M. Thomas. Voir la lettre précédenlc
Que ma mère soit donc en repos. Mon lionnêteté est intacte, et le recleur lui-même pense que ma place n'est pas exposée.
Parlons d'affaires moins sérieuses. Je lis Clarisse Harlowe, de Uichardson, à la bibliothèque. Cela me délasse un peu de la métaphysique. J'ai essayé de connaître un jeune peintre ; mais il s'est trouvé que son plus grand plaisir consistait à peindre son chien, sa casserole, son poêle, le tout de grandeur naturelle, à la manière des enseignes. Tous mes essais de connaissance avortent de la sorte, et je retombe sur moi-même. Je vis au coin de mon feu ; je me repose avec bonheur le jeudi et le dimanche, entre une tasse de café et des cigarettes; mes études sont si fatigantes que jamais je n'ai mieux goûté le repos. Depuis un mois le ciel n'était qu'une pluie, et la terre qu'une boue ; mais hier le soleil et la gelée sont venus, et j'ai couru la campagne, le cœur réjoui par la vue de ce grand horizon et de la belle et divine lumière. Que de fois le soir dans les rues j'ai admiré les grandes ombres et pensé à Rembrandt et à toi. Si nous étions ensemble, nous causerions de tes éludes.
Je suis quelquefois un peu triste de ce manque d'amitié et de conversation. Il faut m'excuser, car j'ai tout perdu à la fois, ma famille, tous mes amis, l'École et Paris, les deux pays de l'intelligence. Mais avec un petit effort de volonté, cela s'en va. Je prends un livre. Montesquieu disait qu'une demi-heure de lecture suffisait pour lui faire oublier les pires chagrins de la vie.
H. TAINi:. C»RRE«rOM).\\CR. 12
178 CORRESPO^■DANCE
A EDOUARD DE SUCKAU
Nevers, 22 décembre 1351 Cher ami, merci S mais je ne puis pas : l^^Nous aurons à peine trois jours de vacances; 2° Si j'allais à Paris, deux oncles^ que j'ai, l'un à Juvisy, l'autre à Poissy me couperaient la goi'ge, et avec raison, si je n'allais pas chez eux. Et ma mère ne me pardonnerait pas de ne pas avoir pris un jour de plus pour aller chez elle, où elle s'ennuie et voudrait me voir; 5° Il est possible que j'aille bientôt à Paris, et contre mon gré. Le recteur nous a présenté à signer la sincère déclaration suivante : « Nous soussignés, professeurs au collège de Nevers, nous déclarons adhérer aux mesures prises le 2 décembre par M. le Président de la République, et lui offrons l'expression de notre reconnaissance et de notre respect. » — Tous mes honorables collègues ont signé. J'ai eu le malheur de faire exception, l'air retentissant de menaces de destitution. De sorte que je pourrais bien un jour ou l'autre aller prendre le frais sur le boulevard de Gand. Le gouvernement, aimant la liberté, désirera sans doute me fortifier dans la vertu, en m'ôtant toute tentation d'y manquer à l'avenir, etc.
Mais j'ai ta promesse sous seing-privé, et je t'aurai le samedi 2 (45, rue du Commerce). Et je te garderai tant que je pourrai et que tu pourras. Je te défilerai le plus magnifique chapelet philosophique, et toi de même. Ce
1. M. de Sucl<;ui avait invité M. Taine à venir passer les vacances du jour de l'an à Paris, chez ses parents.