Voir p. 102, note
Tu vois ma vie; aujourd'hui jeudi je vais aller voir la campagne ; une ou deux fois le soir j'ai fait de la musique avec Mme la principale ; je fume et me chauffe, j'ai ici quelques belles sonates; somme toute, je suis content.
Nous avons un bon recteur, quoique prêtre. 11 m'a conseillé la prudence; je fais le cours le plus innocent en apparence qu'on puisse voir^ Rien que de la psychologie, de la logique et de la morale. J'annonce dans mon programme que je m'étendrai peu sur la Théodicée, et qu'à cause des difficultés de celle partie de la science, je substituerai à ma parole les textes et l'autorité de Descartes, Bossuet, etc.... Je ferai quatre à cinq mois de psychologie ; mes élèves en me quittant ne croiront pas que nous voyons Dieu face à face, et que l'âme est un petit être logé nulle part, ou qu'une pierre est un composé de monades immatérielles, comme on nous l'enseigne avec tant de succès. Du reste, circonspection parfaite. Vivent Dieu, le roi, les gendarmes et leur auguste famille !
Je me tiens coi chez moi ; je ne cite en classe que
i. Le coiii's. de philosophie n'était peiit-êîrc pas aussi innocent 'ïue M. Taine le pensait. Il a conservé les programmes dictés (Voir lettre du 25 novemhre, p. 101) de 49 leçons de psychologie et de '25 leçons de logique. Les leçons de psychologie s'abritent ex: riffet sous les noms d'Aristote, Descartes, Reid, Cousin, Jouiïroy, .\raine de Biran; mais Locke, Hume, Condillac, Cabanis et JluUer {uterviennent aussi de temps à autre. Il est difficile de croire f|u'au moment où il écrivait la première ébauche de ce traité des Sensations qui devait devenir le sujet de sa thèse, un homme aussi sincère n'ait pas trahi ses convictions, lorsqu'il traitait de la perception extérieure, de la sensation, de l'association des
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des observations des psychologues ou de physiologistes. Je suis avec tous d'une politesse extrême, j'ai coupé tous les bouts d'oreilles qui passaient.
Témoin maîtro Mouflard, armé d'un gorgerin, Du reste ayant d'oreille autant que sur ma main, L'évèque ne saurait trouver par où le prendre.
Tu diras que je fais des citations sous moi, comme le bon évéque de Chartres des uumdements ; mais considère que mes poètes sont maintenant ma seule compagnie, et qu'on se sent de ceux qu'où hante. Prie Dieu que je ne me sente pas trop des gens que je hante ici!
Où eu est tou Bernardin^? Heureux lauréat, va! Edouard m'a écrit. Allons, à l'an prochain et tâchons d'être dans la même ville. Je te voudrais pour anachorète dans mou désert.
Dis à N... que je lui répoudrai sous peu. Tu vas continuer à le conduire dans le sentier de la vertu, n'est-ce pas? Des nouvelles de l'École et des recrues qu'on y peut faire.
Passe donc, ci tu en as l'occasion, rue Dichelieu,chez Franck, en face de la Bibliothèque, et dis-lui qu'il m'envoie la fin de mon Hegel.
Demande pardon à Planât pour moi. Je ne lui ai pas encore écrit.
idées ou des images. Le plrin de la leçon sur les images contient un renvoi h la Théorie de L'intelligence, ébauchée en 18i9. — Voir appendice Itl le plan de ces cours (p. 500).
1. Prévost. -Paradol écrivait un Éknje de Bernardin de Saint- Pierre, qui obtint le prix d'éloquence à l'Académie Française en 1852.
148 CORRESPONDA^'CE
A MADEMOISELLE SOPHIE TAINE
Nevers, 9 novembre 1851 Mais pourquoi donc vous imaginer que je suis malheureux? Puis-je l'être avec ces études qui m'enchantent et ces idées qui se remuent incessamment dans ma cervelle, et causent avec moi comme les meilleures et les plus charmantes amies? Ma vie est si remplie que je n'ai pas un moment pour m'ennuyer ou m'altrister. Quand je me lève j'y songe en m'habillant, et j'oublie qu'il serait plus doux de rester au lit. Le grand malheur, après tout, de travailler le matin dans une bonne robe de chambre, les pieds sur un tapis! L'habitude a été prise à l'École et je la garde; c'est deux heures de plus que j'ajoute chaque jour à ma vie; au bout de douze ans, cela fait une année. Vivre, c'est agir et produire ; et tu n'aurais pas d'estime pour une femmelette ou un paresseux. C'est bien de lire Froissart ; mais n'y cherche pas les faits ; remarque simplement et mets en note les traits de mœurs. Du reste lis-le comme un roman. Tu peux lire de même Rollin, mais cela te profitera moins. Je vous avais demandé la liste des livres. Prie ma mère de te donner Bernardin de Saint-Pierre ; lis les lettres de Racine à son fils, à Boileau, et sa correspondance de jeunesse; le cours de littérature de M. Villemain, celui de M. Nisard. Ta mère t'indiquera des lectures dans Mme de Staël; je tiens beaucoup à ce que tu te procures la Révolution Française de M. Mignet. Cela n'a que deux volumes et t'épargnera M. Thiers. N'extrais point de faits,
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prends seulement note des traits de mœurs, ou écris des jugements; puis, dans cette petite feuille que lu ajouteras aux lettres de rna mère, mets-en quelques-uns en abrégé. Lire est maintenant ta grande affaire. Tes anciens cours te fournissent un cadre ; les idées que tu tireras de tes lectures le rempliront.
J'ai les élèves les plus dociles, tout va bien au collège; le principal m'invite à passer demain la soirée chez lui. Personne ici n'a inventé la poudre, mais je trouve partout de la bienveillance ou de la politesse. Je n'ai aucun embarras; tous les soins de la vie domestique se réduisent à peu de chose ou ne s'aperçoivent pas. Ma vie est à peine changée; j'ai emporté avec moi l'ameublement de mou cerveau, de sorte que je me retrouve dans le même monde. Ajoutez mon piano et mes livres. Quand je suis à ma table ou les pieds à mon feu, suivant mes idées ou écrivant mes expériences, je suis au paradis; puis, si j'ai mal à la tête, quelle musique tendre et expressive que Mendelssohn et Mozart ! Quand je pense à tant de pauvres diables, je suis près de devenir socialiste contre moi-même, et me maudire comme privilégié.
Je vais toucher cent francs et quatre-vingts centimes pour mes frais de voyage : je suis un Crésus. Nous nous verrons, mais c'est moi qui irai^; j'aurai peut-être une dizaine de jours, et que ferait ma mère ici pendant que je préparerais mes leçons ou que j'irais au collège ! J'aime cent fois mieux revoir notre vieille maison et passer une bonne longue semaine au coin de notre feu. Allons, co-
i. A Youziers.
raggio, mia cara, et en avant, de par Dieu! Un jour, quand je serai ministre, quel contraste agréable de penser au collège de Nevers !
Je nn'habitue à nries compagnons de table, et aux gens à qui je rends visite ; mais, franchement, je suis mieux seul. Est-ce vanité? En ce cas ce serait aussi flatterie; car vous m'avez rendu difficile. Oui, ma chère, un jour tu sauras combien c'est chose rare que du naturel, du sentiment, de l'esprit et de l'instruction réunis, et vous vous apprécierez vous-mêmes.
A PREVOST-PARADOL
Nevers, 16 novembre 1851 Tu es un être adorable; si j'étais Ed. je t'embrasserais, pour te récompenser d'une pareille lettre'; tu es moi, je suis toi. Cela est charmant.
Mon bon ami, que tu as raison de trouver la science mystique- ! La nature est Dieu, le vrai Dieu, et pourquoi? Parce qu'elle est parfaitement belle, éternellement vivante, absolument une et nécessaire. N'est-ce point parce que leur Dieu est tel, que les chrétiens l'aiment? Et si nous n'en voulons point, c'est que ses caractères humains