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5. Cacique; surnom donné aux chefs de promotion à l'Ecole normale.

pas; je le devrai toujours pour ce que tu as fait ce jour-là. L'an prochain, si pareille chose ni'arrive, je compte encore sur tes consolations; voilà, mon cher, l'ennui de cette année, c'est cette crainte si bien fondée, ma carrière interrompue, mon avenir incertain; j'ai voulu passer sous les fourches caudines; repoussé une première fois, réussirai-je? Ma foi, tant pis, et d'avance je suis préparé à un second malheur.

Je ne sais pas ce que c'est que ce plan d'études qu'on me demande. Si c'est un programme, c'est celui du baccalauréat. Une profession de foi! Allons donc. Le principal va me montrer celui de mon prédécesseur. Écris-moi sur tes projets en philosophie, sur tes doctrines actuelles, rends-moi l'Edouard de l'École.

Je suis prudent comme le serpent. Que Dieu te bénisse, mon très cher frère.

A MADEMOISELLE VIRGINIE TAINE

Ncvcrs, 29 octobre 1851 Tu me demandes des détails, ma chère amie; c'est pourtant peu amusant. Enfin, les voilà : je me lève à cinq heures et demie. Je prépare ma classe jusqu'à sept heures et demie. Je la fais de huit à dix. Je joue du piano jusqu'à onze, déjeuner jusqu'à midi. Je m'occupe d'études personnelles de midi à quatre heures, et de sept à dix. Je fais une conférence au collège de quatre heures et quart à cinq heures et quart, de la musique

do cinq heures et quart à six heures, et je dîne de six à sept. Mes jeudis et mes dimanches sont libres.

Je fais la conférence du baccalauréat; mes élèves sont ignorants, mais pleins de bonne volonté, et j'éprouve quelque plaisir à faire entrer des idées dans ces cervelles neuves. iMa conférence me fait relire les grands auteurs, et c'est tout gain. Ma classe me fait préparer mon agrégation et résumer mes idées. Somme toute, il n'y a que des bénéfices au quotient.

Je me trouve fort bien, ma chambre est gentille, mon lit doux; quand j'ai mal à la tête de travailler, j'ai mon piano ou mes cigarettes: j'ai commencé deux longs travaux, les idées me trottent dans la tête, et babillent tout le jour. Je n'ai pas une minute pour m'ennuyer. J'aurai peu de relations avec mes compagnons de table, faute de sympathie. Peut-être quelques-unes avec le professeur de rhétorique. J'ai fait de la musique hier avec Mme la principale qui n'est pas fort habile. J'aurai aisément quelques salons, si je le désire. Je ne le désire guère, je jouis trop pleinement de ma solitude et de ma liberté. Mes livres et ma musique me rappellent tant de choses, tant d'entretiens, de causeries le soir au coin du feu ! Qu'il est difficile de causer ! Des banaUtés guindées avec mes collègues, des plaisanteries avec mes commensaux, voilà tout. Chaque jour, je trouve le niveau humain plus bas. Mais je m'enfonce dfms ma philosophie, et (pardon de l'impertinence) je me trouve d'assez bonne compagnie pour rester sans ennui seul avec moi.

Mon oncle Alexandre est venu lundi. Je l'ai conduit à ma table d'hôte, et nous avons jasé chez moi toute la soirée en prenant démon café, devant mon feu attisé de mes mains. Je ris de moi-même en songeant que je suis propriétaire, administrateur. Je te jure que je m'en tire bien. Je ne vois pas de dépense à faire; ce qui coûte aux jeunes gens c'est le plaisir, et je trouve le mien fort économiquement, assis à ma table. J'ai l'orgueil de ne point trouver amusants les amusements des autres ; je serais malheureux si je ne voyais d'autre but à ma vie que d'arriver à un rang quelconque. Mon ambition déborde au delà, et ma Volonté n'a jamais failli à mon ambition.

M. N... m'a écrit une lettre de conseils donnés d'un peu haut avec une certaine petite nuance d'aigreur. Je lui ai répondu convenablement, lui disant que je n'étais pas un vampire, que je ne prétendais renverser aucune des croyances des jeunes gens qu'on me confiait, que mon enseignement était à côté, que je ne parlais pas de métaphysique, mais simplement des actions de l'esprit, des règles du raisonnement et de la conduite. — Il paraît qu'on avait écrit du ministère la phrase suivante à M. Guizot : (( Nous espérons que M. Taine par la sagesse de son enseignement et de sa conduite justifiera la confiance des personnes honorables qui, etc.. » Tu comprends ce que cela veut dire en style administratif. Sur celaM. N...me croyait pestiféré; je lui envoie le programme de mon cours, comme certificat de salubrité. — Mais quelle vilenie que celle de

l'École ! Car je n'ai donné lieu à cette opinion par aucune action extérieure. Qui donc a espionné nos conversations? M. Y... grâce à ses zélés? M. Z...? On m'a raconté ici des sournoiseries qu'il a faites autrefois. J'hésite et je cherche. Le plus clair est que je vais faire le mort ici afin d'être en odeur de sainteté l'an prochain.

Ma santé est très bonne : que ma mère ne s'inquiète pas et ne s'afflige pas. Mon malheur n'est guère qu'une blessure d'amour-propre. Si je veux réussir plus tard, il me faut quelques années de méditations solitaires. Je travaille de grand cœur ici, je mûris mon blé pour la moisson. — Écris-moi aussi l'emploi de votre journée, les lectures que tu fais, ce que tu en penses. Si vous avez repris les livres de Rethel, lis V Essai sur les Mœurs et Charles XII de Voltaire, et V Emile de Rousseau, ou bien encore les Caractères de La Bruyère. Discutons un peu par écrit. Fais aussi que ma mère se mette un peu à lire; c'est le seul moyen de calmer son esprit et d'oublier ses ennuis. L'action de la pensée est la meilleure médecine pour la tristesse. J'ignore l'avenir, mais certainement votre éducation vous a fourni un refuge, qui est la société des grands esprits et des artistes du temps passé. On oublie l'insipidité de la vie présente, et la sottise de ceux qu'on fréquente, quand on songe à cet autre monde. L'éducation n'est qu'un billet d'invitation pour ces nobles et heureux salons.

Je conseille à ma Sophie de prendre Froissart dans nos livres. Si vous pouviez avoir les Mémoires de Saint- Simon, ce serait mieux encore. Envovez-moi la liste de

VOS principaux ouvrages, afin que je puisse vous indiquer des lectures.

A rRb:VOST-PARADOL

Nevers, 30 octobre 1851

Mon cher Prévost', j'ai eu à faire tant de lettres d'obligation, que j'ai dû remettre les lettres de plaisir. Ainsi lu m'excuses, n'est-ce pas? D'ailleurs tu as eu peut-être de mes nouvelles par Edmond ^, à qui j'ai envoyé un travail sur Homère. A propos, demande-lui s'il l'a reçu et dis-lui qu'il m'écrive (son adresse est rue des Francs-Bourgeois Saint-Michel, Hôtel Saint-Michel).

Me voilà. donc sorti du port, où tu te reposes encore, et lancé sur l'océan de la vie ! Cet océan, mon ami, est un marais, une flaque d'eau dormante. Tout cela est plat et insipide. Que te dirai-je de mes compagnons de table? Gais, honorables, d'éducation libérale, qui ont fait leur droit à Paris, assez libéraux d'opinion, non mariés ; deux clercs de notaire ; deux employés de l'enregistrement; deux professeurs du collège. On dit des gaudrioles, des gravelures, on fait des calembours; ils s'enrouent sur la politique, ils ont parfois un peu d'esprit. Mes autres collègues, le principal, les gens que je vois, tout cela est suffisamment bien élevé, tout cela parle, paraît penser, mais tout cela est ennuyeux. J'ai été gâté par l'Kcole, nous ne la retrouverons nulle part. Ce plaisir

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