‹ H. TaineChapitre 128 sur 160 · La nomination à Besançon. Voir p · texte numérisé non relu

La nomination à Besançon. Voir p

rien, qu'on me fait une grâce en m'employant, que c'est un bonheur que de vivre moyennant vingt-cinq heures par semaine et que s'il est sale de faire une sixième, il est plus dégoûtant encore de balayer les ruisseaux ou de rapetasser les souliers.

Enfin dans deux mois je saurai si j'ai bien fait. Je vais d'abord rédiger mon travail sur la Connaissance, puis faire mes thèses, et en même temps suivre des cours d'anatomie. La volonté ne manque pas ; je compte qu'elle ne manquera jamais; mais peut-être y a-t-il quelque chose de cassé dans ma machine morale ; ce quelque chose est l'espérance. Je commence, mon ami, à voir la vie telle qu'elle est, à comprendre ce qu'il en coûte pour entrer soi-même dans le monde, ou pour y faire entrer une idée ; je juge du second par le premier ; et les réflexions détruisent peu à peu le moi militant. Je ne regarde plus guère Tétude que comme une sorte d'opium, bonne pour panser l'amour-propre, tuer l'ennui, et épuiser l'activité surabondante du cerveau. Je vais en prendre, j'espère, plus que jamais, et j'en ai besoin. Je vis dans un monde de réflexions tristes quand je ne vis pas dans un monde de pensées sérieuses; j'ai besoin d'assembler autour de moi un nuage d'idées abstraites pour m'ôter la vue de ma petitesse et de ma nullité.

Gréard est en seconde à Metz; il le méritait, puisqu'il avait été classé le premier dans les examens de sortie. Mais ce pauvre Dupré', suppléant de troisième dans un

1. Diipré (Louis-Erncsl), né en 1829, entré à l'École normale en 1849, mort en 1890.

communal, est désolé. — Prévost travaille le matin, fait des coursesTaprès-midi, et aspire à devenir bibliothécaire (juelque part. — M. Vacherot a deux élèves pensionnaires chez lui.

Je vais loger hôtel Servandoni, rue Servandoni, jusqu'à ce que mes leçons, si j'en trouve, m'appellent autre part. Je te verrai souvent, j'espère, puisque maintenant tu n'es plus qu'à six heures de Paris*.

Adieu, mon cher, mon vieux camarade ; à demi noyé, je suis heureux de voir mes amis qui voguent, et je leur serre la main en leur souhaitant bon vent et bonne mer.

AU MÊME

Paris, 28 novembre 1852

Mon cher Ed., j'ai le rhume et je ne peux pas allumer mon feii.

Et sous ces deux malheurs ma grande âme affaissée ne sait que te dire. Bah ! la première chose venue, et en avant! Je vais relire ta lettre pour revenir à la conscience du monde sublunaire.

En premier lieu, mon ami, je conclus de tes récits que je suis fort heureux d'avoir évité Besançon. Si toi, illustre professeur de logique, tu as ces dégoûts, qu'aurait-ce été pour moi, chien de cour de sixième? Je me hérisse d'horreur en pensant à dix classes par semaine au milieu de cinquante enfants qui grondent,

1. M. de Suckau venait d'être nommé professeur de philosophie au lycée de Bourges.

grognent, grattent du pied, etc. Je ne suis pas né dompteur d'animaux féroces, et, avec la permission de notre Seigneur Dieu, je ne le serai jamais.

Mais la vie que j'ai prise à la place ne vaut pas grand'chose. J'ai six leçons par semaine, total 55 francs, juste de quoi vivre, si cela dure, en y joignant mes pauvres ressources* ; et tout est plus cher à Paris. Ajoute la nécessité de s'habiller, de courir au loin chez la pratique. On perd beaucoup de temps pour peu d'argent.

Les courses à Paris sont infinies; et pour suivre tranquillement sa pensée, la province vaut mieux; si j'avais eu seulement une troisième à Bourges, j'y serais allé avec grand plaisir. Ne quitte pas ton perchoir. Chaque année te fera monter d'un barreau. Tu avances sans te mouvoir par le simple mouvement des choses. Ici on reste en place, et tout l'effort aboutit à ne pas mourir de faim.

Je suis un cours d'anatomie et un de physiologie % que je repasse au Muséum de l'École". Ce peuple de professeurs et d'étudiants est curieux, et leurs charognes intéressantes. Bouchers et savants, quel dévouement à l'homme et quel mépris de l'homme ! Le premier jour,. avec mon éducation spiritualiste, je restai dans la stupeur. Mais pas un nuage de dégoût. Ces lois qui répètent dans tous les corps les mômes organes aux mêmes places, sont magnifiques. On dissèque mainte-

1. M. Taine avait environ 4 200 francs de rentes de sa part d'héritap:e de son père.

2. Le cours de pliysiolop^ie de M. Fane. 5. LKcole de médecine.

RETOUR A PARIS. — SOUTENA>'Cfi; DES THÈSES "15

nant devant nous les muscles du dos d'une jeune femme. C'est une pensée terrible et grandiose que celle du somnambule éternel, la nature. Quelle prodigalité de génie, et comme tout cela est bien mort! Ah ! mes pauvres Cartésiens !

Je profite à écouler leurs méthodes, mais pure pratique. Nul philosophe. Des scepliques et des carabins.

Pour te donner une idée de mon peu de loisir, apprends que je n'ai pu encore lire EsquiroP. Mes amis d'amphithéâtre me disent qu'il est arriéré, qu'en fait on ne sait rien là-dessus, et que tout le monde aujourd'hui ajourne les généralités pour les monographies.

J'ai écrit 70 pages de mon La Fontaine. J'avais rédigé un bout de ma Théorie de l Intelligence^, mais j'ai enrayé de fatigue. Ma thèse n'est guère plus aisée. Écrire en français et en littérateur, quelle charge! Moi qui depuis trois ans ne vis que dans les preuves et suis desséché par les abstractions, j'en ai terreur. Cela est bien joli pourtant. Je viens d'écrire la galerie des gens du siècle, en les comparant à La Bruyère et Saint-Simon. Cela fait plaisir de voir un peintre de tant d'esprit. 11 y a de quoi faire un volume sur son compte. Il faut bien que je m'enveloppe d'une peau littéraire; pour quitter ce misérable état de donneur de leçons, j'ai besoin d'un titre. Docteur d'abord, je concourrai peut-être ensuite

1. Esquirol (Jean-É tienne-Dominique), né en 1772, mort, en 18i0, s'agit sans doute du traité Des maladies mentales.

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