Ibid. sur Victor Cousin
oppositions. Toute opposition impliquant deux lerinos, poser les deux termes.
Or, de ces deux termes, tu n'as que celui qui se rapporte au naturalisme, au système de la nécessité, au matérialisme, à la doctrine du plaisir. Cherche donc l'autre, et diffère la lecture de Spinoza.
Prenons par exemple ton fluide. Comme il n'est m pesant, ni tangihie, tu crois en faire un intermédiaire entre la matière et l'esprit. Tu crois trouver là le nœud des choses; mais c'est que tu n'as qu'une idée incomplète de ce qui est matériel et immatériel. Réfléchis et tu verras, comme les physiciens, que tu le conçois comme étendu, composé de parties, de molécules élastiques et sans cesse en mouvement. Oseras-tu dire alors que le fluide ou le mouvement du fluide est ta pensée? Vois donc au moins les diflérences et les oppositions avant de chercher l'unité et les solutions.
Si tu dis que ton fluide n'est pas un assemblage ou une continuité de parties, mais une force, c'est-à-dire une substance une, agissante, comment comprendre qu'un être inétendu puisse donner ce mouvement à la matière qui ne peut être mue que par contact?
Mon cher ami, tu sautes par-dessus la science, faute de vouloir entrer dedans; lu dis : « je sais », afin d'être dispensé de chercher; et tu vois avec compassion mes études, parce que tu n'en sens pas la nécessité.
La philosophie est une science, comme la géométrie; et c'est la science la plus haute et la plus lumineuse de toutes ; mais elle n'est pas une courtisane ; elle sait de
quel prix sont ses faveurs ; elle ne les donne pas à tous, tout de suite ; il faut une longue assiduité, et un sincère amour, pour les mériter et les obtenir.
C'est pour cela que je ne cesserai de t'exhorter à te tourner vers elle, et à te faire son fidèle serviteur. Je ne connais pas de joie humaine, ni de bien au monde qui vaille ce qu'elle donne, c'est-à-dire l'absolue, l'indubitable, l'éternelle, l'universelle vérité.
2° Il faut maintenant que je me justifie ^ Tu me reproches de poursuivre une chimère, et de négliger ce qui est important, l'action, l'action politique, le travail utile à l'humanité.
La vérité ne me fuit pas, j'en tiens le principe; je n'ai pas l'explication universelle, mais j'ai le principe de cette explication et sans plus douter, ni flotter, j'avance tous les jours dans la connaissance de la vérité. Je vois, je crois, je sais. Je crois de toute la puissance de mon être; je ne puis pas ne pas croire, puisque toutes les
1. Gréard, ibid., p. 149 : « Si tu étais un autre homme je dirais que tu préfères les réfïioiis tranquilles d'une philosophie oisive.... Mais tu n'es ni d'un âge ni d'un caractère à sacritier ainsi tes croyances à ton repos; et ce qui t'cloigne invinciblement d'un pareil accommodement, c'est cet amour ardent et sincère pour la vérité philosophique qui te transporte et éclate à chaque ligne de tes lettres. Don Juan avait en lui cet amour pour la femme idéale.... Il est mort épuisé de fatigue, consumé de son insatiable amour. Qui sait... si la doctrine que tu serres en ce moment dans tes bras n'est pas une de ces imparfaites images qui ont abusé l'ànie avide de Don Juan..., Ta vie serait alors noblement perdue dans une pure recherche et dans une giMude illusion. Mais ce temps th? loisir, où les Don Juan pouvaient sans remords brûler ainsi leur vie, est passé.... Dans la grande lice qui est ouverte, chacun doit à son heure entrer, combattre et tenir ferme jusqu'au bout. »
rtJ COUUESI'ONDANCE
certitudes logiques, psychologiques, métapliysiqucs se réunissent pour m'affermir dans l'absolue certitude où j'ai trouvé le parfait repos. Je ne puis pas croire que ma certitude me trompe, parce que sachant maintenant le principe et la cause de l'erreur, la méthode que j'ai suivie a été calculée nécessairement de manière à éviter d'elle-même l'erreur; je ne puis pas être chassé de mes croyances par quelque contradiction avec un autre principe, puisque le mien est le seul que j'admette et dont je dérive tous les autres, puisque sa nature propre est la conciliation des contraires, puisque enfin toutes mes nouvelles recherches sur des sujets différents apportent de nouveaux soutiens à mes premières preuves.
Crois que j'estime assez ma vie et mon bonheur, pour ne pas les confier à quelque chose de fragile. J'ai voulu j^lf^s que de la géométrie et je l'ai.
Je ne veux pas me jeter dès à présent dans la vie politique ; je m'abstiens, et tu sais pourquoi ; je ne veux pas faire une action importante sans savoir au juste si elle est bonne ; je ne veux me jeter dans aucun paiti sans savoir s'il a raison ; je ne veux défendre par mes écrits aucune doctrine, sans être convaincu qu'elle est l'ationnelle. Je dois donc avant tout étudier la nature de l'homme, les devoirs, les droits, la société, l'avenir de la race humaine, et ce vers quoi elle marche en ce moment. Quiconque est aveugle doit s'asseoir. En faisant ainsi, il est sur du moins de ne nuire à personne.
Pour toi, homme étrange! tu es si fort pressé de combattre, que tu veux t'enrôler avant de savoir quel
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est le bon parli; lu es si désireux de sortir de l'inutilité et de l'oisiveté pliilosopliiques, que lu veux courir la chance de faire du mal. Est-ce là de la raison, et ne sens-tu pas que plus tu as de force et de séduction dans l'éloquence, plus tu peux être nuisible et funeste? Que seras-tu donc? un esclave; car j'appelle esclave quiconque agit p.^r préjugé, passion, esprit de parli, et n'obéit pas aux seules démonstrations du raisonnement. Eh ! mon ami ! Si lu étais un homme vulgaire, un esprit faible ou petit, un homme sans courage ou sans amour de la vérité, je te dirais de suivre le torrent, de te livrer à la chance, de faire comme cette foule d'aventuriers et de niais où se recrutent tous les partis. Mais tu n'es pas fait pour rester dans la foule. Tu en sortiras, et puisque tu peux commander et conduire, il faut que tu apprennes ce qui est le bien et le but. Veux-tu n'élre qu'une machine de guerre? Et ne sens-tu pas de quelle amére douleur peut-être un jour tu seras saisi, lorsqu'aprés une bataille, vainqueur ou vaincu, parmi tous les débris que les luttes politiques vont jetei" à terre, lu douteras de toi et tu te demanderas si tu as l)ien servi la bonne cause, ou si tous tes efforts n'ont abouti qu'au mal de ton pays. Voilà un doute horrible, et plutôt que de m'y exposer, j'aimerais mieux m'abstenir pour toujours de toute action. Ne m'objecte pas qu'à ce compte personne n'agirait jamais. Les masses ignorantes et brutales ont l'aveugle instinct qui les conduit et qui sauve les États à travers toutes les révolutions. Il n'y a point de milieu entre l'ignorance du paysan qui
vole selon l'intérôt de son champ et le bruit de son village, et la science du philosophe qni vote selon ses doctrines métaphysiques et ses opinions d'histoire. Entre ces deux limites extrêmes roule cette foule méprisable de demi-savanls dogmatiques, qui ont l'ignorance du paysan et la confiance du philosophe; c'est de leurs rangs que sorlent tous les ambitieux et tous les hommes dangereux; ce sont eux qui font tout le mal, parce que privés de l'instinct qui est aveugle, mais sûr, et de la science qui est infaillible, ils manquent de ce qui soutient les sociétés et guide les révolutions.
Rassure-toi sur mon compte ; mais aussi rassure-moi sur le tien ; cette ardeur d'action que je te connais fait effort en ce moment pour s'échapper. Tu n'as qu'un moyen de l'occuper et de la contenir, c'est de la tourner vers les choses de la pensée. La spéculation pure que tu crois si stérile est le principe de toutes choses. La pensée est la condition du développement de toutes les facultés humaines, et hors d'elles, point de salut. Comptes-tu pour rien le calme ? Je sais ce que tu souffres ; cette activité impétueuse, cette fièvre de désirs ambitieux, sensuels, politiques, ces agitations sceptiques te rendent-elles heureux? Peux-tu vivre avec de pareils hôtes? Et quand il s'agit de leur partager la place et de leur fixer à chacun leur domaine, ne vois-tu pas qu'il faut avant tout, dans ton âme, allumer un (lambeau?
Je reviens toujours sur le même sujet, mon cher Prévost, pardonne-moi et dis-moi sincèrement si je ne te lasse pas. Avec mon adoration pour les vérités de raison
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et la confiance absolue que j'ai dans le pouvoir de l'intelligence, je ressemble à un catbolique qui ne sait parler que de l'Église et de la foi. Mais, du moins, je puis prouver ce que j'avance, et pour se mettre hors des prises de la doctrine qui me possède, il faut s'être mis en dehors de la raison.
Si tu savais quelle joie et quel repos c'est que de savoir combien l'âme s'étend et se met au-dessus des événements, combien alors elle participe de la nature absolue de l'Être ! Au moins, par amour de tes opinions politiques, écoute-moi : tous les raisonnements que tu vas faire sur le droit de propriété, d'association, la nature du gouvernement, l'avenir de la France, tout cela sera faible et sans valeur si tu ne remontes pas plus haut. Veux-tu traiter les choses politiques comme des questions d'amplification ou d'éloquence française? Mais tu n'es ni un sceptique, ni un rhéteur ; au contraire, tu es un croyant, et tu crois même à la façon des catholiques, sans voir véritablement, ni savoir.
Un de mes anciens amis* vient de revenir d'Angleterre, où il a vécu deux mois dans l'intimité de M. Guizot, qu'il connaissait auparavant. Il en a rapporté des conseils par écrit sur les études préparatoires à la vie politique. 11 faudrait que tu voies combien ces études sont nombreuses et approfondies !
Si tu persistes à lire Spinoza, lis-le lentement et prudemment. Il n'est mon maître qu'à moitié. Je crois qu'il a tort sur plusieurs questions fondamentales.