'à la fin

d'août. Au premier septembre la Faculté cesse d'examiner.

M. Barthélemy-Saiiit-Hilaire, à qui mon oncle* m'a présenté, a refusé le serment, et partant n'est plus rien. M. Simon non plus : il écrit pour vivre; tous mes amis sont détruits. Il faut se tapir dans un trou et vivre comme un rat philosophe. Pour le moment, mon trou me plaît, la musique m'égaie, le ciel est beau et je ne demande qu'une chose, des lettres.

A M. LEON CROUSLE

Poitiers, 2 juin 1852

Mon cher ami, merci de (es bonnes et aimables lettres, et pardon pour mon silence obstiné. Je pioche depuis un mois et demi dans le rude sol du doctorat, de cinq heures du matin à onze heures du soir; j'ai fait le brouillon du latin, et je viens de mettre au net la thèse française. Littéralement, j'ai l'âme noyée dans les sensations, les nerfs, la conscience, le cerveau, la perception extérieure, et je suis presque incapable encore de répondre à ta lettre.

Je regarde ma thèse avec plaisir et terreur parce qu'elle est nouvelle ; M. Garnier en a approuvé le sujet^, mais en blâme les conclusions et finit par dire que je suis orateur et littérateur, mais non philosopl:e.

1. M. Adolphe Bcznnson, qui avait été le collègue de M. Bartliclemy-Saint-liilaire à l'Assemblée Constituante de 1848.

2. Yoir, p. 249, la lettre de M. Garnier à M. Victor Le Clore.

254 COimESPO>'DANCE

Quelle mine fera-t-il en la lisant? La sacro-sainte Sorhonne recevra-l-elle un hérétique ? Voilà la question qui me trotte aujourd'hui dans la cervelle. Mon sujet ezt beau; la chose dont je traite est la limite des sciences morales et des sciences physiques, du monde naturel et du monde intellectuel. Elle donne la relation du moi et des nerfs, de l'âme et du corps, de la force et de la matière, de l'unité et de la multiplicité, et cela expérimentalement, ce qui est le grand problème des sciences naturelles; elle donne une théorie du moi en tant qu'objet de la conscience, partant des idées, par conséquent de tous les phénomènes humains, puisque les volontés dépendent des passions et les passions des idées. Elle plonge donc dans les deux mondes, et donne le résumé de l'un et le principe de l'autre. Mais l'horreur, c'est qu'elle est nouvelle. Je vais écrire à M. GarnierS en lui envoyant ma prose, sur l'avantage des théories nouvelles, de la contradiction, etc. ; lui prouver syllogistiquement que je ne suis ni sceptique, ni matérialiste. Prie Dieu, ou plulôt les grands hommes de la petite salle noire par qui il se manifeste, d'être bénins et débonnaires.

Je tente la fortune comme notre ami Prévost. Ce serait trop, quoi qu'en dise Horace, d'avoir à la fois

Exiguum censinn turpcmque repuUam.

Maintenant, mon cher, un mot sur ta morale. Je t'assure que j'ai l'âme parfaitement calme et que je n'é-

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