‹ H. TaineChapitre 41 sur 160 · Eu cas d'échec à l'École normale · texte numérisé non relu

Eu cas d'échec à l'École normale

posé à l'opposition, tu ne pourrais prendre une décision forte?

Nous avions si souvent parlé du plaisir de faire sa volonté envers et contre tous et soi-même, que je croyais que tu l'avais ressenti. — Mais laisse là la volonté, et calcule seulement l'avantage, le plaisir, l'utilité. Une fois entré à l'École, c'est une vie tranquille, un repos assuré, une instruction solide, un grand perfectionnement de ton esprit, un moyen de t'élever dans le monde sans craindre toutes ces misères qui sortent d'en bas et nous prennent à la gorge. Ce n'est d'ailleurs que la continuation de travaux désagréables, il est vrai, mais que tu supportes depuis deux ans; les quitter serait perdre ce que tu as déjà gagné. Enfin tu ne te les donnerais que comme tâcbe et pensum, le reste de ton temps s'emploierait à la philosophie et à la politique. — Pose en regard l'autre vie. Point d'avenir d'abord; une impasse, des luttes de plume pour en sortir, tous les dégoûts et toutes les misères littéraires; des ennemis puissants; pas d'instruction suffisante, d'où une faiblesse nécessaire, et peu de chance de te distinguer. Car il ne suffit pas de bien écrire et d'avoir des pensées originales; pour devenir quelque chose, il faut savoir et avoir réfléchi. Ensuite il est certain que, dans cette petite position que tu désires, tu aurais plus de travail machinal et désagréable qu'à ta pension. Aimes-tu mieux chiffrer, copier, faire des expéditions, tenir des comptes, que de lire du latin, d'étudier du grec et de la grammaire I Mon Dieu '.jusque dans ces basses fosses de la littérature.

lu vis avec les grands auteurs, et tu apprends le grec et le latin. — En résumé, de ce côté moins de travail peutêtre, et un travail moins désagréable, et des effets infiniment meilleurs. La balance ainsi établie, il n'y a qu'à savoir compter, la conclusion est claire.

Suckau passe sa licence; j'ai grand'peur pour lui, non pas tant pour son latin, que j'ai à peu près purgé de fautes, mais pour son style obscur et pâteux. — Pourquoi te désespérer, toi qui écris d'une façon si originale, si pénétrante et en même temps si riche et si ornée ?

Je me souviens d'avoir vu de tes vers de rhétorique, et de tes dissertations. Sauf quelques fautes grossières, combien cela était au-dessus des platitudes dont on assassine les malheureux professeurs ! Je me rappelle ce vers, presque digne de Lucrèce, tant il est rude et frappant :

(Jiiumquc hoc obsciimni mare et arctum littorc niillo Morlem, aliquis noslruin intravit sociosque reliquit.

Vois-tu, il y a deux degrés dans le latin. Les plus forts recherchent les élégances, les tournures conventionnelles, les mots rares, enfin tout ce qui est la fine fieur des assaisonnements de concours. Les autres, et tu en es là, savent le sens des mots simples et usuels et, pensant simplement, écrivent encore avec une force et une correction suffisantes; tiens-t'en là. Et tu pourras écrire sans faire de fautes, parce que tu n'auras pas de longues phrases à queue à dérouler, ni de coiislruclions compliquées à édifier.

LECOLE NORMALE 95

Je compose aujourd'hui en vers latins et en tlième grec. C'est la journée la plus rude. Les sujets de nos deux dissertations n'étaient pas trop absurdes :

1" Quis usus sentenliarum in fiistoriis esse deheat.

2^^ Jusqu'à quel point les anciens pouvaient-ils écrire riîisloire universelle et en concevoir le plan?

Demain et après-demain sont les examens oraux. Cela dure une heure pour chacun.

Je suis content de ce que tu me dis pour ta brochure. Allons, bonne chance ; tu vas débuter à la fois et pour le monde et pour l'École. Puisses-tu réussir des deux côtés. — J'espère être reçu à la licence ; mais ne laisse pas de me souhaiter bonne chance de ton côté.

Ton maître d'études est-il capable d'être reçu ?

AU MEME

Paris, 24 juillet 1849

Mon pauvre ami, je compatis de tout mon cœur à ta peine ^ Mais me serais-je jamais imaginé qu'elle serait si dure? Je croyais que tu l'aimais pour son esprit, te réjouissant de voir une noble nature croître et se développei' par toi et sous tes yeux. Que faire contre un malheur semblable? Si tu continues, je trojLiverai en toi la vie de Uousseau ton maître : sou talent, peut-être ses passions, et surtout ses douleurs. ïlélas, j'ai fait en vain tout ce

1. Prévosl-Paradul avait perdu uu ami ti-i-s ciiei". — Ses tleriiièrcs lettres de 1849 uont pas été publiées par M. (îréard.

que j'ai pu pour te placer dans le tranquille asile de la réflexion solitaire, et te communiquer ce calme qui suit d'une y\e réglée, d'un amour ferme et patient pour la science, du culte des arts, de l'admiration de la nature. J'ai fait tout pour me pacifier, tu fais tout pour te troubler. Puisses-tu être moins malheureux que ne le promet ta nature ! Puisses-tu du moins, avec tous ces malheurs, déployer tout ce qu'il y a en toi de talent et de forces, et être grand si tu n'es pas heureux! Si la gloire et la puissance ne viennent pas te consoler, comme elles ont fait à ton mai Ire, je te plains. Peut-être aussi que ces longues tristesses, ces inquiétudes, ces flux et reflux de passion augmenteront, comme à lui, ton éloquence, et que, comme lui, du milieu de la souffrance, tu tireras la grandeur.

J'étais comme toi quand je cherchais un ami et que je t'ai trouvé, je suis encore tel que j'étais, et j'éprouve les mêmes sentiments que toi. Je voulais quelqu'un qui me complétât, qui eût les qualités que je n'avais pas, qui pût faire les choses dont j'étais incapable. La nature humaine est si misérablement imparfaite, qu'il faut rassembler de tous côtés des hoînmes choisis pour former avec eux tous un homme vraiment digne d'estime et qui présente l'image telle quelle de la perfection. Juge de ma tristesse en te voyant ainsi souffrir et te consumer; et excuse mes éternelles instances, mes exhortations au courage, et ce ton de prédicateur qui revient si souvent dans mes lettres. J'ai un droit sur toi, c'est mon bien que tu me voles en le laissant dépérir. Il y a en loi

quelque chose de moi-même, un quelque chose qui complète ma nature, auquel je tiens comme à mes propres qualités. Avec quelle joie je verrais ce quelque chose croître et se déployer comme il le peut et comme il en est digne! Si tu savais, mon ami, combien l'esprit et la noblesse de cœur sont choses rares au monde, tu aurais pitié de toi-même et tu respecterais ces trésors sacrés qui sont en toi. Voilà dix ans que je roule dans les classes ; et je t'ai trouvé seul ; peut-être y a-t-il ici un autre jeune homme d'un esprit égal au tien ; pour son âme, je ne la connais pas. Voilà tout. Quand je vois l'impuissance et la sottise universelle, les petites vanités et les petites capacités qui foisonnent dans le monde, les ignorances et les préjugés infinis, et que je me retourne ensuite vers les deux ou trois personnes que j'estime pleinement, je ressemble à un homme qui, au Musée, se détourne avec dégoût de tous ces misérables barbouillages insolemment étalés, et se rejette avec ardeur et amour vers les deux ou trois tableaux des vieux maîtres, que les nouveaux n'ont pas encore cachés.

Ecris-moi souvent ainsi, et dis-moi tes peines. Contraint comme tu l'es, ce sera un soulagement. Pour moi, c'est la plus grande marque d'amitié.

Y a-t-il quelque chose encore qui puisse te reposer et te pacifier rùme?Je l'espère; Platon, et la campagne doivent le pouvoir encore. Si cela est, le premier point est de vouloir guérir ! 11 sera facile de redevenir homme au milieu de toutes les souffrauces et de toutes les lan-

U. TAINL. COUniiSrONDANCE. 7

gueurs. La chose est triste à dire. Mais il ne faut compter que sur soi dans ce monde; les amis vous manquent; la maladie les enlève, l'éloignement vous les rend tout changés ; la politique vous les aliène ^ C'est la plus douce chose du monde et le seul asile dans cette vie orageuse et incertaine que nous mènerons; mais il faut pouvoir se suffire et vivre encore quoique seul. L'homme resté seul a encore l'étude, les arts, la nature, et l'infini, chose qui seule peut épuiser cette faculté immense d'aimer qui est dans son âme. Aussi la philosophie est-elle une grande maîtresse d'amour ; c'est encore une grande maîtresse de résignation. Quand j'ai une vive souffrance je m'occupe à considérer le mouvement général du monde, et j'ouhlie mon petit moi en pensant à l'universel, ou du moins en songeant que tout cela finit, et que dans trente ou quarante ans nous irons tous dormir. Adieu.

Je suis reçu licencié le second ; E. de Suckau est reçu.

AU MEME

Paris, 24 août 1849

Mon cher, tu es admissible le 58^ Il y en a o8 d'admis-. C'est avec grand'pcine que tu es parvenu à ce mau-

1. C'est en clfet la politique qui a distendu plus tard l'étroile liaison des deux amis.

'2. Voir Gréard, ibid., p. 2. M. Prévost-Paradol, reçu le dernier, fut classé second à l'examen de licence et, en troisième année, il était le chef de sa promotion.

vais rang. Un élève a entendu la dispute violente qui s'est engagée à ton sujet, M. Vacherot te soutenant, tous les autres t'attaquant.

M. Vacherot m'a parlé de toi aujourd'hui. Il désire que lu viennes le voir demain samedi de midi à 1 heure e( demie. Il veut te parler de tes examens passés et fulars. — Prends garde à toi. L'administration a su que tu avais expédié toutes tes compositions en trois heures. On a pensé que tu agissais ainsi persuadé que ton prix d'honneur* forçait les correcteurs à te recevoir : ce qui a paru une marque d'orgueil et d'exigence et a indisposé contre toi. Voilà le mal, mon pauvre ami; il ne faut pas considérer seulement ce qui est hien en soi, mais les jugements des autres dont nous dépendons.

Tu es dans un des moments décisifs de ta vie. L'emploi que tu feras de ces deux mois décidera de ton avenir, et, non seulement de ton état et de ton métier, mais de ton instruction, et de ta valeur politique et philosophique. Car à moins d'être ici au cloître, tu n'étudieras pas sérieusement.

Si tu es un homme et non une femmelette, tu comprendras que qui veut la fin veut les moyens ; et qu'il n'y a pas de fin préférable pour un homme, ni de bien qui l'emporte sur la connaissance positive et la tranquillité personnelle. Je te le déclare sur ma conscience, il s'agit pour toi d'être un rhéteur, un sophiste, un ignorant, un journaliste à la feuille, un malheureux inquiet,

1. Prévost-Paradol venait d'obtenir au grand concours le prix d'honneur de philosopliie.

100 CORRESPONDArsXE

tourmenté ; ou bien un orateur, un philosophe, un homme sérieux et instruit, digne de parler aux autres et de les gouverner.

Voilà pourquoi il faut, tous les jours de ces deux mois, faire des versions grecques et latines, et apprendre les précis d'histoire. Tout ceci ne touche que toi, et ne s'adresse qu'à ton intérêt. Mais songe encore à ce que te demande ton ami et à ce que tu dois à ton père. Si tu n'as pas le courage de faire ce qui est bon à toi-même, sois du moins assez généreux pour songer à ta famille et pour te souvenir que ton bien m'est aussi précieux que le mien.

Adieu, ma lettre ne partirait pas si je t'en disais davantage. Demain, quand tu viendras, nous causerons.

AU MEME

Vouziers, 11 septembre 1849 Cher ami, il pleut aujourdhui; veux-tu que je reprenne l'entretien à l'endroit où nous l'avons laissé il y a douze jours?

Selon moi, tu as une fausse opinion sur le principe des droits des particuliers et de l'État. Tu crois, comme Rousseau, que les droits des particuliers ne sont que de simples conventions, et qu'il n'en existe aucun en dehors de ceux qu'établit la volonté du peuple.

Toi, comme M. Jacques*, mon cher ami, vous êtes 1. Jacques (Amédéc-Florcnt), philosophe, ne à Paris en 1813, entré

des tyrans. Ta maxime justifie la tyrannie de la foule; la sienne celle des minorités. Tu détruis l'individu, lui, l'État.

Selon moi, tout acte humain en général est chose sainte et sacrée, c'est-à-dire que pour aucun motif on ne doit le détruire, en d'autres termes, en empêcher l'accomplissement. La règle générale de la morale est de faire toujours le plus grand hien et de sacrifier le plus petit au plus grand. Mais les actes humains sont des biens de telle sorte, qu'ils sont absolument inviolables et ne peuvent être légitimement empêchés ou détruits, quand, de cet empêchement, il suivrait un très grand bien. Cette inviolabilité des actes humains est le principe de ce que nous appelons droit.

Admets-tu cette opinion qui n'est autre chose que l'affirmation de l'inviolabilité de la liberté humaine? Si tu la rejettes, je t'en enverrai une autre fois la démonstration. Aujourd'hui je me contente de la poser.

Il suit de là que la liberté de parler, d'écrire, d'imprimer est un droit; il suit de là que la vie et la propriété de chaque particulier sont choses inviolables, et qu'il a également le droit de les conserver. Ces droits, comme tu le vois,^ se tirent non pas d'une convention entre les membres de l'État (puisque nous n'avons pas supposé pour les établir l'existence de l'État), mais simplement de la nature humaine, considérée en soi.

Maintenant d'où sortent les droits de l'État? L'État, je

à l'École normale en 1832, décédé à Btienos-Aires en 1805, fondateur de la Liberté de penser, où il écrivit de nombreux articles.

crois que tu l'accordes sans peine, esl un être ou un individu réel et vivant et non pas une abstraction. Si l'on considère, dans chaque individu, ce qu'il a de commun avec tous les autres, je veux dire la qualité de citoyen, l'affection qu'il a pour la patrie, la partie de son existence comprise dans l'existence commune, on apercevra un grand être, composé de tous les individus de l'État considérés sous un aspect commun, et, par suite, indiscernables en tant que tels, et formant ainsi une unité absolue.

Il suit de là que, dans une société, il y a autre chose que les individus, il y a l'P^tat lui-même, et que l'existence de ce nouvel être ne détruit pas l'existence véritable et indépendante des individus.

Cet être est humain, puisque tous ses éléments sont humains. Il est donc exactement dans le même cas que les individus. Ses actes sont également inviolables; il a des droits.

Ces droits consistent, comme ceux des particuliers, dans la puissance légitime qu'il a de conserver son existence et sa propriété, qui est, comme pour les particuliers, l'extension de son existence. En d'autres termes, en tant qu'il s'exprime par le gouvernement, il a le droit de se conserver contre les ennemis du dehors et contre ceux du dedans, d'empêcher ce qui pourrait lui nuire, etc., de lever des impôts, puisqu'il est copropriétaire avec chaque particulier, etc.

Tu vois que les droits de l'État se tirent comme ceux des particuliers de la nature même des choses, et que les

uns ne sont pas le principe des autres. Les droits se tirent partout de l'existence; l'État, à titre d'être distinct, a ses droits distincts comme ceux des oarticuliers. Ce sont deux domaines qui se touchent, mais qui sont séparés.

Par exemple, la majorité a le droit de prendre la forme de gouvernement qui lui plaît : et cela, parce que cet acte est un acte de TÉtat, en tant que tel, c'est-à-dire de la collection de la nation considérée en tant qu'unité. Moi particulier, qui sais une meilleure forme, je n'ai rien à dire; je n'ai pas le droit de violenter l'État, pour lui imposer un meilleur gouvernement, pas plus que je n'ai le droit de violenter le particulier, mon voisin, pour lui apprendre à mieux gouverner sa fortune. L'État est libre.

Par exemple, j'ai le droit de conserver ma propriété (ôtez le cas d'impôt). L'État ne peut la confisquer; autrement il viole ma liberté. Comme l'inviolabilité de ma propriété est constituée par sa nature même et non par une délégation faite par lui, il ne peut me la retirer. Je suis libre.

Mes actes sont inviolables au même titre que les siens.

Je résume en deux mots : l'acte ou l'existence humaine est inviolable. Or, l'État et l'individu sont des existences humaines. Donc l'acte ou existence de l'État et des individus sont inviolables. D'où il suit qu'ils ont chacun des droits indépendants, leurs existences étant des choses distinctes.

Je ne te détaille pas les avantages de cette théorie;

i04 CORRESPONDANCE

elle consacre la liberté de l'I^^tat et des particuliers; elle nous préserve des excès du communisme, vers lequel tu penches, et des absurdités de l'individualisme où, d'après ce que tu me dis, M. Jacques est tombé.

Képonds-moi là-dessus, si tu peux, et si tu veux. Dismoi aussi ce que lu fais, si lu souffres toujours de cette inquiétude où je t'ai trouvé, si tu étudies le grec et l'histoire, si tu y fais des progrès, si, au défaut de l'École, lu as à côté de toi quelque branche où tu puisses te poser.

Pour moi, je suis à Vouziers (Ardennes). Je cours l'après-midi dans la campagne; je lis du grec et de l'allemand le matin; je pianote tant bien que mal; je dors beaucoup, je pense peu.

Cher ami, les plaisirs de société et ceux qui rassasient la plupart des autres m'ennuient chaque jour davantage ; à peine si je crois maintenant au plaisir; je comprends encore l'ébranlement des nerfs, c'est là tout; mais cela aussi perd chaque jour de mon estime. 11 n'y a qu'une chose bonne au monde, c'est le repos d'âme, et l'activité d'esprit. Voilà pourquoi je t'écris des choses de politique et de philosophie. Serait-ce la peine de te raconter toutes sortes de petites choses qui m'arrivent et qui forment la trame ordinaire de la vie? C'est à peine si je prends plaisir quelquefois pour moi-môme à faire l'histoire naturelle de mon âme. A dire vrai, il n'y a de bon que la connaissance des vérités absolues. Puissé-je en découvrir, moi qui serai philosophe ! Toi qui es politique, puisses-tu les appliquer! Le reste est une comédie.

AU MÊME

Youziers, 25 septembre 1840 Tu es un grand malheureux, un grand paresseux, un grand pendard. Comment ! à peine dans les Ardennes, tu as mes premiers soins et mes premières amours, et j'attends trois semaines une réponse! Faut-il donc faire des frais avec toi, comme avec une demoiselle, et t'inviter trois et quatre fois avant d'obtenir un mot en retour?

Je soupçonne bien un peu la cause de cette paresse ; obliviosus amor, comme dit Horace. Ton nouvel ami te fait oublier les anciens ; les longues promenades aux Tuileries, les confidences mutuelles chassent de ton esprit le pauvre exilé de province: je l'ai vu en descendant ton escalier ; je ne suis pas comme lui su^wvoç, eù- TTpoacoTToç, £uxvTi[ji.t;, etc., et tous les £Ù que tu voudras. 3Iais enfin, mon cher, souviens-toi que Socrate, qui comme toi aimait les beaux jeunes gens, ne dédaignait pas les malheureux plus ou moins mal bâtis qui s'attachaient à lui, et recherchaient son entretien. Or donc à présent, je recherche et je sollicite le tien; voudras-tu me l'accorder ? Prends garde de te préparer trop à l'avance au rôle de ministre, où la politique doit te conduire ; accorde des audiences à ceux qui te les demandent ; sinon que Proudhon t'emporte, et va-t'en au diable ! Au reste ton silence vient un peu de ma faute; j'ai fait ce que tu reproches à Planât, je t'envoie une lettre de polémique philosophique, avec sommation d'y

106 CORRESPONDA^•CE

répondre ; je dois te sembler pareil à un coq qui toujours dressé sur ses ergots appelle à lui des adversaires et n'est heureux que dans la bataille. Pardonne-moi cette manie, mon cher, ainsi que ma philippique de la fm contre la vanité des occupations humaines ; je savais bien que tu es paresseux à fouiller dans ton esprit, et que tu aimes mieux laisser ta mine d'or inutile que d'en tirer de quoi battre monnaie; mais j'espérais qu'en deux semaines de temps tu trouverais bien quelques heures de réflexion, et de loisir, et que tout au moins le désœuvrement et l'ennui des vacances te porteraient à examiner la question. A vrai dire, j'espère encore ; et tu me ferais grand plaisir de me dire ton avis sur l'opinion que je t'ai envoyée....

Ne rougis-tu pas de rester dans l'indifférence et de me taire ce qui se passe en toi? Sur ma parole, je juge quelquefois que tu aurais dû naître directeur de théâtre ou sultan; je crois surtout que tu aurais fait des merveilles dans ce dernier poste. C'est un emploi facile et viril tout à la fois. Souviens-toi de ton Lord Byron qui, en parlant de l'éducation préparatoire à cette fonction, dit qu'à vingt ans les jeunes sultans sont conduits au trône ou à la potence et qu'ils sont en conséquence

Exactly lit l'or both.

C'est ce que je vous souhaite, mon frère.

Sérieusement, réponds -moi, et parle-moi de tes études, de ton grec, de ton histoire, de tes projets d'ave nir, si tu ne réussis pas à ri*>3ole.

Comment veux-tu qu'une amitié s'entretienne, si l'on ne sait pas ce qui se passe dans son ami ? Au bout de deux mois, on est étranger l'un à l'autre. Allons, courage, écris vite, et vide ton sac.

Farewell.

AU MEME

Vouziers, 1" octobre 1849

Très cher, ta lettre me donne à réiléchir sur tes rapports avec Planât, et sur mes rapports avec toi. Parlons de Planât d'abord.

Sois bon avec lui. Il est de nature artiste et systématique; quand il a une idée, il pousse sa pointe, croyant bien faire, et ne voyant pas s'il choquera les autres. Par exemple, cette fois, il s'était fait une certaine idée de l'amitié, et voyant que tu n'y répondais pas et que tu lui offrais une amitié moyenne, il a cru que tu ne lui offrais rien du tout. — Tout ou rien, voilà son mot; de plus, ne comprenant d'autre conversation que les entretiens sérieux et actifs, il n'a pas supporté ta paresse, et a cru que tu ne voulais pas causer. Tout cela vient d'une nature excessive et absolue. Pardonne-lui puisqu'il est tel et ne peut se refaire. Au fond, vois-tu, je le sais, il t'aime fort et t'estime autant. H m'a parlé de cette affaire, et si sa lettre est irritante, c'est tout involontairement. Ne lui réponds rien de dur. Quand la fougue de sa précipitation sera passée, il comprendra qu'on ne moule pas ses amis d'après sa fantaisie, et

qu'il faut les accepter tels qu'ils sont. U m'aura pour philosopher, il t'aura pour causer; j'en suis très sûr, il est tout à toi.

A nous deux maintenant. J'ai dû bien souvent mériter le reproche que tu lui fais. Moi aussi, j'ai poussé ma pointe; te souviens-tu de mes prédications philosophiques de l'hiver dernier ?

Pauvre garçon, tu as été bien patient avec moi ! Que veux-tu ? L'homme est ainsi fait ; il s'efforce d'imposer à chacun sa façon de voir et son genre de vivre; j'ai de plus une excuse qui m'est propre : c'est la persuasion absolue où j'étais et où je suis encore que mes idées sont vraies, et que mon système de conduite est le se ni qu'un homme doive suivre.... J'étais comme un fougueux néophyte, une sorte de Polyeucte, te poussant à la conversion et au martyre, et toi, ma chère Pauline, tu remplissais très bien ton rôle: nos lettres étaient une sorte de dialogue, semblable à celui-ci :

Pauline. — Tu préfères le monde à l'amour de Pauline? Polyeucte. — Vous préférez le monde à la bonté divine? Pauline. — Imaginations!

Polyeucte. — Célestes vérités !

Pauline. — Étrange aveuglement!

Polyeucte. — Éternelles clartés!

Bref, aujourd'hui je trouve que Pauline a été bien raisonnable et bien bonne de ne pas me souffleter. C'est pouiquoi ne soufflette pas Planât.

Je suis calmé à présent, en gardant les mêmes convictions, j'ai vu qu'il fallait prendre les gens comme ils

sont. J'aimerais mieux te voir philosopher, éclaircir tes idées, travailler activement d'esprit; j'ai fait ce que j'ai pu pour t'y pousser ; tu en serais plus heureux et moi aussi. Je n'ai pas réussi; tant pis ; c'est que ta nature est autre ; et de même que le cercle ne comporte pas les propriétés du carré, de même, pour parler métaphysique, ta nature ne comporte que les propriétés qui sont contenues dans son essence ou définition. Je me résigne, tu seras orateur et non philosophe. Ton contenu est encore très bon et très beau, le meilleur et le plus beau que je connaisse ; je l'aimerai toujours, si tu le veux bien. J'étais comme cet enfant à qui on demandait s'il voulait de la tarte ou de la confiture, et qui voulait de la tarte à la confiture, se dépitant et se désolant parce qu'il ne pouvait avoir que l'un des deux. A présent que je suis grand, je mange très bien ma tarte sans confiture; e,i je te conseille, cher ami, d'en faire autant par rapport à moi.

Donc, 1° tu m'as pardonné mon avant-dernière lettre, mes sommations respectueuses de t'occuper de politique, mes malencontreux efforts pour t'y traîner par les oreilles malgré toi.

Donc, 2^ tu me pardonneras à l'avenir les sottises de pareil genre que je pourrais commettre ; car la chair est faible; et de mon essence ou concept philosophique, il pourrait bien sortir de temps en temps, comme d'un vase trop plein, des bouffées scientifiques, désagréables aux nez oratoires et poétiques comme le tien.

De plus, en pareille occurrence, tu me rappelleras à

110 COHRESPONDAINXE

la raison, comme on y rappelle un élève qui au tableau a manqué une démonstration, faute d'avoir considéré assez une des données delà question. Or, ici la donnée, c'est ta nature.

Voilà le traité que je te propose entre nous, et que je te conseille de faire avec Planât. La belle chose, si le cercle allait s'irriter contre le carré, parce que toutes les parties du carré ne sont pas à égales distances du centre, et si le carré excommuniait le triangle, parce que le triangle n'a pas quatre côtés ! Nous sommes à nous trois, l'un le carré, l'autre le cercle, l'autre le triangle. Vivons d'accord, et précisément en vertu de notre nature différente il sortira de notre union de nouvelles propriétés.

Bien entendu que si jamais, te trouvant malheureux

de ta façon de vivre et me voyant heureux de la

mienne, tu penches du même côté que moi, je me

réserve le droit de t'y pousser. La réciproque sera

vraie.

En foi de quoi je signe ici

Si tu étais chrétien, mon pauvre ami, je t'enverrais pour te consoler de M. Bellaguet ', et de tes craintes, un chapitre de Vlmitation. Si tu étais philosophe, la 5^ partie de Y Éthique. Poète, platonicien, Grec, je t'envoie une petite pièce d'Anacréon.

Le passant. — « Aimable colombe, d'où viens-tu? d'où

1. M. Bellaguet était chef d'une institution très connue. Prcvost- Paradol v faisait ses études et suivait les cours du collège Bourbon.

viens-tu? Pourquoi tous ces parfums qui s'exhalent et distillent de tes ailes pondant que lu cours dans Tair? Qui es-tu? Que vas-tu faire? »

La colombe. — C'est Anacréon qui m'a envoyée vers son amour, vers Bathylle, le maître et le roi de toutes les âmes. Vénus m'a vendue pour un pelit hymne; et moi je sers Anacréon, en ce que tu vois, portant ses lettres. Il dit que bientôt il me fera libre. Mais moi, quand il voudrait me lâcher, je resterai esclave auprès de lui.

— Car, pourquoi irais-je voler par les champs et les montagnes, et me poser sur les arbres, mangeant quelque fruit sauvage? Aujourd'hui, je mange du pain, le prenant des mains d'Anacréon lui-même; il me donne à boire le vin qu'il a goûté ; quand j'ai bu, je sautille et je volète sur lui, l'ombrageant de mes ailes.

— Pour dormir, c'est sur sa lyre même que je vais me poser. Tu sais tout, va-t'en ; homme, tu m'as rendue plus bavarde qu'une corneille. »

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