LETTRE AU DIRECTEUR-GÉRANT DES C( DÉBATS
a Laubardemont disait qu'on peut toujours pendre un homme sur deux lignes de son écriture ; j'éprouve aujourd'hui combien cette maxime est vraie. A la séance du 16 décembre, dans l'Assemblée nationale, M. Naquet s'en est souvenu pour lui, mais il ne s'en est pas souvenu pour moi. Il pense « que la moralité, le mérite et le démérite sont des faits d organisation », « qu'il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être borgne ou dossu », et il annonce, d'après une phrase de moi, que j'ai dit la même chose. Je n'ai pas dit la même chose, et les personnes qui voudront bien consulter le passage verront sans peine qu'il a tout autre sens... a Que les faits soient physiques... » — Cela ne signifie pas du tout qu'il faut chercher ces données simples dans les « faits d'organisation », dans la structure et le jeu des organes, il serait inutile de les chercher de ce côté ; il n y a que les phrénolQgistes qui croient aux bosses.
« Cela signifie seulement, comme on peut le voir dans les cinq volumes suivants, par l'histoire d'une grande nation et d'une multitude d'individus (1), que les dispositions morales, qualités ou talents de toute espèce, tels oue nous les constatons à première vue^ ont pour causes d'autres dispositions morales plus simples et plus faciles à démêler. Saint Louis et Marc-Aurèle ont été les deux princes les plus vertueux qui aient jamais vécu ; il n'est pas défendu de remarquer que chez l'un la piété tendre
(1) Il s'agit de son Hiêtoirg de la littérature anglaUe. Nous avons indiqué que la phrase dont M. Naquet abusa se trouve dans la préface de ce livre.
et l'imagination presque extatique, chez l'autre l'inclination philosophique et la réflexion stoïcienne, ont contribué à fortifier le goût de la justice. Barrôre a été l'un des plus vils coquins, et Saint-Just l'un des plus malfaisants fanatiques que l'on connaisse ; il est permis d'étudier dans l'un la légèreté méridionale du bel esprit naturellement menteur et vide ; dans l'autre, l'ignorance, l'outrecuidance, réchauffement solitaire de l'esprit incurablement étroit. Dire que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, ce n'est pas dire qu'ils soient des produits chimiques comme le vitriol et le sucre ; ils sont des produits moraux, que des éléments moraux créent par leur assemblage, et, de même qu'il est nécessaire, pour faire ou défaire du vitriol, de connaître les matières chimiques dont le vitriol se compose, de même pour créer dans l'homme la haine du mensonge, il est utile de chercher les éléments psychologiques qui, par leur union, produisent la véracité... L'analyse une fois faite, on nWrive point pour cela à l'indifférence ; on n'excuse pas un scélérat parce qu'on s'est expliqué sa scélératesse, on a beau connaître la composition chimique du vitriol, on n'en verse point dans son thé... Le malhonnête homme est digne de blâme, de mépris et de punition, l'honnête homme est digne de respect et de récompense. Un « bossu » n'est pas reçu dans l'armée ; un « pervers y^ qui pratique doit être exclus de la société libre... »
{Débats du 19 décembre 1872.>