Le Traité des facultés de lame, paru en
2. C'est sans doute par cette demande qu'on justifiait au ministère l'envoi dans une classe de sixième à Besaiiçon.
H. TAlNt:. — COnRESPO.NDANCB. 4D
J'ai appris bien des choses sur la vie depuis un an. Et toi aussi, n'est-ce pas? — Merci encore, mon bon ami.
A MADEMOISELLE VIRGINIE TAINE
Poitiers, 20 juillet 1852 ...Mauvaises nouvelles de mon côté. Ma thèse n'est pas encore refusée définitivement, mais c'est tout comme. Louanges sur le travail, le style, etc.; mais les idées étant nouvelles, et le règlement du doctorat demandant des idées nouvelles, ma thèse n'est pas admissible. J'ai eu la sottise de prendre à la lettre les proclamations, l'officiel, la parade de la porte; ce sont des attrapes à niais, et voici le vrai règlement du doctorat : écrire detix cents pages nulles, analyser quelque vieil auteur oublié et qui mérite de l'être ; le juger d'après des idées convenues et copier le manuel d'un de ces messieurs. — Au reste, il en est partout de môme ; toutes choses ont un faux visage ; en vivant, j'apprends à vivre; on crie tout haut qu'il faut être honnête homme : en pratique on en plaisante, et l'honnête homme est celui qui met bien sa cravate et friponne en secret. Oh demande tout haut des idées, des découvertes; la vérité est qu'on veut des banalités, des vieilleries, des copistes. — Je comprends maintenant pourquoi presque tous les maîtres que notis avons rencontrés nous semblaient si nuls. Ils l'étaient, et étaient parvenus par là. De là une bataille : les jeunes gens méprisent leurs maîtres et les perruques emboursont l'argent et le mépris.
Ceci n'est pas de la colère d'auteur tombé. Tous ceux qui valent quelque chose pataugent aujourd'hui dans le ruisseau. Le pauvre M. Vacherot a perdu son traitement de disponibilité et cherche des leçons. L'École est une Inquisition. M. Simon gagne sa vie en travaillant pour llacliette, et en donnant des leçons au fds de M. Goudchaux. Les autres tirent le diable par la queue. Heureux ceux qui, comme moi, peuvent vivre! Il m'écrit* que M. Caro son ami (très catholique, professeur à Rennes) vient d'être refusé aussi par la Faculté. Sa thèse lui avait coûté dix-huit mois et aux yeux des bons juges était excellente. M. de Suckau, qui allait leur donner la sienne, la remet dans sa poche pour des temps plus heureux.
Point de chance de rester ici l'an prochain. Le professeur reprendra sa place, et l'on m'enverra où il plaira à Dieu. — Le recteur a promis d'adresser pour moi au ministère un certificat de bonnes vie et mœurs, politiques et autres.
Je tâcherai de partir d'ici le 15 ; je n'aurai rien à faire à Paris que quelques visites d'intérêt et voir mes amis. Gela me sera nécessaire pour me mettre au courant des
1. Lettre de M. Jules Simon à H. Taine, du 16 juillet 1852; a On vient de refuser la thèse de Caro, qui y avait travaillé dixliuit mois. J'ose dire que la Faculté a reçu dernièrement plusieurs docteurs dont les thèses n'approchaient pas de celle-là, car je l'ai lue. Vous commencez à apprendre que la réputation, le succès et le talent sont trois choses qui n'ont entre elles aucune connexité naturelle. Je regarde sérieusement le talent et la noblesse du caractère comme deux obstacles à peu près insurmontables ; et c'est pourquoi, mon cher ami, il faut être honnête homme, et tâcher de n'être pas une bête, -o — Id. sur M. Caro, p. 28(3, note 1.
affaires, et savoir où en est l'Université; ici c'est un marais, et les journaux, maintenant, sont muets comme des poissons. Ma vie n'est guère agréable : des polissons que je mets en retenue et dont les devoirs me donnent la nausée; solitude complète, sauf quelques conversations avec un ancien camarade de Bourbon. Je suis las et ne travaille plus guère. Mon plaisir est de rêver, assis sur mon fauteuil, ou d'aller me promener à quatre beures du matin sur les bords d'une petite rivière qui rafraîchit les prairies, et de regarder la lumière qui s'étale sur l'herbe et sur l'eau. Triste bonheur! Mais nous sommes infiniment plus heureux que tant de pauvres bêtes de somme qu'on appelle ouvriers et laboureurs, savetiers ou fruitiers. Et cela console. — Il n'est pas exact de dire que les femmes s'ennuient plus que les hommes parce qu'elles n'ont pas de métier : un métier est monotone comme un ménage et, de plus, asservissant. On n'imagine pas le dégoût que j'éprouve à corriger ces devoirs ; ajoulez-y la couche de glace que la province met sur les épaules. Je ne surnage et je ne travaille qu'à force de volonté.
Tout est dans l'avenir. J'ai l'idée d'un ouvrage que j'ai commencé, qui durera dix ans*, que je crois grand et nouveau. Le lira-t-on? Le méritera-t-il? Je suis chrysalide et je jouerai mes ailes de papillon à croix ou pile, quand je les aurai filées en silence dans mon cabinet.