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A MADEMOISELLE VIRGINIE TAINE

Paris, 14 janvier 1853 Ma chère enfant, la vie qu'on mène ici rend les lettres rares; pardon, et si dorénavant je manque au jour fixé, ne vous inquiétez pas.

J'ai une leçon à ma porte, de une heure trois quarts, cinq fois par semaine, à 100 francs par mois. C'est une maison particulière où il y a quatre élèves; M. Libert y est aussi ; j'y fabrique un bachelier, etc. — Un ancien professeur fonde le mois prochain près de l'École de médecine une maison de baccalauréat; il m'offre un cours de logique et de composition pour 100 francs par mois. Enfin M. Polonceau, qui va peut-être mettre son fils dans la maison où je vais, me demande pour lui trois leçons par semaine. — Ouf! je serai obligé d'en refuser une partie : tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.... Es-tu contente et sais-tu tout au long mes affaires? — Imagine quelle masse de visites j'ai dû faire! les jambes m'en font mal encore. On n'a pas un moment; je rencontre partout d'anciens camarades, etc. — J'ai causé longuement avec mon oncle : il nous reproche de ne pas voir les choses en gens positifs et de ne pas savoir être heureux. Peut-être a-t-ii raison, mais n'est pas heureux qui veut, et j'ai besoin pour l'être d'étouffer la pensée de moi-même dans la lecture et le travail.

Croirais-tu que les plus belles choses en fait d'art que je voie ici, ce sont les rues de Paris? Ces longues rues,

quand le soleil s'y lève, à travers les brouillards bleuâtres qui les terminent, sont d'une beauté extraordinaire. — Je comprends la poésie des vieilles cités llaraandes et toute la lumière que les Hollandais ont répandue sur les marchés et leurs échoppes. — Mon oncle dit vrai quand il trouve du beau partout. Seulement il faut être de bonne humeur pour le sentir, ou peintre, comme toi.

A MADEMOISELLE SOPHIE TAINE

Paris, ... janvier 1855 .... Jamais mon temps n'a été si fort occupé, je n'ai pas un instant pour écrire à mes amis, et pourtant ma vie n'a pas d'événements. Mes leçons, ma médecine, mes thèses et mes recherches vont leur train, petit train fort tranquille. Cela t'amusera-t-il beaucoup de savoir que j'ai fait faire des vers français à mes élèves de Bourbon* pour la Saint-Charlemagne, que je viens de voir les artères du cerveau, que j'écris la 50^^ page de ma thèse latine sur Platon. — Je suis allé dernièrement voir les fous à la Salpêtrière. M. Baillai'ger, le médecin en cluîf, est notre parent (par les Fournival). J'ai fait quelques visites à Mme Seillière^ sans jamais la rencontrer seule; j'y ai diiié dimanche. — J'ai dîné aussi chez M. Carré-Domailly mardi dernier, avec plusieurs professeurs à Bourbon; il embouche toutes ses trompettes pour faire mon éloge. — Enfin, dernière nouvelle,

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