‹ H. TaineChapitre 82 sur 160 · Voir Gréard, ihid., p. 188, réponse de Prévost-Paradol · texte numérisé non relu

Voir Gréard, ihid., p. 188, réponse de Prévost-Paradol

vole tout ce que je puis contre une pareille brutalité. Mais ce peuple s'appartient à lui-môme et je fais une injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté.

(J'ai fait dans ma dernière lettre une restriction pour les choses qui sont en dehors de l'Ktat. la liberté de conscience; les devoirs de famille. Ceci n'étant pas du domaine public, le peuple ne peut pas en disposer. — Mais le mode de gouvernement est indubitablement du domaine public. — Ainsi ne m'attaque pas làdessus.)

2° Preuve indirecte. — Si la minorité éclairée a le droit de violenter la majorité stupide, un seul homme éclairé a le droit de violenter l'unanimité stupide. Ce qui est la justification, non de la royauté, mais de la tvrannie.

Si je suis convaincu que, seul, je suis éclairé et que le reste est stupide (ce qui arrive à tout homme convaincu de son opinion), je me crois le droit de violenter toute la nation. D'où la jolie application suivante : Supposez M. Bonaparte non pas accepté, mais rejeté par le peuple et convaincu que ses idées sont les seules justes : il agirait en conscience en se faisant dictateur envers et contre tous, et l'on devrait le considérer comme un homme vertueux. Tu l'attaques maintenant que son pouvoir est voulu du peuple : tu l'excuserais si le peuple ne voulait pas de lui.

Enfin voici l'horrible : (tu n'y as pas répondu.) Les catholiques, sous peine d'hérésie et de damnation, se

croient seuls éclaires. Par conséquent ils doivent se croire le droit d'opprimer toutes les résistances, et d'établir tout ce qu'ils voudront. Philippe II est excusable dans sa guerre des Pays-Bas.

Somme toute, dés que tu prends sur toi de considérer tes adversaires comme des chevaux, et de mépriser en eux la sainteté de la volonté humaine, sous ce prétexte vain qu'ils ne sont pas hommes, tu leur donnes ce droit vis-à-vis de toi, et tu justifies toutes les injustices, puisqu'une injustice n'est qu'une attaque contre une volonté humaine.

S*' Réfutation. — (Pardon du pédantisrne, mais souviens-toi de nos petits papiers de rhétorique. On n'aboutit que de cette façon).

En fait, il est faux que, lorsque je vois un homme souffrant d'un besoin physique ou moral, ma conscience me montre en lui un droit de satisfaire ce besoin. Un pauvre qui a faim est à plaindre et je dois le soulager; mais il n'a pas pour cela le droit de prendre de force un pain. Un homme politique qui a besoin de la vie politique, etc., n'a pas pour cela le droit de renverser la volonté de la nation qui se l'interdit et de chasser le gouvernement qui la lui ôte.

Ceci est un fait de conscience; il est primitif. Nie-îe si tu peux, sinon ton argument est détruit.

Je passe les autres réfutations. Tu sais tout ce qu'en a dit contre M. Louis Blanc. Je t'y renvoie. Ton princije est le sien.

Cher, je vis dans l'abstrait, je le sais bien, et il faut

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du courage en face des malheurs publics et de nos malheurs privés pour défendre la cause de l'ennemi. Peut-être si j'étais un politique comme toi, le spectacle des choses m'entraînerait contre mes principes. Je te comprends donc, mais je reste idéologue.

« Périssent les colonies plutôt qu'un principe. » Je crois bien en effet que l'Université va périr. Le préambule de M. Bonaparte n'en dit pas un mot, et il l'omet en louant toutes les autres institutions de l'empire. Enfin, mon bon ami, quoi qu'il arrive, on aura toujours besoin de science ; et puis tu sais : Uighlanders, shoiilder to shoulder.

Tu serais bien aimable d'aller voir Planât, et de me dire un mot de lui ; je n'en puis rien tirer.

Dis à Crouslé que je vais lui répondre sous peu.

A SA MÈRE

Nevers, 27 janvier 1852 l'ai prié avant-hier le recteur de sonder le titulaire de philosophie. Le recteur désire que je reste. Mais l'autre est un avare parfait, qui le soir achète pour souper un hareng saur chez l'épicier, et qui peut-être voudra reprendre ses i615 francs, d'autant plus qu'à Pâques il n'aura plus que trois mois de cours, et qu'il est fort agréable de loucher le traitement des vacances sans rien faire. Ce titulaire est un vieux pédant maniaque, qui parle pvcc mots saccadés et bégayés, qui

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ne fait pas de leçons aux élèves et leur dicte un simple programme. Je sais que mes seize petits serins désirent garder leur oiseleur et qu'ils feront un charivari au hibou grognon, s'il veut reprendre sa place. A la grâce de Dieu et du hibou.

Je m'aperçois de jour en jour que le nombre des grands hommes est infiniment petit. En fait d'idées ce pays-ci est le désert du Sahara. Si fait pourtant, je suis allé hier dimanche pour la première fois au théâtre. (Je hais le drame comme le vin bleu, mais ce jour-là, par hasard, il n'y avait que des vaudevilles). J'ai trouvé un comique de talent et naturel, mais le malheureux meurt de faim avec sa troupe, et nos ingénieux Nivernais le méprisent comme de la boue à cause de son métier.

Le matin j'étais allé au sermon où j'avais entendu une diatribe attendrissante contre la philosophie. Nous sommes très mal en cour. Les hauts pachas administratifs veulent, dit-on, faire tomber le feu du ciel sur Sodome et Gomorrhe ; gare à l'odeur du roussi; mes pauvres amis de l'École s'attendent à un licenciement. Ne suis-je pas heureux d'être sorti de cette galère? Si on supprime la philosophie ou les professeurs de philosophie, je suis plus heureux que personne; les vers latins et le thème grec coulent chez moi depuis quinze jours comme d'une source vive et le Dictionnaire répand ses fleurs numérotées, ses épithètes et ses synonymes sur mon intelligence qu'il féconde ; je suis dix fois plus fort (vanité, n'est-ce pas? mais il n'y a pas de quoi) que le professeur de rhétorique mon collaborateur, et j'ai

puur arriver toutes sortes de chances. L'ennuyeux est que M. B., qui m'avait promis une lettre sur la situation, reste muet comme un poisson. Il paraît qu'il a été fort désolé du coup d'État et de la suppression de la Constitution, ;sou premier-né politique. M. Bonaparte a biiïé sans cérémonie toute sa vie parlementaire.

Rien de nouveau ici comme ailleurs. Nous sommes de bons bourgeois, comme le ministre de Wakefield pour qui toutes les révolutions étaient d'aller du lit blanc au lit brun et du lit brun au lit blanc. La vie est monotone et c'est toujours le même oreiller; endormons-nous pacifiquement en faisant de beaux rêves; j'en fais le plus possible; ma science que je cultive dans toutes mes heures de loisir m'ouvre des horizons infinis. Je bâtis sur des espérances solides. Faut-il regretter que mon avenir soit celui d'un savant? Aujourd'hui il n'en est pas d'autre, la politique et les places ne donnant accès qu'à la servilité. Le seul chemin où l'on puisse avancer sans s'éclabousser de fange, est celui des découvertes abstraites. On m'eût empêché d'écrire et de parler sur l'État, le Devoir, le Droit, etc. Qui m'empêchera de publier ce que j'aurai trouvé sur les nerfs et les sensations? 11 faut de la patience et du coulage, il est vrai, mais on peut resler honnête et avancer.

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A PRÉVOST-PARA DOL

Ne vers, 5 février 1852

Laissons là la politique, puisque nous sommes d'accord sur les principes. Quant aux conséquences, si tu peux prouver qu'on nous a volé les libertés qu'on nous a prises, j'en serai ravi. Ce serait une consolation de pouvoir crier au voleur.

J'aime mieux te parler d'affaires. Comprenons bien notre avenir. Tu dois voir maintenant que l'homme qui règne a des chances pour durer. Il s'appuie très ingénieusement sur le suffrage universel qui ne lui demandera pas de libertés, mais du bien-être. Il a le clergé et l'armée; ajoutez le nom de son oncle, la crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles du parti ennemi. Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix ans peut-être.

Le seul chemin est la science pure ou la pure littérature. C'est là-dessus maintenant qu'il faut compter.

Eh bien, mon ami, regarde quelle est la meilleure position pour s'occuper de hltérature ou de science. A mon avis, c'est l'Université, et voici pourquoi : 1'' Elle ne nous prend que quatre heures de travail par jour; 2° Elle nous fait professer sur des sujets de science et de littérature; 5° Je vois par ma propre expérience qu'on peut le faire avec honneur et conscience sans être tourmenté.

Je ne sais pas quelle est la place que tu cherches. Si tu me l'avais dit, j'aurais pu discuter plus précisé-

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menl sur ta résolution ^ Mais je doute qu'elle ait ces avantages. Être secrétaire, ou précepteur, ou donner des leçons, ou se faire collaborateur d'un ouvrage, etc?... En tout ceci tu trouveras moins de liberté d'esprit, moins de loisir, plus de gêne que dans l'Université. C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner. J'ai vu beaucoup de vérités nouvelles en psychologie en l'édigeant mon cours. Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres de notre temps ont eu pour matière première un cours public; et je ne vois d'autre moyen de sortir aujourd'hui de la boue qu'un bon livre auquel on a travaillé dix ans. Ajoute la solitude extrême, la nécessité de penser toujours pour ne pas mourir d'ennui, le manque de distractions; toutes ces misères de la province sont des secours pour ceux qui veulent en sortir.

N'imagine pas que tu doives être fort tracassé. Quand on s'abstient d'allusions politiques et religieuses, et qu'on vit chez soi sans se mêler aux orateurs de café, l'administration se tient tranquille. J'ai pour recteui' un prêtre; il y a un évéque dans la ville, ennemi du collège; mon principal va à vépies et communie; le père

1. Gréard, ibid., p. 189 : « Dans l'espoir... que le licenciement de rÉcolc allait nous rendre notre liberté, je nie suis mis en campafi;ne, chercliant une place modeste (pu me donnât le temps de l'aire tout doucement mes thèses, pour le jour lointain où l'Université redeviendrait habitable. »

d'un de mes élèves est noble et relit toutes ses rédactions, et je sais qu'il n'y a pas une plainte contre nioi\ quoique ma psychologie soit physiologiste, et que j'aie fort nialtrailé la Raison et la Liberté. En gardant les noms on dit les choses. Et je sais par les professeurs de rhétorique et d'histoire, que les parents eux-mêmes seraient faillies de donner à leurs enfants des pères Loriquet^ Ils sont du siècle en dépit d'eux-mêmes. Ils disent du bien du petit séminaire qui est aux portes de Nevers ; mais ils auraient dégoût de faire de leurs fils des calotins. On peut leur enseigner la science, leur donner tous les faits historiques et philosophiques, leur faire comprendre les plus irréligieuses des civihsations, Rome et la Grèce. L'effet moral du cours est le même ; il suffit de ne pas en formuler les conséquences, ou plutôt de ne pas les formuler en termes de journaux.

Les parents sont trop bêtes pour y rien \oir, et les élèves, suivant la bonne disposition de cette bonne nature humaine, sont trop portés à la révolte pour ne pas en recevoir l'esprit. La religion et la royauté ne sont plus maintenant que de vieilles habitudes. Chez les plus ftUiatiques, l'éducation prépare le monde à venir et détruit le passé. Partout les enfants sont traités à

1. Voir, p. 220, lettre du 28 mars 1852. On verra par la suite que M. Taiue se faisait de grandes illusions sur la bienveillance de son entourage nivernais.

2. Le Père Loriqiiet (J. N.), jésuite, né en 1707, mort en 1845, écrivit beaucoup de livres élémentaires, dont une llistou'e de France très répandue dans les pensionnats ecclésiastiques sous la Restauration.

l'égal des parents; on cause avec eux, on se fait leur ami, on favorise le premier élan de leur liberté; ils respirent l'égalité et la liberté dès le berceau; demande aux vieilles gens ce qu'était l'éducation de leur temps. — Nous avons donc les parents pour complices; opprimée au debors, et comprimée en apparence, l'éducation peut être au fond aussi libérale qu'on le voudra.

Voilà mes raisons principales, mon cber ami. Les cboses vues de près sont moins noires qu'on ne le croit à l'École. Quant à tes craintes pour l'agrégation, n'as-tu pas ton magnifique français, et M. Dubois pour juge? N'as-tu pas été le premier en tbème grec à la licence? Tes seuls concurrents sérieux sont Sarcey, Dupré, Gaucher, Marot et il y a neuf places. Il est probable que l'agrégation durera puisqu'on l'a proposée J'ajoute donc un mais à tous ces mais qui t'importunent^ depuis huit jours, et je suis insupportable selon mon habitude. Que dis-tu de l'espérance de te trouver l'an prochain avec un de tes amis, Edouard^, Levasseur, Gréard, et un autre que je nose nommer, et qui en serait bien heureux, tu en es sûr? Ah, cher! quels coups de pioche, si dans la solitude de la province nous pouvions ensemble fouiller les terrains vierges! Il y en

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