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L'original de cette lettre est en anglnis

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des occupations élevées et sérieuses; j'espère que, dans quelque situation que la fortune te place, tu conserveras le sens des couleurs, de la lumière, des formes, de la poésie, de toutes les choses qui peuvent élever l'esprit au-dessus des vulgarités insipides de la vie ordinaire. Mais, ma chère enfant, je ne puis que répéter ce que j'ai dit si souvent. Sais-tu si tu es une artiste? Tu auras un ciiarmant talent de société, une noble et agréable occupation dans ton intérieur. N'est-ce pas mieux que de ramper dans la foule des peintres hommes et femmes? Souviens-toi qu'il y a en France dix ou douze mille de ces personnes; peux-tu espérer prendre une place prééminente? Tu as une santé délicate, tu es une femme, et une honnête femme, tu ne peux pas faire les études qui seraient nécessaires pour gagner un nom dans l'art; tu ne peux pas avoir la vie tempétueuse, mobile et licencieuse sans laquelle l'imagination languit et le génie défaille. Je t'en prie, considère tout ceci ; je sais que toutes ces paroles sont des blessures pour toi et que je trouble un rêve très charmant. Mais c'est par amité et affection. Tu ne connais pas le monde; tu ne peux pas comparer la vie combattante, troublée, misérable de ceux qui essaient d'émerger du niveau ordinaire à la vie tranquille et heureuse de ceux qui demeurent dans la voie usuelle et ornent avec des distractions raffinées l'uniformité du chemin. Je me repens quelquefois d'avoir pris le premier parti. Il y a des moments de spleen, de timidité, de langueur, dans lesquels je sens que j'aimerais mieux être un tranquille profes-

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seur dans quoique coin retiré que de lutter pour trouver, pour publier et pour établir des idées nouvelles. Je comprends facilement la situation de ton esprit; tu es dans une disposition entbousiaste causée par la conscience de tes progrès, par les louanges méritées qu'on a accordées à tes œuvres. Échappe à cette disposition et considère froidement les nécessités d'une vie féminine. Agis comme un homme et oublie celte passion momentanée. La conscience de ta raison et de ton courage te sera une consolation suffisante.

Je suis un éternel prêcheur comme tu vois et je professe la philosophie dans mes lettres comme dans ma chaire. Mais tu as pris l'habilude de l'écouter.

Rien de nouveau à Nevers. Le recteur tarde et ne me donne pas de réponse. Je pense que je serai obligé de lui poser la question moi-même. Je joue du piano et je cause de temps en temps avec un jeune peintre qui me prête des ouvrages sur la peinture, des dessins, etc. Je vais dans les champs et je regarde le ciel en pensant à toi ; je suis sûr qu'il y a en ce moment tant de sujets de paysage. La triste couleur des prairies, la désolation de toute la campagne, les teintes grises et variées des nuages seraient belles dans un tableau. Il y a là du sentiment, de l'âme, de la couleur, n'est-ce pas assez? — Plus je vois la nature et les champs, plus je les aime; ils semblent avoir en eux plus d'intelligence et d'âme que l'homme.

A EDOUARD DE SUCKAU

Nevers, 16 mars 1852 Dear don, j'attendais cette seconde lettre pour laquelle lu me promettais tant de détails et de confidences ; elle ne vient pas et je la demande....

Pense beaucoup à moi, mon ami, et écris-moi souvent, oui, écris-moi, j'en ai besoin. Je suis dans un état d'esprit incroyable. Porte à la dixième puissance la tristesse et le dégoût des mauvais jours de ma première année d'école, et tu n'auras pas encore une idée de ce .^ue je ressens. — Tu te souviens de ces moments où je ne trouvais de consolations que dans la pensée antique du TEÔvàvat. Aujourd'hui je suis plus bas, et cela est habituel. J'ai combattu bravement jusqu'ici l'ennui par le travail. Tu sais ce que j'ai fait en psychologie. J'ai lu toute la logique d'Hegel, et je n'ai plus qu'à rédiger. Mais voilà que cette dernière ressource me manque. Je suis souffrant, et d'ailleurs dans une telle langueur d'esprit, qu'il m'est impossible de mettre deux idées ensemble. Mon dernier refuge contre moi-même a péri. Je ne puis penser à moi-même ni à quoi que ce soit sans dégoût; à peine de temps en temps et par un exploit de volonté, un éclair de philosophie; je retombe aussitôt sur moi-même, et quel oreiller! La conversation (les gens qui m'entourent m'assomme; je ne puis parler de choses élevées, ni de choses intimes. J'aime encore mieux mon ennui libre et solitaire que l'ennui contraint de la société. Enfin il me semble que je suis une vieille

machine détraquée qui ne va plus que par habitude, et en qui toutes les sensations effacées ne laissent qu'un affadissement universel. Il y a des jours où je suis si las de moi, que je voudrais me vomir moi-même. Si j'étais à Paris, j'irais disséquer à l'amphithéâtre ou voir des opérations chirurgicales pour ranimer mes facultés éteintes; mais j'étouffe dans cette atmosphère de province; l'universelle platitude des hommes, des événements et des choses, la préparation assoupissante de cette agrégation littéraire, la solitude forcée où je me renferme, l'insipidité d'une classe tout élémentaire, la privation de mes amis et de mes compagnons d'étude, me jettent dans un engourdissement douloureux, et dans une sorte de cauchemar tourmenté, où j'ai l'agitation et la souffrance intérieure des vies actives, sans avoir le bien-être de tous les lézards humains qui se chauffent au soleil, à mes côtés.

Que je suis bien puni de ces rêves orgueilleux qui me représentaient la solitude studieuse comme un bonheur! Le fier solitaire ne peut vivre seul. Ah! qu'on ne jouit pas des biens qu'on respire tous les jours. Transporté d'une atmosphère pensante et aimante dans ce lourd élément de l'indifférence et de la bêtise, je sens combien la première m'était nécessaire. Je ne l'ignorais que parce qu'elle ne m'avait jamais manqué. Et cela, mon cher ami, durera donc pendant toute notre vie! Paris m'est fermé pour toujours. Les ambitieuses illusions de l'adolescence se sont envolées; et je sens que je suis condamné à jamais à une position mesquine et à un entou-

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rage plat. Où en es-tu? Et ne sens-tu pas quelque chose qui ressemble à cette asphyxie morale que je te dépeins? J'ai lutté jusqu'à présent, mais maintenant j'étouffe, et je ne vis que dans l'espoir de quinze jours de congé à Pâques; ma suppléance n'est que de six mois, mais si le Ministre me continue ici, je prends mon \ol et je vais embrasser ma mère. Je suis fou vraiment, j'ai un besoin passionné d'embrasser quelqu'un que j'aime. J'aurais un plaisir inexprimable à te serrer la main, et une lettre d'un de vous est une soirée de bonheur. Conçois-tu ceci? Où en suis-je? Cher ami, il a fallu que je te quitasse pour savoir combien j'avais besoin de toi. Je me ronge intérieurement par une action sans frein et sans but, ou je m'alourdis dans une inertie souffrante. Je ne puis trouver de remède dans l'extérieur, parce que la société augmente ma langueur, et le plaisir mon dégoût. Ma tête malade m'empêche de m'étourdir dans le travail. Allons, ma bonne sœur, envoie-moi une potion calmante et fortifiante; pas de reproches, je m'en fais à chaque instant; un reproche n'est qu'un coup d'éperon qui excite un bond convulsif et aboutit à une chute plus lourde. — Dis tout ce que tu voudras. — Quoi que ce soit, la vue de ton écriture me fera du bien.

Crois-tu qu'après quatre ou cinq ans de province j'y serai habitué et résigné?

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A MADEMOISELLE VIRGINIE TAINE

Nevcrs, 18 mars 1852 Je sens amèrement ce que c'est que d'être esseulé, et je ne prévois pas quand je serai réconcilié avec la vie provinciale et solitaire! Je suis un peu fatigué en ce moment, et mal à mon aise. Le changement de saison en est la cause. Aussi je demeure oisif auprès de mon feu, ou je me promène dans les champs, me chauffant aux premiers clairs rayons du soleil et du printemps. J'écris à mon oncle Adolphe^ pour lui demander son avis et son opinion sur le sort de l'Université. M. Dubois, le précédent directeur de l'École normale, et M. Cousin viennent d'être mis dehors du Conseil supérieur de l'Instruction publique et le concours public pour les chaires de Facultés est supprimé. Mon métier est maintenant le pire de tous, mais il est trop tard pour songer à en prendre un autre; je ne puis plus être autre chose qu'un savant. Je mourrais si j'étais obligé de m'enfermer dans. une boutique à procédure ou n'importe où ailleurs. L'habitude de penser ne peut plus se perdre; je serai pauvre certainement, et peut-être dans une situation sociale inférieure; mais je lirai, je parlerai et j'écrirai, je l'espère, et les hommes les plus distingués de ce temps n'ont pas eu d'autres commencements.

Je suis fâché que vous n'alliez pas au bal et aux réunions. Pourquoi'^ Pensez-vous qu'il n'est pas néces-

i. L'original est en anglais.

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