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professeurs du collège. — Le principal a l'air aimable, il sort de chez moi, et m'invite à dîner pour demain. Je commence vendredi mon cours ; demain ma journée sera remplie de visites. Le principal me promet la préparation au baccalauréat; ce sont cinq heures par Semaine, je ferai expliquer, faire des versions; la peine sera petite. J'aurai cinq cents francs pour cela.
... J'arrive à peine, et je n'ai rien encore à vous dire : les professeurs que j'ai vus ne m'ont pas l'air fort distingués de manières et d'esprit. Le proviseur paraît bon homme et il est mieux que les autres. Mais n'aie pas peur que je m'encanaille. Je n'ai point encore réglé mon temps; il faut que je voie ce qu'exigeront ma classe et ma conférence. On dit que les environs sont fort jolis, je ferai force promenades. Je vais apprendre beaucoup, connaître les hommes et les choses. Il était temps de quitter le couvent et de toucher la vie réelle; cette année-ci est peut-être pour moi une occasion unique de toucher de près la petite ville, ses habitants, le médiocre collège, la vraie province ;
Un jour il redirait à ses petits-enfants Les mœurs de la République INivernique.
Ma chambre est fort gentille, sauf trois tableaux, qui représentent des brigands italiens surpris par les soldats du pape, et l'héroïne, canonnière de Saragosse; ils sont dignes du poisson de Tobie et du chien phénoménal à jambes de cheval. Je les aurais fait enlever, n'eût été la crainte de choquer l'amour-propre de ma pro-
LANNÉE DE TROFESSORAT 137
priétaire. Commencé-je à cacher mes opinions et à ménager les gens? Prudent comme le serpent, fort comme le lion I
A EDOUARD DE SUCKAU
Nevers, 22 octobre 1851 My dear, merci et voici :
Je suis suppléant de philosophie à Nevers à 1 ^00 fr. au lieu de 1800 à Toulon. Ma mère, tu le conçois, était fort triste, mais je l'ai tant exhortée et j'ai paru si content qu'elle a fini par prendre son parti. J'ai trouvé ici en arrivant qu'à ma classe était jointe une préparation au baccalauréat, de cinq heures par semaine, et de cinq cents francs par an; de sorte que Nevers vaut à peu près Toulon. En me tenant à mon traitement, j'aurai trop. Que veux-tu qui me coûte? Le théâtre ici est exécrable, j'irai peu dans le monde, mes livres et mon piano sont achetés, l'estaminet me dégoûte, et je passe la journée dans une chambre à travailler.
J'ai seize élèves. Rougis, Monsieur le premier agrégé, professeur de lycée. Ils m'ont l'air à peu près aussi niais qu'à Paris, bien plus ignorants, beaucoup plus dociles. Ma conférence de baccalauréat, le soir, me fait repasser l'antiquité, l'histoire et la littérature. Le mal n'est pas grand. Ailleurs je n'en parlerais jamais. Je dîne à table d'hôte avec deux professeurs de mathéma-
1. Siickau (Edouard de), né en 1828, entré à lÉcole normale en 1848, mort à Aix en 1867. — Voir Gréard, ib., p. 12. — M. de Suckau venait d'être nommé professeur au lycée de Saint-É tienne.
tiques (dont l'un est Routier^) deux clercs de notaire, un premier commis de la poste, un rédacteur de l'enregistrement, bonnes gens d'ailleurs, un peu criards, pas assez distingués, libéraux et peu cbréliens. Le malheur est qu'ils n'ont pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. J'ai visité les autorités. Elles étaient absentes; mes collègues aussi pour la plupart, j'ai laissé des cartes. L'aumônier a plus d'esprit, mais c'est un coquin; il me rendait ma visite, et je le conduisais sur l'escalier : « Nous nous aiderons, me dit-il, nous nous avertirons; par exemple vous me feriez savoir si un de vos élèves montrait de rirréliyion. » J'étais stupéfait; quand j'ai voulu lui répondre, il était déjà descendu. Le sous-principal (moi, pauvre hère, ici je n'ai pas de censeur) est un gros pataud, jovial, libre en propos, bon homme. Le principal va à vêpres, est très amical, m'a invité à dîner. Sa femme a du monde, m'a parlé anglais, est fort réactionnaire et catholique, parle bien; c'est la seule personne que je voudrais voir ici (pas de mauvaise interprétation, elle a 50 ans). Le recteur est prêtre, mais bon universitaire et bienveillant pour le collège ; l'évêque est dangereux^
Je ne verrai guère de monde; je suis trop aristocrate d'esprit, et l'air nivernais est trop béotien. Je feuilletlerû seulement de temps en temps mes voisins ou mes
1. Routier (Pierre-Jean-Baptiste), né en 1826, entré à l'École normale (sciences) en 1846, mort en 1868 professeur au lycée de Portau-Prince (Haïti).
1. M^r Dufètre (Dominique-Augustin), né en 1796, évêque de Ncvers de 1842 à 1860, cclrbre comme prédicateur sous la Restauration et la Monarciiie de Juillet.
collègues. Je fais ma classe avec soin et prudence, tâchant d'introduire quelques idées dans ces cervelles novices, cela me prépare à l'agrégation. — Voilà mon moi inférieur. Mais je me retire la moitié de la journée dans une région meilleure, dans votre commerce, mes amis, ou avec mes livres, mon piano et surtout mon travail. J'expérimente sur moi-même, mon cher, j'ai commencé une longue étude sur les Sensations^ ïu sais que selon moi, c'est le point de départ de la psychologie, et qu'on y trouve les notions les plus nettes sur la natui-e de l'âme, etc. Cela sera peut-être ma thèse. M. Vacherot m'a dit qu'on ne recevrait pas une exposition de HegeP. Cela sera à tout le moins le commencement de longues recherches de psychologie. Voilà, mon cher Edouard, ma société pour l'hiver; je mets mes pieds sur mes chenets, je tisonne, je fume, je lis, je vais mener la vie d'un solitaire. Pourvu que mon cerveau soit plein, que le reste aille comme il voudra. Je suis sûr de ne pas m'ennuyer.
Tu reconnais ton Cac^ n'est-ce pas? Mais le Cac sans son Edouard est incomplet. Tu me manques, mon hon Ed., je croyais t'être bien attaché; mais le jour de l'agrégation tu t'es conduit si fort en sœur de charité, en madone de la miséricorde, que je t'en conserve un souvenir fdial. Tu as pansé ma blessure avec la main la plus douce que j'aie jamais sentie, et cela ne s'oublie