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La Philosophie a quatre époques : l'Inde, la Grèce, la Scolaslique, la Philosophie moderne. Nous ne pouvons connaître l'ordre chronologique des systèmes de l'Inde. J'ignore la Scolastique. Tous les deux, du reste, sont des mouvements non hbres et la religion dominante a dû contraindre et faire dévier le mouvement de l'esprit humain.
Reste donc l'École moderne : mais j'en ignore la première partie, l'École du xvi^ siècle. Je remets donc cet examen à un temps plus éloigné. Je vais seulement examiner la situation morale de laquelle est sortie l'École moderne.
I. — 1" Une philosophie théologique antérieure existait, la Scolastique. — 2° Toute l'antiquité, Pythagoriciens, Alexandrins, Platoniciens, Stoïciens, Épicuriens, était retrouvée. Il y avait un mouvement actif contre l'Église, la puissance de l'autorité ecclésiastique avait faibli, il y avait un essor rapide, universel et désordonné de l'esprit humain après une longue prison.
Au xvii° siècle.
II. — 1° Toute-puissance de l'Église, qui empêche la philosophie de donner une solution personnelle sur l'absolu objectif, et l'incline au subjectif. — 2" Esprit de r^égularilé, d'ordre, de clarté, qui pousse à chercher la méthode.
Au xvni^ siècle.
m. — 1° Progrès des sciences physiques, qui incline au sensualisme et au matérialisme. — 2° Inimitié contre le Christianisme, et par suite contre l'idéalisme antérieur qui l'a défendu. — 5" Influence de l'Angleterre libre en politique et en pensée et qui, par nature, est sensualiste pratique
Au xix^ siècle.
IV. — 1° Scepticisme universel, qui produit la tenlative et le scepticisme deKant. — 2" Besoin de croyances qui pro-
diiit les systèmes objectifs d'Allemagne. — 3° Renaissance du spiritualisme qui donne à la philosophie son caractère idéaliste. — 4° Sentiment de l'indépendance et du progrès de l'homme (Hegel).
De plus, cause générale, développement du subjectif : inlluence chrétienne, analyses psychologiques des sermons, de la direction, des œuvres dramatiques, des romans. Développement du sentiment du moi.
De plus, partout Dieu, immortalité, Providence, morale, libre arbitre, dogmes chrétiens....
Telles sont à peu près, je crois, toutes les causes extérieures qui ont modifié la loi du mouvement philosophique, sans le fausser, car il est libre....
Caractère subjectif du Christianisme.
La température ambiante morale dans laquelle la philosophie grecque s'est développée est le moment de la sensation et de l'objectif.
Celle où la philosophie moderne s'est développée est le moment idéaliste, subjectif: c'est le christianisme.
1" Caractère moral et subjectif de l'Évangile. Aimer, êlre pur, se rendre intérieurement agréable à Dieu.
2° Influence de saint Augustin dans tout le Moyen âge, influence presque exclusive. Deiim et animam tantùm scirc cupio.
7)° Organisation pratique de l'Église pour moraliser et spiritualiser. Sermons, couvents, règles de direction, messe.
4° Caractère de Dieu qui est homme moral. De plus Jésus Dieu. Les analyses de Dieu sont par là des analyses de; l'homme.
5° Spiritualisme chrétien : le salut étant la seule chose importante, il faut s'occuper uniquement de son âme.
0° Contraste entre la grossièreté du monde réel et l'idéalité
de cette doctrine. D'où reploiemeiit intérieur, amour, dcve- Ijppement de la partie aflective, sent^ante, passive en nous.
Le caractère du Christianisme est donc de porter la réflexion de l'homme uniquement sur l'homme. Ce qui est précisément la tendance subjective.
Quant à la doctrine subjective, elle est en germe dans saint Augustin qui commence comme Descartes par le cogilo, qui justifie les sens en posant qu'ils ne nous révèlent que leurs modifications.
Voilà par quels caractères le Christianisme est le troisième moment de la seconde période. Mais son caractère antiphilosophique, son asservissement aux textes sacrés, ses mystères, sa nature religieuse et pratique, sa théorie de la foi, ses incohérences innombrables l'empêchent d'être un système philosophique. Il est simplement une conciliation entre diverses tendances et doctrines et une machine d'action.
Pour sa nature, en raison de ces incohérences, elle est difficile à préciser et varie suivant les âges.
Cependant voici les principaux caractères :
1" Antiréalisme. La terre est un exil.
2* Morahté, et élévation idéaliste. Dieu est la souveraine perfection, et le souverain bien. « Dieu, dit Joinville, est chose si bonne et excellente que rien n'est au-dessus. »
5° Moralité fondée sur des rapports entre des personnes et non sur les rapports entre une personne et le bien abstrait. Il faut aimer Dieu, non le bien, faire la volonté de Dieu, non le bien. Partant développement de la foi et de l'amour (côté féminin et passif), faiblesse de la raison et de la liberté (côté viril et actif).
II y a maintenant deux interprétations différentes de Dieu et de sa volonté.
1° Dieu roi. Fonder son royaume sur la terre en soumettant tout à l'Église (côté de la Bible). C'est l'esprit papal, ecclésiastique, jésuite, ultramontain.
2° Dieu idéal. S'unir à lui par l'amour, s'ôter toute vo-
558 COllRESPONDANCE
loiile, toiilt' personnalité, se fondre en lui (côté de l'Évangile). C'est l'esprit mystique, franciscain, molinistc. Nouveaux catholiques par l'amour, socialistes-catholiques. »
Mouvement général historique.
(( 1° L'Orient : Egypte, Perse, Syrie, Asie Mineure, Phénicie et Judée. Quelques traces de l'Inde.
Foi, mysticisme. Panthéisme idéaliste. Mystères. Prosélytisme. Élément rrligieux.
2° Grèce : Arts, philosophie, science, culte de la force et du plaisir, culte de l'homme. Génie du fini.
Élément scientifique et 'philosophique.
5° Rome : Polilicpie, conquête, administration, législation, organisation, génie du fini.
Élément pratique et politique.
Le résumé des trois est le Christianisme.
4° Les Barbares germains : la Féodalilé, le Moi indépeniant, l'esprit laïque. Élément de réalisme et de liberté. J^
k° bis. La bataille contre l'Église commence dès Philippe le Bel, Jean de Meung, etc.
Le résumé des deux est l'esprit moderne, manifesté par la science allemande, la Révolution française, l'art allemand et français, l'industrie anglaise.
Ce que je sais de l'Orient et des autres pays me fait croire qu'ils sont des isolés, ou des préalables du mouvement universel, qui ont quelquefois un mouvement propr-e; mais ce mouvement n'a point d'effet sur le nôtre qui est le vrai. ))
Principe de classification des Systèmes.
« 1° Métaphysiciens : Avoir la définition de l'Être (du Tout) et Tordre de ce qu'il contient.
2° Psychologues : Avoir la définition de l'âme et l'ordre de tout ce qu'elle contient.
(La solution intermédiaire serait : 1° Donner une métaphysique où soit une psychologie ; 2" arriver à la métaphysique par la psychologie.)
Voilà le principe que j'ai posé, et il est certain que les Académiciens, Pyrrhoniens, Sceptiques, Stoïciens, Épicuriens d'un côté, et de l'autre Locke, Hutchinson, Ferguson, Smith, Reid, D. Stewart, Hamilton, Brown, Condillac, Helvétius, Tracy, Laromiguière, ont été de la seconde classe. 11 est certain, de plus, que les Néoplatoniciens, les Allemands, et M. Co-usin, sortis de là, sont rentrés dans la métaphysique à travers la psychologie.
Cette classification est donc bonne.
il est à remarquer néanmoins :
1" Que les systèmes (subjectifs) sont un amoindrissement de la philosophie causé par le désespoir de faire la métaphysique objective.
2° Que la psychologie existe dans tous les systèmes objectifs, qu'elle y est seulement subordonnée à la science du tout.
3" Qu'il y a quelque métaphysique dans les systèmes subjectifs (question de la certitude. Dieu et l'immortalité de l'àmc, matérialisme, etc.) que nous classons seulement d'après la prédominance.
4-° Qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, pour qu'on ait une philosophie, à savoir une science générale, le résumé des sciences.
5(50 CURHESPUNDAINCE
Cela me conduit à corriger ce que j'ai écrit l'an dernier*.
L'essence de la philosophie est d'être la science, la science totale, le résumé des autres, le système du savoir. Ce système embrasse l'objectif et le subjectif.
1" Ou bien le subjectif est enveloppé dans le système de l'objectif comme partie, sans distinction.
2" Ou bien il en est séparé, et considéré presque exclusivement.
Ceci est le principe de leur classification comme systèmes passagers et transitoires.
Le progrès doit consister à préparer un système non transitoire. Cette préparation consiste à proclamer l'observation directe, personnelle, analytique. Les hypothèses peuvent avoir une histoire et se succéder en se renversant; ce qui a été jusqu'ici le mode de développement de la philosophie. Étant donné une conception ou hypothèse, on l'applique aux divers cas, et on fait un système; c'est là son développement. Puis elle manifeste des contradictions qui jettent dans une autre hypothèse et ainsi de suite.
Or, nous pouvons remarquer que depuis trois siècles les sciences sortent une à une de cette voie et passent à l'observation directe ; que la psychologie et les sciences morales viennent d'y entrer, et que les faits qu'elles observent ne sont plus contestés.
Reste à savoir si la philosophie générale ou métaphysique peut elle-même trouver une pareille méthode.
Or, il est clair que le moyen le plus naturel, qui est de généraliser les résultais des autres sciences, ne ferait pas d'elle une science. Elle n'aurait point d'objet }>ropre, et les derniers résultats de chaque science étant toujours des hypothèses contestées, elle ne serait elle-même qu'une hypothèse plus contestée : ce qu'elle a toujours été. Ainsi elle changerait à peine sa nature.