‹ H. TaineChapitre 105 sur 160 · Yuir p. '2(Î · texte numérisé non relu

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prouve ni mépris ni rancune pour les bonnes gens qui m'ont battu. Comme tu dis, je suis tout en Dieu, et je m'abîme dans l'espérance de la vie éternelle. Depuis deux mois, je n'ai pas donné une heure de pensées à mon avenir, à mes espérances de fortune ruinées, aux aiïaires politiques ; par système, je ne lis plus de journaux, et j'évite les conversations irritantes. Je m'enferme dans l'abstrait et dans le général pur. Je tâche de vivre en dehors du temps et de l'espace, et je trouve même qu'on y vit fort bien. Un travail acharné et une construction d'idées donnent un contentement profond et une paix absolue. Quand j'ai la tête trop lasse, j'ai mon piano et la campagne, et j'y prends une quiétude infinie. On n'imagine pas cela dans votre fiévreux Paris, ni surtout dans notre ergoteuse École. Je comprends entièrement la vie de Descartes et de Spinoza, et je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas comme eux. Descartes, il est vrai, avait le suprême bonheur de posséder de quoi vivre, mais l'autre était obligé de polir des verres d'optique. Eh bien ! nous sommes obligés d'enseigner la rhétorique ou la grammaire. Est-ce pire? pas du tout ; en moyenne, le service de l'État me prend deux heures par jour. Je trouve fort beau d'affranchir sa vie moyennant un si court esclavage. Nous allons en Terre Sainte, et le tribut qu'on nous fait payer à la porte n'est pas exorbitant. En cela l'Université est excellente ; pour peu qu'on supprime en soi l'ambition, le désir du plaisir, l'amour de la société et qu'on sache vivre seul avec ses idées, on peut y être heureux. Or j'espère pouvoir

Opérer toutes les réformes intérieures dont je te parle. Ceci est une affaire de temps. En sortant de l'École, nous sommes expansifs, politiques, militants ; nous avons besoin d'art et de société ; je pense qu'en quelques années on finit par se contenter de sa propre conversation et de celle des arbres et des nuages. L'Université a l'avantage de nous défendre toute autre vie que la vie scientifique. Elle nous force à être philosophes, sous peine d'être brutes. Mon choix est fait.

De mêm.e pour les élèves. On finit par les traiter comme ils le méritent : je mets les miens en retenue avec un succès parfait et je lis leurs platitudes avec une tranquillité stoïque. Quand on a pris son parti, on ne s'irrite plus de voir des hypocrites et des sots.

C'est là, mon cher ami, la réforme difficile. Nous prenons trop à l'École l'esprit égalitaire. Nous faisons l'absurde hypothèse que tous les hommes sont des hommes. Pas du tout : quelquefois on en rencontre un par hasard; les autres sont des machines, comme tu dis fort bien, qui nous font du pain et des habits, et j'ajoute, qu'on salue avec respect. Il faut s'habituer à vivre dans la grande mécanique des rouages stupides. En se cuirassant d'orgueil, on ne sent plus leurs chocs, on oublie les êtres particuliers, et l'on ne songe plus qu'aux choses générales qui seules méritent de nous occuper.

Écris-moi pourquoi tu es resté dans la boutique. Ma seule raison est qu'elle me donne 1 800 francs et ne me prend que deux heures par jour.

Qu'est-ce qui remplace M. Simon en première année? Qui a donné sa démission ? Est-ce de Benazé^ ? Amitiés à tous les nôtres, et à toi, salut et fraternité.

A PRÉVOST-PARADOL

Poitiers, 2 juin 1852 Mon cher bonhomme, je te félicite d'être un grand homme ^ C'est fort joli d'abord, ensuite c'est profitable, et si ton traité avec Hachette était venu un mois plus tard, ton brevet d'éloquence aurait été escompté. Mais n'importe, te voilà lancé : relations, journaux, revues, etc., tu as tout. Pousse ferme ta béte, et que du fond de mon trou noir j'entende les applaudissements qui te sont dus.

Moi aussi, mon ami, je me remue dans mon étroit domaine : non pas que j'aspire aux suffrages de la littéraire Académie,

Non tanta decel fiducia victum.

(Pourtant, par parenthèse, envoie-moi la question de l'Académie des sciences morales sur le sommeil.)

Mais je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne, et d'ici à huit jours j'expédierai 150 pages de

1. M. de Beuazé, eiilré à l'École normale eu 1851, mort en 1860. Son frùrc aine, ancien conclisciide de M. Taine à Bourbon, es"; demeuré son ami.

2. Prévosl-Paradol avait eu le pri.v d'éloquence à PAcadémie française pour son éloge de Bernardin de Sainl-Pierre.

prose française et un grand thème îatin à M. Garnier. Mes Sensations sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont encore qu'au brouillon. Pourquoi ai-je élé si vite? Parce que nos seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te dire avec quels tours de reins il a fallu piocher pour arracher de mon cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est impossible.

Encore en ce moment les sensations, les perceptions, les imaginations, les conceptions, les représentations, les illusions et tout le bataillon des on me danse dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je pense qu'on ne fait j.imais si bien une chose que quand, après l'avoir méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer.

M. Garnier m'a dit qu'il approuvait les sujets, mais non les conclusions. (Je le savais, puisque je fais la guerre à Ueid.) Que va-t-ildire, et me recevra-t-il? That is ihe question. Il y a là une théorie des rapports du moi et du système nerveux, qui n'est pas matérialiste, mais qui scandalisera les spiritualistes. C'est YhnEli/eux. d'Aristote prouvée expérimentalement. Mais le pis est que le reste est nouveau. Tu es trop dans l'Académie Française pour que je t'envoie ces épînes scientifiques. Mais à parler franc, j'ai horriblement peur de piquer les doigts de ces Messieurs.

Quant aux nouvelles que tu demandes, mon cher,

LAININÉE DE PROFESSORAT 259

rien du tout. J'ai vu Treille * deux heures. Je rnels mes élèves en retenue et j'obtiens un silence parfait. La retenue, système fort ingénieux, consiste à mettre l'élève dans une chambre où il écrit pendant une heure sous la dictée du maître d'études au lieu d'aller en récréation. A propos je suis professeur de rhétorique ; ne me jette pas le titre de philosophe à la tête, comme tu fais sur tes enveloppes. Cela me ferait pendre.

Voici maintenant mes mœurs : je corrige un discours français qu'un de mes élèves va prononcer à sa Grandeur Monseigneur l'évêque^, qui vient donner la confirmation au collège. — J'ai acheté une palme universitaire. — Par ordre du recteur, je fais moimême la prière latine en entrant en classe. (11 est vrai que je l'ai abrégée de moitié, elle était trop longue.) — Je lis à mes élèves le traité de Bossuet sur la concupiscence ; je leur refuse V École des femmes; je cesse de lire les journaux par système ; je ne parle pas politique et je reste chez moi. — Ajoutons que je suis allé deux fois au mois de Marie. (Une prima donna de passage devait chanter.) Il est clair après cela que tu peux te recommander à mes pi'ières, qu'un jour tu auras de mes reliques et que, si tu entres parmi les 40 Immortels, j'entrerai un jour dans les saintes phalanges des bienheureux.

Ce que je vous souhaite, mon frère.

Adieu, et vite des nouvelles de ton prix.

1. M. Treille élait professeur de rhétorique au collège de Louduii. Voir p. 290.

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