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J'ai prêté fort tranqiiilloment les serments, cela était dans mes opinions. J'ai refusé d'adhérer au 2 Décembre; l'action était injuste et illégale et violait mon grand dogme de ia souveraineté de la nation. Maintenant cet homme a un pouvoir légitime, déféré par la volonté universelle. J'obéis à la loi comme j'ai désapprouvé l'usurpation et par la même raison. J'ai la plus ferme intention de ne pas faire de propagande contre lui et de ne prendre part à aucune conspiration. Mon serment n'a fait que rendre publique et officielle la plus volontaire des résolutions.

Malheureusement, plusieurs de mes amis n'ont pas pensé de même. M. Libert, et M. Magy*, surveillant à l'École, ont donné leur démission. M. Barthélemy- Saint-Hilaire, à qui mon oncle m'avait présenté, M. Simon% M. Despois% M. Barni'^, M. Bersot^, beaucoup de

4. Magy (Jean-Baptiste), philosophe, ne en 1822, entré à l'École normale en 1843, surveillant de 1848 à 1852, mort en 1887.

2. Lettre de M. Jules Simon à H. Taine, décembre 1851 : « Merci de ce que vous me dites d'affectueux. Je n'ai pas douté un instant que vous ne fussiez de ceux qui verraient avec le plus de peine ma carrière se briser. Je puis n'avoir i)as été un aussi grand philosophe que ceux de mes collègues qui ont conservé leur chaire à l'École et à la Sorbonne, et qui se plaignent amèrement aujourd'hui que je les ai compromis ; mais j'ai la conviction, pendant dix-huit années d'enseignement, d'avoir toujours élevé et de navoir jamais abaissé les esprits et les caractères de mes auditeurs. Qu'ils en disent autant, s'ils le peuvent. »

5. Despois (Eugène-André), httérateur, né en 1818, entré à l'École normale en 1858, mort en 1870.

4. Barni (Jules-Romain), philosophe, né en 1818, entré à l'École normale en 1857, mort en 1878.

5. Bersot (Pierre-Ernest), philosophe, né en 1818, entré à TÉcolc normale en 1850, directeur de lÉcolc de 1871 à 1880, mort en 1880.

professeurs d'histoire et de philosophie sont supprimés ; on a liuiché les plus liantes têtes. Cela fuit du vide, mais l'avenir n'est pas heau. Si je suis docteur, pourtant, cela pourra m'aidcr, et j'ai en vue un prix à l'Académie des sciences morales'. Si j'avais ces deux titres, je pourrais me relever.

Mon ami Prévost a le prix d'éloquence à l'Académie Française. Cela va lui ouvrir les journaux, les revues, et commencer sa carrière littéraire : il arrivera, plus vite que moi, mais chacun aura pris le sentier qui convient à ses goûts. Le travail et le plaisir des découvertes scientifiques me consolent de tout. Cela fatigue, mais cela ne laisse penser à aucune chose triste; je suis moins heureux depuis que j'ai fini mes thèses. Je pense à notre éloignement, à nos rares rencontres.... 11 faut vivre comme moi dans la science abstraite, pour n'avoir pas besoin de société. Ceux à qui cette passion manque rte savent que faire; mes camarades d'École se marient, ou vont au café, ou sont tristes comme des oiseaux en cage. Quel ])onheur si, pendant que je vais courir la France, vous pouviez vous fixer aux Ardennes! Ce serait la patrie, et, du fond de mon trou, j'y tournerais toujours mes regards.

Mes sœurs ont-el'es de l'amour-propre avec leur frère? Écrive'tt-'^"es à u'i ami uu bien à un professeur d'orthographe et de français? C'est assez d'être pédant dans ma classe et d'en porter écrit sur mon front le

1. Voir, p. '257, lellre à Prévost-Paradol. M. ïaiiie renonçn à ce projet.

L'ANNÉE DE rROFESSOPuM 207

titre officiel. Que mes sœurs du moins oublient cette ridicule robe noire et ce pot carré de drap froncé dont on enlaidit ma pauvre personne. Qu'elles m'écrivent tout ce qui leur passera par la tête, visites, musique, lectures, conversations, ce qu'elles sentent de la campagne, en quoi elles changent, en quoi elles restent les mêmes. Mon Dieu, ne posons pas les uns devant les autres. C'est déjà trop de la comédie du monde. Soyons libres entre nous.

J'ai quelquefois des rages musicales. Je m'enferme et j'improvise des morceaux fantastiques et démoniaques, fort ridicules sans doute pour la composition et l'harmonie, mais qui expriment ma pensée et me rendent heureux. Or, c'est tout ce que je demande. Le piano est un instrument magnifique, la vélocité des doigts accumule les notes à toutes les distances, et on peut jouer en accords. Des grands accords des deux mains, et de tous les doigts pendant tout un morceau, ont une majesté infinie, et rappellent en petit la grande musique des orgues ou celle de Meyerbeer.

Je vais- quelquefois chez deux jeunes gens qui font des duos de flûte et qui jouent avec goût. Cela est doux et suave, et assoupit la pensée, comme le souffle d'un vent d'été.

Puisque je parle de choses pastorales, je vous dirai que je suis sorti deux fois dans la campagne. A une lieue de Poitiers, on trouve des bois et des prairies solitaires. Qu'on y oublie aisément tout le reste! Couché sur l'herbe, il me semblait que je n'avais qu'à me laisser

vivre, que je n'avais plus ni ambition ni soucis, que tout le monde pouvait èlre heureux, conune je l'étais. La campagne est un opium pour les cerveaux tour mentes.

Pourquoi ne m'enverriez-vous pas des portraits de votre société? La mienne est assez insipide, sauf M. Saigey; il va beaucoup dans le monde. Dois-je y aller pour si peu de temps? Car il me paraît certain que je quitterai laitiers au mois de septembre. Et que dire? La conversation, me dit mon ami, ne roule que sur le tiers et le quart, et sur les nouvelles du jour. J'aurais à peine le temps de me mettre au fait des commérages, et quand je les saurais, il faudrait partir. Ajoutez que si ma thèse revient, il faudra corriger l'impression. Je verrai une ou deux personnes et je crois bien que le reste du temps je resterai chez moi. En ordonnant son temps et ses occupations, on s'y trouve bien. Ce sont les petits plaisirs qui égaient la vie : une tasse de café me rend heureux pendant deux heures.

Ma chère Ninette', que dites-vous du printemps? Votre âme de peintre n'est-elle pas ravie? Je ne suis jamais las d'admirer le ciel et les arbres au soleil, après la pluie. Je crois que j'aurais été paysagiste. Il me semble que tout peut prêter à un tableau. Les endroits les plus vulgaires deviennent splendides par certaines échappées de soteil. Tout à l'heure, en revenant, j'ai vu une aflreuse rue pierreuse, toilue et déserte, peuplée de froides, ennuyeuses et décentc^s maisons bourgeoises.

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