AVANT-PROPOS
de la critique, notre admiration pour le penseur et rôcrivain, en même temps que notre respect pour rhomme.
Voici, — joints les deux volumes que nous venon» d'indiquer, et sans énumérer les livres de Taine, — la liste des principaux ouvrages que nous avons consultés:
Renan, Taine, Michelet, par Gabriel Monod.
Hiêtoire et Littérature, t. III, et EiyoUitions des genres^ par F. Brunetière.
H. Taine, par Amédée de Margerie.
De la contingence des lois de ta nature, par E. Bou-* troux.
Essais sur la philosophie des sciences, par Ch. de Freycinet.
Introduction à la soologie générale, par Milne-Edwarda.
Etudes de littérature et d^histoire et Nouœaux essais^ d'histoire et de critique, p^r Albert Sorel.
Préeost Paradol, par O. Gréard.
Essais de psychotoaie contemporaine. Etudes et Por^^ traits, t. m, par Paul Bourget.
Taine, Scherer, Laboulage, par E. Boutmy
La Critique scierUifique, par E. Hennequin.
Questions politiques, et Politiques et Moralistes, 3' série, par E. Faguet.
Deoant le siècle, par le V** E.-M. de Vogué.
La Philosophie de Taine, par Giacomo Barzellotti.
Essai sur Taine, par V. Giraud.
H. Taine, sa cie et sa correspondance (les quatre volumes).
Robert Bums, par Auguste Angellier (Introduction dui tome II).
Histoire littéraire du peuple anglais, t. I {Des Origines de la Renaissance), par J.-j. Jusserand.
La Psychologie de l'indieidu et des sociétés chez Taine historien des littératures, par Paul Lacombe.
Taine historien de la Résolution française, par Aulard.
Lies origines de Taine. — Son enfance. •— La forêt édueatrice. — Le collèçe Bourbon. — L'Ecole normale. — Crise morale : pessimisme, scepticisme, spinozisme. — Vie universitaire, déboires, disgrâce. — Démission du jeune professeur, ses ambitions intellectuelles, ses fréquentations, ses premiers travaux.
Qui veut appliquer à son inventeur la théorie de la race, du milieu et du moment ou celle de la faculté maîtresse n'y est point empoché. Des critiques s'y louèrent. Le système n'en fut ni fortifié, ni affaibli, mais il servit de cieuire à d'ingénieuses biographies. Sans nous embarrasser d'une méthode préconçue, indiquons brièvement les origines d'Hippolyte-Adolphe Taine, voyons-le dans ses entours, notons les influences qui, vraisemblablement, agirent sur lui, dégageons son caractère.
Il naquit à Vouziers, le 21 avril 1828, d'une famille de bonne bourgeoisie, d'où sortirent, sous l'ancien régime, un avocat au Parlement, un notaire, des manufacturiers (1), et qui fournit au nouveau des fonc-
(1) Nous emprantoas cas renseignements à la précieuse biographie «n quatre volumes dont la publication s'est achevée au printemps de 190y : if. Taine. — Sa Vie et «a CorreMPondance. Le tome l" en avait paru alors que la première édition de cet opuscule était sous
Tresse. Nous avions pu, cependant, sur épreuves, en tenir compte. 1 n'avait, au reste, rien infirmé des conclusions de notre étude. Le
tionnaires et des gens de loi. Son grand-père avait été sous-préfet, son père était avoué. Ce monde modeste d'administration, de négoce et de basoche ne restait pas étranger aux choses de l'esprit. Un Taine du xviii® siècle porta le surnom de Tame le philosophe. Des tantes d'Hippolyte joignirent au goût des arts celui des spéculations métaphysiaues, controversant avec leur neveu sur les hauts problèmes. La procédure laissait à Toffîcier ministériel de Vouziers le loisir de ne point négliger les bonnes lettres. Il les cultivait et s'y affinait.
Son fîls^ qui lui rend ce témoignage, le perdit tôt, mais lui dut une initiation. Cette forêt des Ardennes qu'il a décrite, célébrée^ j'allais dire chantée, en des pages de puissant et poétique naturalisme, Taine avait appris de son père à la comprendre et à l'aimer, mené par lui, tout enfant, à cette éducatrice. Il l'a presque ainsi qualifiée : ce... La rivière^ la prairie, les bois qu on a vus dans ses premières promenades laissent au fond de l'âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine ensuite part de là... » Non, tout dans son œuvre ne partit pas de là. Mais le souvenir lui demeura toujours de ces longues marches sous « la colonnade des troncs s'enfonçant à perte de vue ». Longues marches et longs silences dans la contemplation de l'éternelle verdure (1) ! Quelauefois, les promeneurs couchaient dans des huttes de bûcherons. Ainsi l'enfant se familiarisait avec la grande chose vivante et bruissante. Dès lors, j'imagine, elle prit dans ses rêves figure de personne. Il lui prêta des sentiments. II la vit accueillante ou hostile, morne ou joyeuse ; un jour éplorée, farouche et comme en deuil des cadavres géants dont la hache venait de la joncher ; le lendemain, « riante, parée comme une belle fille »•
Taine sur oui nous renseiraaient les lettres de jeunesse (1847-1853)» celui du collège Bourbon» de l'Ecole normale, le jeune professeur de Nevers et de Poitiers... nous était en grande partie connu parles livres de MM. Gabriel Monod {Renafiy Taine, Miohelet) et de Victor Giraud (Eêsai mut Tcùne), à qui avaient été communiquées pour la plupart les lettres aujourd'tiui mises au jour.
(1) V. dans les Derniers Essaie de critique et (Vhistoire, l'article « les Ardennes ».
Telle, du moins, Tôvoquait-il dans sa, mémoire, bien des années après l'avoir quittée pour cette autre forêt qui se nomme Paris. L'Océan de Michelet est a fée a ; la forêt de Taine est déesse. A contempler dans le monde végétal les manifestations « éternellement jeunes » des forces élémentaires, il a, tout enfant, préparé en lui une sympathique intelligence des vieux mythes, de ceux ^ui attriouent aux choses pensée et volonté. Ces énergies primitives, <c grande source dont notre petite vie ir est au'un flot », il les personnifiera à la mode païenne. Il aéfinira le sentiment religieux « la faculté de compren* dre les dieux intérieurs qui vivent dans les choses et dont les choses ne sont que les dehors ». Il dira encore : «c Les choses sont divines » (1), et, en ce panthéisme poétique, il communiera avec Gœthe, qui peut-être n'aura pas peu contribué à le lui suggérer (2). Mais n'anticipons pas.
Les Ardennes, où, petit garçon précocement réfléchi, il recueille ses impressions, il les décrira de souvenir, nous l'avons dit, et de souvenir lointain (3). Il a douze ans ; son père meurt. On le retire, l'année suivante, d'un pensionnat ecclésiastique de Rethel, où depuis dix-huit mois il fait ses études, pour l'envoyer à Paris. Il entre à l'institution Mathé, dont les élèves suivent les cours du collège Bourbon. Mais l'internat, qu'il a trouvé supportable à Rethel, adouci par les gâteries de sa grand'mère paternelle, habitante de la petite ville, lui est dur loin des siens. Il faut que M** Taine quitte Vouziers pour venir lui épargner les
(1) Eêsaiê de Critique et d'HUtoire^V. l'article qui s'intitule « Sainte- Oaila et Iphigénie en Tauride ». Vingt ans avant d'écrire cet article, dans une lettre du 20 août 1848, Taine confie à Prévost-Paradol comment il philosophe dans les bois. Il sent « la présence de la vie universelle » ; il ne regarde plus le monde comme une machine, mais comme un animal, sans aahérer pourtant au panthéisme, qull déclaFS, dans la lettre suivante, un système « laid et étroit ».
y. H. Taine, Sa vie et ea oorrespondaruse. Correspondanoe de jeuneeêe, 1847-1853, pp. 29 et 34.
(2) V. Albert Sorbl, Discours de réception à l'Académie française.
(3) L'article qui s'intitule « les Ardennes » «st de 1867. celui sur Sainte-Odile est de 1868.
njgueurs de ce r^me (1), Alors commence entre eux une intimité de vie où le fils trouve dans sa mère, c'est son mot, « Tunique amie ». A Quatorze ans, élève de quatrième, il se fait un pian de labeur quotidien où la récréation est presque oubliée, et qu'il observe avec rigueur. De sorte que, ses obligations de collégien remplies, il trouve ie temps de poursuivre des études personnelles. M. Gabriel Monod!^ raconte que, chaque Minée, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues à la tète pour éviter le danger d^ttne congestion cérébrale (2). Néffliçeons les lauriers aiiiversitaires qu'il récolta. En 1848, il entrait à l'Ecole normale, le premier d'une promotion qui devait faire parler d'elle.
Le collégien qui s'était essayé à penser par lui-môme dès sa prime adolescence, pouvait-il faire, sur les bancs de l'enseignement supérieur, un auditeur passif ¥ L'activité de son intelligence ne sommeilla pas au conservatoire de la rue aUlm. Sans doute, pour la maintenir en éveil, il s'ouvrit aux influences extérieures. La pénétrante et nrécise psychologie de Stendhal le séduisit ; Balzac Téolouit par la richesse de sa documentation sur la nature humaine, Balzac, « le Shakespeare vivant et moderne ». En môme temps, le- poète des Nuit» lui versait à pleines coupes une capiteuse amertume.
L'amertume l'emplit. Son successeur à l'Académie » bienwmontré comment le jeune normalien se laissa gagner par le pessimisme (3). Notons que la révolution de février lui avait découvert par ses violences cette « réalité humaine » dont parle Saint-Beuve, si aisément masquée aux époques d'ordre et de calme. Dès
(1) Jusqu'à la fin de sa vie» la haine de l'internat lui est restée. Il Ka» qualifié, dans une de ses dernières pages, « réffime antisocial et antinaturel ». (V. Gabriel Monod, Renan, TcUne, Michelet*) Il avait cependant gardé bon souvenir de son séjour à Rethel. V. sa Corrg»^ poncUmoe de Jeunesse.
(2) L'étude, déjà citée, de M. Gabriel Monod est ricbe de renseignements fournis par M"* Taine. C'est cet article qui nous a, ie premier, révélé quelques détails sur l'adolesceBce du philosophe.
(3) V. Albert Sorbl, Discours cité.
lors, il connaÎBsait le « gorille » qui gît au fond de l'homme et que 1871 devait lui montrer plus brutal et plus féroce. Ses prédilections littéraires devaient s'en ressentir. Le roman lui sembla d'autant plus vrai qu'il était « plus desséchant ou plus flétrissant pour l'humanité. » Il glissa au scepticisme ; il en toucha le fond ; il remonta (1). Tout volonté et tout intelligence, oc le néant, dit M. Albert Sorel, ne pouvait le retenir longtemps ». Spinoza, dont il eut, croyons-nous, la première révélation à travers Gœuie (2), le rendit à lui-même. »
Fatigué des contradictions, il adopta le panthéisme (3) comme « l'opinion la plus nouvelle et la plus poétique. « Nous verrons dans quelle mesure le philosophe de V Ethique agit sur lui, peut-être à son dommage, mais, à cette heure de désespérance, il en reçut du réconfort (4). Il en chercha aussi et en trouva dans les Pensées de Marc-Auréle, « mon catéchisme » (5),
(1) A vrai dire, c'est avant son entrée à l'Ecole qu'il avait, « d'an même mouvement », avec son ami Prévost-Paradol, jeté idées et eroyances « dans l'abime du scepticisme ». Il travailla, rue d'Ulm, à se refaire une armature de principes philosophiques. V. Gréabd, Préooêt-Paradol, p. 25.
(2) Goethe fut un de ses premiers précepteurs, et il ne cessa jamais de le tenir pour le père de toute la grande culture contemporaine.
(S) H. Taine. — Sa vie et ta Correêpondance. — Correepondanœ de Jeuneese 1847-1853, p 25. — « L'opinion la plus nouvelle et la plue poétique.., » M. Victor Giraud souligne cet aveu : « On ne saurait trop admirer la parfaite candeur et l'absolue sincérité de ce fragment 4'autobioffraphie morale. Ce qu'il n'avait trouvé, ni dans le christianisme, tel qu'il le connaissait, — en dépit de Chateaubriand, — ou tel qu'on le lui avait présenté jusqu'alors, ni dans les doctrines philosophiques, je veux dire çiuelque chose qui, avant même de satisfaire sa raison, satisfit son instinct de poète, son imagination et sa «ensibtlité d'artiste, il le trouverait dans le panthéisme ; et ce fut là, à n'en pas douter,... la raison déterminante, la raison foncière de son choix. Impossible de faire plus clairement entendre qu'en pareille matière, rintelligence pure authentique et légitime après coup les aspirations et les besoms de la sensibilité. » V. Giraud, La Pereonne et l'Œwsre de Taine, Revue de» Deux Mondée, 1*' février 1908.
dit, à cette époque, de Spinoza qu'il « donne le suprême repos 'esprit ».
à respm
<5) II lisait en même temps Musset. ■ Singulier assemblage », observait-il lui même. Mais il trouvait dans l'un « tous ses ennuis », et l'autre lui proposait ce qull nommait « le remède universel » : « la grande pensée antique, (AV^Slv etvai ». H. Taine et «a correepondanee, t. I, Lettre à Prévost-Paradol du 21 fév. 1862, p. 214.
écrivait-il à un ami. Il était loin du pyrrhonisme quand il sortit de l'Ecole, — et même bien avant, — muni de connaissances toutes prêtes à s'ordonner en vue d'un système affîrmatif sur l'homme et le monde. Déjà il professait la possibilité de la science « absolue, enchaînée, géométrique » ; il souhaitait à son ami Prévost- Paradol «r cette persuasion solide et parfaite... qui enchaîne l'esprit comme des nœuds d'airain » (1).
Faire de la science, « à mille lieues de la pratique et de la vie active », eût été sans doute son plus cher désir. Mais sa modeste situation de fortune lui conseillait d'accepter des fonctions rétribuées. Il entra donc dans l'Université. On sait quels mécomptes l'y attendaient et quelles consolations il trouva dans le travail solitaire, particulièrement dans la griserie de la logique hégélienne, au point qu'il désespérait de retrouver jamais « sensations égales x>. Abrégeons l'histoire d'une défaveur qui aboutit à l'offre d'unesuppléance de sixième à Besançon. Un échec retentissant au concours d'agrégation avait ouvert la série de ses déboires. Le refus du visa de la Sorbonne pour sa thèse sur la Sensation précéda de peu sa finale disgrâce.
A ce coup, il quitta l'Université, non l'enseignement, qu'il aimait, persuadé qu'enseigner est la plus sûre manière d'apprendre. Il ne dédaigna pas de professer à l'institution Carré-Demailly. Le jour était loin où l'Etat ferait amende honorable au philosophe, en donnant une chaire à l'esthéticien.
Taine apportait à Paris le plan esquissé de sa thèse sur La Fontaine. Il la mit de suite en chantier et y travailla si activement que, peu de mois après, il la soutenait avec éclat. Cette ardeur à conquérir un grade n'était qu'une concession au préjugé. Les hautes ambitions intellectuelles le possédaient plus fort que le désir d'un bouton de mandarin. Le 30 juillet 1852, c'est-à-dire quelques jours après le décevant accueil fait par la Faculté à son étude sur la Sensation, Prévost-Paradol le pressait de répondre par une déclaration de guerre : « Si, par bonheur, tu peux t'affran-
(l) Ouv. cité. Lettre à PrtvoBt-Paradol, 22 fév. 1849, p. 48.
chip, viens f enfermer ici, àBabylone, et sape dès demain leur Jérusalem (1). » Mais nous ne voulons pas raj>porter à une passion de revanche la ferveur de travail qui fît de son existence celle d'un reclus volontaire. Il avait vingt-quatre ans ; il entra, selon sa propre exprèssion, « au couvent » (2J.
Reclus, non tout à fait. Il eût été difficile à un curieux, tel qu'il était, curieux de science et d'idées, d'observer le vœu de solitude dans ce Paris de 1853, dont M. Albert Sorel a peint si fortement l'effervescence de pensée et la fièvre de labeur. Taine, donc, ne s'isola pas complètement. Il fréquenta les laboratoires et les amphithéâtres, suivit des cours de physiologie et de zoologie. Il se mit en relation avec des nommes spéciaux, d'information exacte et de parole concise. Il a dit ce qu'il devait à Franz Woepke, mathématicien, philologue et philosophe par surcroît, dont les observations précises « ressemblaient toujours à un résumé » (3). Par Gustave Doré il fut introduit dans le monde des artistes. Son intimité avec Marcelin avait commencé sur les bancs du collège Bourbon. Le fondateur de la Vie Parisienne, si supérieur à son œuvre, lui révéla le Cabinet des Estampes et lui apprit à deviner, « à travers les figures peintes ou gravées^ non seulement les habitudes physiques, mais le moral de l'homme et l'état social aux différentes époques ». De tout cela il profitait ; mais, quand il avait passé quelques heures eh compa-
Sie, si savante et si aimable fùt-elle, il réintégrait en te sa retraite de l'Ile Saint-Louis. Aux hommes fl préférait les livres (4). De là cette force de pensée recueillie et concentrée ^ui distingue son œuvre. De là aussi certain défaut qui i'affaibht : le caractère « livresque » qu'on lui reproche.
Le moment est venu de l'envisager, cette œuvre. Essayons de la comprendre et de la définir.
(1) V. Préooêt-Paradol, par 0. Gréard, p. 197.
(2) Il avait vu dans la révolution de 1848 le conseil de « rentrer définitivement au couoent ».
(3) V. Nouoeaux Essaie de critique et d' histoire, p. 350.
(4) M. Albert Sorel a raconté avec mouvement et couleur cette période de la vie de Taine. V. le Discours déjÀ cité.
12 PHILOeOPHBS OH XIX^ SIÈCLE
•Caractère général de son œuvre. —Que partout il philosophe. — Son goût pour la métaphysique. — Ses tendances aprioristes attestées par les remarques de ses camarades d'école et les notes de ses maîtres. — Il essaie de réagir, mais sans triompher de ses dispositions natives. — Dans quelle mesure il fut influencé par Spinoza. — Sa conception de la philosophie.
Il y faut de l'effort. Car elle est très haute et par «endroits, quelque peu vertigineuse. Taine fait monter son lecteur aux derniers sommets par des pentes scabreuses, où le pied manque, où Ton oscille au bord du vide. Elle est très vaste aussi, et combien variée : philosophie, littérature, histoire, voyages, esthétique, fantaisie... Une méthode stricte, à vrai dire, l'unifie ; un J9ystème immuable, où en des catégories, des cadres fixes, tout s'ordonne, se case, se tasse, de gré ou de force, si bien que les choses les plus fluides, telles que le rêve du poète ou de l'artiste, s'y trouvent prises et contraintes. Mais cette rigueur même cause malaise et fatigue. Ajoutez la tension continue de la forme. Car Je ne sais pas de style plus voulu, moins venu, avec ses métaphores obstinément suivies, ses énergies méditées, «es redoublements, ses martelages. Et tout cela fait quelque chose de trop dense et de trop dur, et l'on se sent comme bàtonné.
Taine philosophe par toute 9on œuvre et dans tous les actes de sa vie : quand il va à la comédie, quand il lit un roman ou Une fable, quand il regarde un tableau, quand il entend de la musique (1), quand il se promène,
(1) Un de ses camarades de l'Ecole normale. Fritz Rieder, lai reprochait de « porter un peu trop sa philosopiiie partout» môme dans 4a muiiique ». Letire citée par A. G. Monod dans sa Notice tur Rie- 4ier CAnnuaire des anciene élèoet de l'BooU normale).
c}iiand il badine, môme (juand il caresse son chat (1).
iNlais il philosophe aussi ex professa^ et quiconque
ignore l'auteur de Vlntelligenee ne peut connaître
dajis son fond le critique d'art,non plus que l'historien
<ie la littérature anglaise et de la France contemporaine,
Il a commencé tôt, et de la manière dont, toute sa
^ie, il devait continuer. Il n'avait pas vingt et un ans.
lorsque Prévost-Paradol lui écrivait : « Tout en cher-
cliant une philosophie, tu en as une. » Mot révélateur,
non seulement de sa précoce ambition de pensée, mai»
de sa tendance à s'établir dans un système préconçu,
sauf ensuite à en vérifier la base.
Il s'en est défendu. A l'en croire, son point de départ fut c tout expérimental ». Il déclarait en tête de ses Essais de critique et <f histoire : « Je n'ai point tant de préteption que d'avoir un système. J'essaye tout au plus d'avoir une méthode. » Fût-ce tout à fait exact, il resterait à savoir si, comme on l'a observé, méthode n'implique pas, en quelque mesure, doctrine. Il affirme : « La méthode a précédé... La doctrine, si j'en ai une, D^est venue qu'ensuite (2). » Il le croit. Pour lui la question de véracité ne se pose point. Il est prouvé cependant que Vapriorisme s accusa comme le penchant premier de son esprit.
Nous venons de citer un mot significatif de Paradol. Dans le curieux échange d'idées qui remplit leur correspondance, dans cet enseignement mutuel qu'ils se donnèrent par la discussion, Paradol est le tenant de la science expérimentale. Taine celui de la métaphysique (3). Le futur psychologue de Vlntelligenee écrit
(1) On connaît ses sonnets sur jes chats, qu'il n'imprima point, mais qu'au lendemain de sa mort une indiscrétion livra au Figaro, Nous leur souhaitons une autre publicité, non seulement à cause de leur valeur proprement littéraire, mais parce que l'auteur y a exprimé sa conception de la vie.
(2) Lettre du 9 déc. 1891 (citée par M. Victor Giraad).
(3) Nous verrons plus loin Stuart Mill le qualifier « métaphysicien. » Ses tout derniers travaux. Notes sur les éléments derniers des cho' ses, témoignent que le goût de la métaphysique persista en lui jus-
Îu'au bout. Ces notes sont d'octobre 1896, d'octobre 1891 et de juin S9t, Elles ont paru dans la Reoue philosophique de juillet 1895. On sait au surplus que Taine méditait une théorie de la Volonté, pondant et complément de son traité de VlntelUgenoe.
à son ami : « Je t'ai donné Sj^inoza ; tu m'as donné Burdach et Geoffroy SaintrHilaire. Je t'ai initié à la métaphysique ; tu m'as appris la physique et la physiologie. » Ses camarades de 1 Ecole normale s'accordaient à lui reprocher l'abus des raisonnements, des théories, le mépris des réalités concrètes. Une note de son « directeur des études », Vacherot, confirme avec autorité cette appréciation : « Conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions, auxquelles il sacrifie trop souvent la vérité y sans s'en douter, u est vrai, car il est d'une parfaite sincérité. » Son professeur, Emile Saisset, critiquait en lui ce un goût excessif pour l'abstraction ». Le maître signala)t,remarquons-le, chez l'élève « un effort énergique » pour se corriger de ce défaut, « son défaut capital ». Taine réagit, en effet.
lyannée 1854 marque à cet égard une date importante dans l'histoire de sa pensée. Ses carnets, uù autrefois tout était classé par des idées abstraites, deviennent de recueils d'impressions visuelles, d'observations de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité parfois excessive (1). On sait si, depuis, ces recueils se sont enrichis ; jamais il n'a cessé de collectionner les documents. Et combien de fois a-t-il préconisé comme la matière de toute science les faits, « les tout petits faits, bien choisis, importants, significatifs... » L'un des types de penseurs opposés par lui à ces « philosophes classiques » qu'il raille si terriblement, M. Pierre en note sans relâche de tels. Le porte-crayon de ce savant scrupuleux, ce porte-crayon toujours garni de mine, ne lui sert qu'à cela. Il les met en cartons. Et quelle place tiennent dans son cabinet les mémoires d'académies, les journaux scientifiques, les catalogues de toute espèce, les herbiers, les squelettes. . .
En M. Pierre, reconnaissons Taine lui-même ; Taine converti à la méthode expérimentale. Mais s'il a changé ses procédés, il n'a pas changé son esprit, ambitieux de grandes synthèses, de vastes généralisa* tions. « Il a retenu ses idées a priori à titre d'hypo-
(1) G. MoNOD, Ottv. dté.
thèses directrices, et, à son insu, elles ont déterminé ses observations. »> Avant M. Lanson (1), M. Albert Sorel (2) lui avait, en d'autres termes, adressé la même critique : « Il attire tout à son idée dominante, à son idée maîtresse », il cherche, « non des expériences, mais des preuves de ses inductions » (3).
Nous avons fait allusion à son goût si tôt déclaré pour Spinoza. Avant môme la crise morale dont nous avons parlé, dès le lycée, racontent ses intimes, il était pénétré de rjy^Aïaue. Son professeur de philosophie à Bourbon, M. Charles Bénard, le trouva, au sortir de sa rhétorique, « déjà philosophe », j'entends, ajoutait- il, « disciple fervent de Spinoza», enfermé dans le spinozisme « comme dans une forteresse ». Il ne s'était pas mis impunément à l'école d'un tel spéculatif. L'influence de ce génie abstrait devait empreindre à jamais sa conception môme de la philosophie. Lorsque, en 1849, il annonçait à Paradol : « Je veux être philo*aophe », se flattant d'entendre « tout le sens de ce mot », la philosophie le séduisait comme une simplification grandiose, une réduction de la réalité en formules, mieux encore, en une formnle : « Tout livre et tout homme, répétait-il, peut se résumer en cinq lignes. » Tout livre et tout homme, ce n'était pas assez dire, et, nous le savons, il pensait plus : toute époque, toute civilisation, tout art, toute science, et tout enfin, esprit et matière.
(1) Histoire de la littérature /rançaiêe, p. 103.
(2) Discours cité.
(3) M. Victor Giraud définit aittsi les procédés de conception et de composition de Taine : « Un si^t étant donné, il commence par l'étudier sommairement et par s'en faire une première idée aussi exacte, aussi précise que possible. Cette rue générale, au lieu de la retenir uniquement à titre d'idée directrice, d'hypothèse à vérifier, à «on insu, il la considère comme un programme à développer, comme une sorte de théorème à démontrer. Elle exerce un tel emi)ire sur sa pensée qu'il devient presque incapable de voir les faits qui la démentent ou qui l'infirment. Ainsi s'expliquent, je crois, la plupart des erreurs ou des inexactitudes qu'il a commises. II est de ceux qui, s'ils oe découvrent pas la vérité du premier coup, ne la découvriront jamais, j'en ai peur» par tâtonnements successifs.
La nécessité, moteur central du mécanisme universel. — La théorie de l'unUé d$ groupe et ses applications à tous les ordres de faits. — Sa combinaison avec le spinozisme. — • Esquisse du système.
Un mécanisme ayant pour moteur central la néeessite y et ne laissant rien hors de l'action automatique de ses rouages, tel lui apparaissait le monde, a II n'y a rien de contingent dans la nature des êtres ; toutes choses, au contraire, sont déterminées par la nécessité... » Il fit sienne cette proposition de V Ethique. Il emprunta au maître son assimilation de la philosophie à une mathémtgtique, envisageant le monde comme le développement d'un théorème. Et s'il n'en raisonna pas comme lui» par « propositions », « démonstrations », « scholies », c'est qu'il était artiste. On l'a appelé le poète de la métaphysique ; on a dit : « Taine, c'est la pensée de Spinoza projetée à travers l'imagination de Shakespeare. » Sous sa plume, en effet, les formules prennent corps, les abstractions deviennent des êtres. Son invention pittoresque anime cette « géométrie » . La nécessité j ressort idéal de son dynamisme universel, s'incarne en je ne sais quel monstre armé de tentacules formidables, « tenailles d'acier » qu'il enfonce et serre au «( cœur de toute chose vivante ».
Il entend bien que rien n'y échappe, et nous allons voir que rien ny échappera. Un pnilosophe, a-t-it avoué lui-même, « atteint toujours son but. Rien de plus pliant que les faits ; rien de plus aisé qu'un système ».
Et quoi donc résisterait à ces pinees gigantesques t Le monde se compose d'esprit et de matière. Or. est-ce la matière qui essayera une rébellion ? Fût-elle une substance, comme le soutient le vieux spiritualisme, et recelât-elle de ces « essences occultes », de ces puis-
«ances impondérables qu'on appelle des forces, elle n'en serait pas moins disciplinable au déterminisme. Mais ces « vertus > ou « pouvoirs » n'ont pas d'existence réelle. Lb, force est une « entité verbale », un préjugé scolastique. Tout au plus le mot mérite-t-il d'être conservé comme terme explicatif d'une succession de phénomènes. Tel cheval a la force de traîner tel chariot. Cela veut dire (jue, les muscles de ce cheval étant contractés, le chariot avancera. II n'y a làqu'une« liaison x), un « rapport » entre deux faits, d'antécédent à conséquent. 6'est par une fiction du langage que nous y voyons autre chose ; nous sommes dupes de notre terminologie, le mot engendre le fantôme. La matièr# môme, en tant que substance, est « illusion métaphysique ». Elle n'a pour nous de réel que les faits de conscience qu'elle provoque en nous : sensations de couleur, de son, d'odeur, de résistance, de poids, de mouvement. .. Et, en soi, elle n'est que ces phénomènes actuels ou possibles ; croupe, série, que nous unissons «ousunnom substantif, table, clocher, fleur... pour la commodité du discours. En d'autres termes, il n'y a pas de corps, mais seulement des faisceaux d'évén^ ments psychologiques, présents ou futurs.
Mais cette conscience, ce moi, par lequel valent, existent les choses, il doit tomber aussi sous les prises du monstre. Qu'on ne s'avise point d'en faire une citadelle de liberté. Pour devenir cette citadelle, il faudrait d'abord qu'il existât. Or, il est une autre « entité scolastique ». C'est même par lui que Taine a commencé ses destructions de « fantômes », anéantissant les corps, en quelque sorte, par voie de conséquence. Comme la matière et avant elle, il l'a réduit à un composé d'événements, une « ligne », une « trame d'états successifs », sensations, images, souvenirs, idées, volitions... Lorsque nous détaillons ses facultés, attributs ou qualités, c'est pur artifice de langue, pour classer des faits. Le moi n'est autre chose que la ce file » de ses phénomènes ; eux ôtés, a il ne serait plus rien, ils le constituent ». Pris en soi^ il n'a qu'une existence verbaie ; il s'évapore à l'analyse. Ainsi, cette conscience, lieu du monde, se dissout. Le philosophe de Vlntelli--
gence prend même un particulier plaisir à démontrer son néant, et il est étrange de voir ce psychologue, qui ramène tout à la psychologie, l'histoire aussi bien aue la métaphysique, s acharner avec entrain contre
I objet propre de sa science.
C'est aue, pour la simplifii^ation de son mécanisme, il veut alléger des substances l'univers. Aussi les abolitil où qu'il les rencontre, et il en pourchasse l'idée même.
II proclame avec Hegel que la nature n'a pas de fond. En q^aoi il se sépare de son premier maître. Car Spinoza réduit bien les corps et les esprits à l'état de simples modes, et pour lui, sans doute, tout e^ adjectif — sauf le grand substantif, la substance-dieu, support du monde.
Taine, lui, a rejeté ce aubstratum. De la proposition feuiieuse de VEihwue, il n'a retenu que la nécessité, et il prétend qu'elle lui suffît.
Elle lui suffit, moyennant quelques adjuvants. Vers le milieu du siècle dernier, au moment où s'orientait l'esprit de Taine, une théorie régnait, pressentie par Goethe, formulée par Lamark et Darwin, celle de « l'unité de type dans les organismes animaux ». Elle s'était transposée, dans le domaine moral, en l'idée de Vunité de groupe, « Aujourd'hui, l'histoire comme la géologie a trouvé son anatomie », affirme quelque part notre philosophe. Entendons-le, non seulement de l'histoire, mais de toutes les sciences qui ont pour objet l'homme et les faits humains. Nous trouvons dans l'étude sur Carlyle (1) une définition de la doctrine qui fait dans la pensée de Hegel et de Gœthe un sous-entendu permanent, et dont ils se servent, « Hegel pour saisir la formule de toute chose, Gœthe pour se donner la vision de toute chose ». Cette doctrine est celle du développement {centîoickelung), de l'évolution. « Dépouillée de ses enveloppes », elle se réduit à cet article : une dépendance mutuelle joint les termes d'une série et les rattache tous à « quelque propriété abstraite inclt^se dans leur intérieur » . Ainsi nous la propose l'historien de la littérature anglaise, et il en indique en quelques lignes
(1) Hiitoire de la littérature anglaise, t. V.
le champ universel d'application : « Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être. . . Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante... » Donc, les faits de tout ordre, ~ y compris les faits dénommés spirituels, — • tenus pour les manifestations d'une vie analogue à celle des organismes et soumis à la même loi de solidarité, telle est la doctrine qui nous est présentée comme le le^ précieux de l'Allemagne moderne « au genre humam ».
Combinée avec le spinozisme, un spinozisme puisé sans doute à la source, mais aussi recueilli à travers Gœthe (1), elle contient, — si nous y ajoutons la contribution de Condillac, importante, nous le verrons. — à peu près toute la philosophie de Taine. Mais n'oublions pas qu'il se réclame de la méthode expérimentale. Nous l'avons vu s'efforcer loyalement de l'adopter. Il ne pouvait, à la fréquentation de Stuart MiU, non plus qu'à la lecture, il est vrai, tardive, d'Auguste Comte (2), en désapprendre la valeur. Aussi prétendra-t-il toujours ne s'en point départir. Il faudra nous le rappeler quand il s'agira de vérifier la cohérence et la solidité de son système.
(1) M. Barzellotti a bien montré l'influence de Goethe sur Taine, insistant, en même temps, à juste titre, sur la place que tient dans la philosophie de ce dernier la théorie de Vanité de groupe. Les lettres récemment publiées montrent combien tôt il l'affirma. Le 16 novembre 1851, il écrivait à Prévost-Paradol : « Une partie du monde appelle l'autre comme un organe du corps humain nécessite tous les autres ; et le monde est un, comme le corps humain .» — H. Tainb, Sa me et sa correepondanoe, p. 151.
(2) Nous ne saurions nous étendre ici sur ce que Taine a pu retenir du Coure de philoeophie positive. Il en estimait la lecture indispensable à « tout homme amstenr de science et de philosophie ». Sans doute, elle ne fut pas sur lui sans influence, en ce sens du moins qu'elle raffermit dans plus d'un principe acquis déjà. Mais on va voir avec quelle indépendance son idéalisme le détachera du positivisme de Comte, en même temps que de l'empirisme de Stuart
Voyons-en de suite rarchitecture, tout au moins las lignes principales^ en un court exposé.
Tout fait est solidaire et complémentaire d'un groupe dont chaque unité nécessite les autres. J'explique. Dans an animal, les instincts, les dents, l'appareil digestif, Téminence articulaire des os, les organes moteurs, sont des composants en relation telle qu'une variation de Fun d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation correspondante, et qu'un naturaliste habile peut, sur quelques fragments, reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier. Autant de faits, donc, liés entre eux par une solidarité nécessaire. Mais ils ont de plus un point central de convergence et une subordination commune. Tous concourent à la réalisation du type ; tous dépendent du type. Ainsi le type est le « fait dominateur », — Hegel dirait c l'idée », ^ qui assemble et produit les autres. Sa notion résume leur groupe, et il nous suffit de la définir pour l'avoir en raccourci. De même, la formule du rectangle en révolution autour d'un de ses côtés pris comme axe exprime le cylindre. De tout ainsi on peut dégager le c facteur »,* le « cristal primitif i». Et voilà comment la réalité concrète, immense complexité, se résout en des éléments simples, ses lois, ses causes, -^ Taine use indifféremment des deux termes.
Mais ces causes mêmes, ces lois, sont à leur tour les composants nécessaires de groupes sur lesquels Popération peutse renouveler. Sans doute, chacune gouverne une infinité de rencontres ; mais d'autres les aominent elles-mêmes par séries. En géométrie, par exemple, les propriétés des surfaces^ des solides et de toutes les formes concevables dérivent des propriétés des lignes, qui se tirent de deux ou trois notions primordiales. La K)i mécanique de la conservation de la force en commande une foule d'autres. C'est la tendance de toutes les sciences de se résumer en quelques propositions générales dont le reste puisse se déduire. Une hiérarchie donc s'échelonne parmi les faits dominateurs. Une « pyramide de nécessités » monte. D' c abstraits » en « abstraits », les formules se superposent, de moins en moins nombreuses, de moins en moins dérivées, jusqu'à
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r « axiome » suprême qui exprime la totalité des ^tves comme une équation exprime une .courbe.
Nous voilà sur la haute terrasse d'où le philosqiihe nous invite à contempler le monde. Et nous nous penchons sur le vide, et le point même où nous posonsle pied ne nous soutient pas. Sous la critique de ce positiviste, la matière s'est évanouie. Cet idéaliste a •qualifié d' «illusion l'être spirituel. Que reste-t-il? qu'un jeu d'abstractions ». Mouvements sans mobiles, sensatioas sans sujets, reliés par un réseau de formules, dessin sans fond, tracé de lignes idéales.
Il est vrai qu'il a colorié son épure. Les « événements » qui constituent les esprits et les corps, les « courants » de phénomènes qui composent la figure di» l'univers jailhssent comme des feux d'artifice dont h» fusées se croisent, mêlent leurs trajectoires dansTîi»mensité de l'espace et du temps. De sorte que le flux des êtres s'écoule comme une succession de météores et que la nature ressemble à une « grande aurore boréale »« Ou bien la « proposition première », « créatrice universelle », qui, par les séries étagées de ses subordonnée^^ ré^t en ses derniers détails la multitude disséminée des faits sensibles, devient un jet d'eau dont la gerbe 'de sommet s'étale sur un premier plateau, pour descendra, de vasque en vasque, en nappe ou en poussière, jusqùiaH bassin où nous trempons nos doigts.
Du rôle de Tabatraction dans la philosophie de Taine. — De l'estime où il tient cette faculté. — Précoce influence de Condillac sur son esprit. — Excessive prédominance en lui du goût de Tabstraction . — Autres vices de sa philosophie. — Comment son spinozisme et son hégélianisme refusent la conciliation avec son phénomênisme. — Critique de la théorie de la nécessité, — Que deux races d'esprit se rencontrent en lui et se contrarient.
Tel est le système, rapidement esquissé. On a pu apercevoir le rôle qu'y Joue l'abstraction. Qu'on n'en
Boit poiat surpris. Taine professe pour cette « faculté unique » un véritable culte. Il y voit le pouvoir supérieur qui a distingue l'homme des animaux » (1) ; il l'exalte sur un ton lyrique : « Faculté magnifique, source du langage, interprète de la nature, mère des religions et de Ta plulosophie (2)... »
Il a appris toute son importance à l'école de Condillac. Au tome l^ des Origines de la France contemporaine, Taine indique en note un fait intéressant pour l'histoire de sa pensée : en 1845, la philosophie de Condillac était encore enseignée à Paris dans deux lycées, dont l'un était le collège Bourbon, où il termina ses études (3). Condillac agit sur son esprit d'aussi bonne heure, semble-t-il, que Spinoza. Il lui dut de comprendre tôt et d'estimer tout son prix ce pouvoir d'isoler dont l'opération est essentielle à toute science. Aussi se reconnut-il son disciple, et il saisit la première occasion de le déclarer. Il reporte lui-même à 1852 la première idée de ses Philosophes classiques. Or, le théoricien de la Langue des calculs occupe dans ce livre une place considérable, et l'on a remarqué avec combien plus d*égards aue les autres « classiques n Laromiguière, continuateur ce Condillac, y est traité. Taine entreprit de réhabiliter, a en le complétant et en l'élargissant » (4), le sensualisme de VÈssai sur Vorigine des connaissances hu^ maines. Il se flatta de ramener le positivisme contemporain sur les traces de Condillac (5). Je n'oublie pas le jugement sévère exprimé, tout à la fin de V Ancien Régime, sur le philosophe qui crut le procédé de l'arithmétique bon pour la psychologie et voulut « démêler les éléments de notre pensée par une opération analogue à la règle de trois ». Il est nommé parmi les habitants les plus illustres de « la région vide des généralités pures ». Mais qu'on se rappelle en quels termes, trente
(1) I^ettre à Paradol (1" août 1852) citée par M. G. Monod.
(2) Etude sur Stuart Mill, HUtoire de la littérature anglaise, t. V.
(3) Origines de la France contemporaine (édit. ia-8*) t. I, p. 265.
(4) G. Monod, ouvr. cité
(5) V. passim l'ouvrage indiqué de G. Barzellotti, qui a très bien marqué cette influence de Condillac sur TiUne.
pages auparavant, est célébré le mattre abstracteur. C'est, en quelques lignes, l'apologie de l'abstraction et, dn même coup, celle du traité de l'/n^e^^e^ence (1). y Nous venons de citer les Philosophes elaasiqiLes, Des ^deux personnages mis en scène dans le chapitre final, et dont Tamitié signifie l'alliance nécessaire des deux aptitudes qu'ils incarnent, nous connaissons M. Pierre, l'analyste des mots et aussi des choses, morales ou physiques, aidé sans cesse des données exactement notées de la science positive. M. Paul, esprit synthétique, construit des théories, ordonne les faits en systèmes, par l'opération que nous avons vu Taine luimême pratiquer, c'est-à-dire par des superpositions d'abstraits. L'équilibre entre les deux facultés complémentaires l'une de l'autre, personnifiées par ces deux amis, se réalisa- t-il dans le penseur que nous étudions ? Le dessin sommaire tracé par nous de la philosophie qui fait le support de son œuvre suffît, ce nous semble, à montrer combien y prédomine ce « goût pour l'abstraction » signalé et condamné si tôt en lui.
Mais ce n'est pas le seul vice de son système. Les kantistes le reprennent sur la valeur absolue attribuée par lui aux formes et aux lois de notre pensée. Sans adhérer au criticisme, on peut dénoncer ce qu'il y a d'intenable dans la position d'un philosophe qui, après s'être placé sur le terrain du phénoménisme, déclarant qum notre connaissance atteint seulement « nos états intérieurs », affirme l'équivalence entre la procession de nos concepts et les révélations effectives des choses, c'est-àrdire la réalité de dépendances toutes logiques. Le désaccord est flagrant du subjectivisme le plus formel avec l'objectivisme implicite professé par Spinoza dans la proposition fondamentale que nous avons vue adoptée par Taine : «... Toutes choses sont déterminées par la
(1) On y trouve excellemment décrit et recommandé le procédé d'ascension logique par leouel, de déduction en déduction, l'esprit peut s'élever jusqu'à une formule suprême, Taine observe, sans doute, ce qui manqua aux penseurs du xviii* siècle pour en recueillir ce Qu'on en doit attendre. Mais, ajoute-tr-il, « une bonne règle demeure oonne, même après que l'ignorance et la précipitation en ont fait mauvais usage, et si aujourd'hui nous reprenons l'œuvre manquée du XVIII* siècle, c'est dans les cadres qu'il nous a transmis ».
nécessité ». Et ce n'est pas seulement le spinozisme, mais l'hégélianisme de Taine qui refuse la conciliation avee son çhénoménisme. Comment joindre ce « sensualisme nominaliste », pour user du terme de M. Barzellotti, à cette façon hégélienne de se représenter le mondecomme une « logique en acte », une c fféométrie vivante »^ de le soumettre à la loi de Punité ae groupe, comme si le» axiomes ne réglaient pas seulement les démarches de notre intelUgence, mais le développement {entwiekelung) des choses elles-mêmes^ une équation étant présupposée entre la nécessité idéale et la nécessité causale t L'avènement de la néeesêiié au gouvernement effectif de l'univers se conteste à un autre point de vue. Comment le collectionneur empirique de faits, ^ui croit seulement à ce aue l'expérience vérifie, en vient-il à nous proposer le dogme de cette souveraineté î Car c'en est un, quelque nom qu'il y donne ; c'est une foi qu'il réclame de nous, l'expérience pure mettant sous nos yeux la succession, non le lien fatal des phénomènes (1). Un positiviste italien, M. GuiseppeTarozzi, repousse cette intrusion du déterminisme dans la philosophie qui lui est chère, et il se donne {M>ur tâche d'en éhminer tous les éléments métaphysiques, tels que le concept de nécessité (2). En ^uoi il se montre sensible aux exigences de l'eurythmie, en même temps que de la logique. Pour conserver à la science le caractère absolu qu'il voulait lui reconnaître, Taine a tenté une impossible conciliation. Difficile assurément est la situation de Stuart Mill, strictement confiné dans l'expérience, réduisant tout le savoir humain à « une connaissance empirique des relations de coexistence et de succession des faits, pur fruit de l'association des
(1) V. Victor GiRAUD, Etêai 9ur Taine, p. 24. — L'erreur de Taine est d'étendre aux lois physiques le caractère nécessitant des lois mathématiques. Notons du reste, que l'absolu de la géométrie est devenu problématique depuis les études fameuses connues sous le nom de Géométrie générale. — Voir le livre de M. Boutroux : De la contingence det loi» de la nature. — Voir aussi les Eeeaia de M. de Friycdcbt sur la philosophie des sciences.
(2) Délia neoeeeita nel fatto ncUurale ed umano, par Giuseppe Tarozzi, professeur de philosophie au lycée de Sienne (cité par M. Emile Boutroux dans son article, « Comtisme et Positivisme >»« Revue Bleue, 8 février 1902).
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idées et de l'habitude (1) » • II est, du moins, exempt du reproche d'inconséquence. Avec ses ambitions^ d* « analyse supérieure » et de « formule universelle »(2), Taine ne pouvait s'en tenir là. Est-ce tout à fait sans^ malice que Mill l'a qualifié « métaphysicien » t
En lui, deux races^ d'esprit se rencontrent et se contrarient. Le positiviste ne réussit pas à emprisonner^ dans la simple constatation des phénomènes le constructeur de système, « poète-logicien » — ainsi l'a* nommé M. Jules Lemaltre. — - Et ce poète est impé-^ rieux ; il enjoint à la réalité de se conformer à son rêve, et, pour l'y contraindre, nulle violence, j'allaisdire nulle amputation, ne lui coûte. J'entendais à cepropos, une jolie boutade d'un éminent physicien r « Taine dessine un cube, puis il déclare : « Voilà le inonde I » et tout ce qui déborde les faces du cube, il^ le guillotine. » Oui, dût son couperet supprimer la personne humaine.
Voyons comment ce systématique en a usé en histoire, puis en art. Nous verrons ensuite quelle espèce de violence il a exercée sur lui-même, — je veux dire surson style.
Taine et sa conception de l'histoire. — De quelle penséenaquit le livre aes Origines. — Comment il a « modifié l'aspect » de la Révolution. — Vérité de philosophie « sociale mise en lumière. — Sentiment de Taine sur le^christianisme. — Que le systématique se retrouve pourtant dans Tauteur des Origines. — Ses erreurs dans Testimation des sources. — Ses aperçus partiels et. déforroateurs. — Comment il évoque les foules. — .Sa psychologie appliquée aux individus. — Son Napoléon..
Avant de devenir historien, au sens exact du terme, Taine avait arrêté depuis longtemps et formulé sa. conception de l'histoire.
(1) V. 6. Barzellotti, qui a aoigneusement noté «t mis en relief les^ contradictions intimes de la philosophie de Taine.
(2) Préfaces des PhUosopheê clasMiquêê*
C'est pour lui un problème de psychologie Çl) ; il s'a^t de pénétrer Tàme d'un peuple, a*une civilisation. Mais Tàme, nous savons ce qu'il entend par là : un groupe de puissances ou, mieux^ de faits. Car tout se réduit à des faits, et il n'a garde de ressusciter en histoire des « entités verbales i» qu'il s'est acharné à détruire en philosophie.
Il faut donc ooserver ces faits, les noter et démêler celui qui, assemblant et dominant les autres, doit être pris pour leur facteur et leur loi ^2).
Le déterminisme qui gouverne le monde nous assure, en effet, que les « formes spirituelles », comme les corporelles, dérivent d'un élément géométrique qui est seulement à découvrir.
Et nous voici à « l'homme théorème » et aux peuples théorèmes et aux siècles théorèmes.
On connaît le chapitre des Philosophes classiques où Taine trouve le secret de faire tenir au large dans une demi-ligne toute l'histoire de Rome, « d'enfermer douze cents ans et la moitié du monde antique dans le creux de sa main ».
De môme il enferme le Moyen Age en deux mots de formule, et la simplification est assez osée et arbitraire pour être prise comme caractéristique de sa méthode.
Pour lui, la grande « disposition primitive » qui
(Ij II pense, avec Guizot, que « l'histoire de la civilisation est celle des transformations de l'homme intérieur ». Albert Sorbl, Etudes de littérature et d'hiêtoire, p. 48. — Il travaille aux Origines de ta France contemporaine ^ quand il écrit à Alexandre Dumas : « Nous essavons en ce moment de faire en histoire quelque chose de semblable à ce que vous faites au théâtre, je veux dire de la psuchologie ap/di^uée. » II prépare son admirable psychologie du Jacobin : «... Si je puis construire à ma satisfaction l'état mental d'un jacobin, tout mon volume est fait ; mais c'est un travail diabolique. » (Lettre du 28 mai 1878, H. Taine, Sa vie et sa correspondance , t. V.) — Rapprochons le mot de M. Paul Bour^et : « L'histoire lui est apparue comme une vaste expérience instituée par le hasard pour le Dénéfice du psychologue ». Essais de psyc/iologie contemporaine, p. 221.
(2) L'histoire est le propre champ d*application de la théorie allemande qui afQrme l'unité organique des choses, et c'est en histoire que Taine l'a professée avec le plus d'insistance : tout se tient dans une civilisation^ comme dans les parties d'un corps. Cette idée, développée dans la préface de ses Essais de critique et d'histoire^ revient maintes fois sous sa plume.
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domine cette époque, c'est la terreur et en même temps le dégoût de la vie, la mélancolie noire. Tout sort de là. Etant donné cet état d'âme, rien d'étonnant, d'abord^ à ce que les couvents se peuplent. Puis le même e£froi qui pousse les uns hors du monde fait naître chez les autres une « exaltation nerveuse » favorable aux délicatesses du cœur. Donc, voilà des gens qui « rêvent, pleurent, s'agenouillent.,, imaginent des douceurs, des transports, des tendresses infinies », bref, voilà des gens a disposés à aimer ». Et, du coup, naissent la chevalerie et les cours d'amour. Les cathédrales aussi... Suivons bien : « Le dégoût du monde et l'aptitude à l'extase, le désespoir habituel et les besoins infinis de tendresse » devaient naturellement pousser les hommes vers le christianisme, (jui, par ses dogmes consolants. ou menaçants^ par Tmfini de la « terreur » et Tinfini de 1' « espérance », satisfait « la sensibilité endolorie ou frémissante ». Et les églises gothiques ont surgi.
Pourquoi gothiques ? Pourquoi, au lieu de la rondeur de l'arcade, la brisure de l'ogive ; au lieu de la colonne, le pilier ; au lieu de la forte assiette, de l'équilibre des lignes simples, les flèches vertigineuses et fragiles, les voûtes démesurées que les contreforts soutiennent comme des béquilles, et le peuple de monstres qui vomit l'eau des gargouilles, et le peuple de saints qui prie sous les voussures, enfin les meneaux qui s'enchevêtrent, les nervures qui se tordent, les pierres ciselées et ajourées ? Parce que cette végétation, cette broderie surabondante, l'étrangeté de ces formes ruineuses expriment a l'intempérance » d'une « fantaisie maladive ». Ce n'est pas tout. Â des imaginations « délicates et surexcitées comme celles-ci » il faut du symbolisme. De là, la croix du transept, l'épanouissement des rosaces, tout ce qu'il y a de figuratif dans l'ornementation et les proportions de l'édifice. Puis des j^ens si tourmentés et si peu sains d'esprit ne se plaisent point à la claire lumière ; il leur faut une « ombre lugubre et froide », où plongent seulement la « pourpre ensanglantée » et les « mystiques flamboiements » des vitraux. Apercevez- vous comme cela se tient ? Le
raisonnement est impeccable. D'un bout à l'autre de la chaîne, il ne manque pas un maillon.
Qu'on n'objecte pas les grands faits, littéraires ou autres, qui contrarient la thèse. Qu'on ne parle pas de» fabliaux, farces, soties, qui témoignent, je crois, d'assez de liberté d'esprit et qui sont un peu gais pour aes affolés de terreur religieuse. Qu'on ne parle pas non ipluB des bouffonneries qui s'étalent avec tant de hardiesse sur ces cathédrales mêmes, œuvres d'épouvantement mystique : mascaronsqui ffiîmacent, juchés aux angle» des tours, accrochés aux chapiteaux, embusquésparmi les bas-reliefs des portails et jus<)ue sous les accoudoirs des stalles ; singes polissons qui figurent la malice des femmes ; démons entrenrenants qui lutinent de dévots personnages en prière. Qu'on ne jette pas, à travers le Moyen Age rêvant et pleurant deTaine, ce monde pullulant de facéties et de gausseries. Les architectes de belles constructions mentales ne veulent pas être dérangés dans leurs alignements symétriques.
C'est un chapitre de la PJûlosofhie de Vari que je viens d'analyser. Par une nécessité qui s'expliquera, l'historien, chez Taine, accompagne toujours l'esthéticien. Venons maintenant à l'œuvre proprement historique qui a épuisé son dernier effort
Nous l'avons vu quelque peu ému de la révolution de février 1848. Les événements de 1870 et de 1871 lui causèrent une secousse plus profonde. Ils renouvelèrent pour le philosophe, en la renforçant terriblement^ la leçon de choses qui avait troublé le normalien. Il venait d'atteindre ce dimidium viice^ cette quarantaine^ qui, pour tout homme, est une heure solennelle. Dironsnous qu'il fit son examen de conscience t II s'interrogea, du moins, sur la vertu de son œuvre, et il resta sur un doute inquiétant. Il se demanda si la spéculation pure était un suffisant, même un innocent emploi de la pensée en des jours de détresse publique, et il conclut qu'il devait travailler au relèvement de la patrie. Il se le
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promit. De cette résolution est né son dernier liyre (1).
Si forte qu'ait été la commotion morale d'où il est sorti, n'y cherchons ni un autre homm,e ni une autre doctrine, ni une autre méthode. M. Paul Bourget a bien montré comment le Taine d'autrefois se retrouve dans V Ancien Régime et dans la Réoolution (2). Même sincérité, il faui d'abord le dire, et, cette fois, sincérité implique vaillance. Etranger aux partis, bien que cla.ssé dans l'un des deux par l'opinion (3), l'historien des Origines a osé mécontenter ceux qui jusqu'alors l'avaient applaudi. Donc, même bonne foi, mais aussi, ajoutons-le, mêmes inconscients partis pris. Comme jadis il observait et « expérimentait », il institue maintenant une « enquête », à seule fin de vérifier un système d'avance arrêté. Il déclare dans la préface de la Conquête Jacobine (4) : « Je n'avais pa^ de principes
(1) Il écrivait à Ernest Hav«t : « Mon livre, si l'ai assez de force «t de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. » Lettre du 24 mars 1878, H, Taine, Sa oie et »a corretpondanoe, t. lY.
(2) Eesais de paycholopie oantemporaine . — Il y a insisté de nouveau dans un article intitulé le* Deux Taine. (Etudes et Portraits, tome III, Sociologie et Littérature), Y a-t-il eu un Taine d'avant 1871, et un Taine d'après 1871 % Et faut-il croire que « l'impression produite sur le second par les assassinats ei les incendies de la Commune a paralysé la liberté de doctrine, dont le premier avait donné un si vigoureux exemple »? A cette question, M. Bourget répond : Taine aurait changé de doctrine politique après la Commune, que « nul ne saurait légitimement, ni reprocher à un positiviste une attitude mentale appuyée sur des faits, ni incriminer son autorité ». Mais sa correspondance a démontré que le soi-disant changement ne s'est jamais produit. Le Taine de la vingtième année portait en lui, comme dessinée à l'avance, la mentalité du Taine de la cinquantième. Que disait le Taine de l'Ecole normale, qui n'avait encore entrepris aucune étude d'histoire : « Je ne veux pas me jeter dès à présent dans la vie politique... je dois avant tout étudier la nature de l'homme et de la société. » La Commune lui fut une instructive leçon, mais ne détermina pas en lui une conversion proprement dite. Dans l'étude que nous citons, M. Paul Bourget fait une intéressante comparaison entre la mentalité de Taine, élève de la pension Lemeignan et du lycée Bonaparte, et celle de Jules Vallès, son condisciple à cette même institution et à ce même lycée. Chez l'un, le « conservateur », muni de l'instinct social, averti des conditions essentielles au maintien de toute société, est, en quelque sorte, préformé. Chez l'autre, le révolutionnaire s'annonce.
(8) « ...Quand on me recrute, je proteste, et, dans la lutte contemporaine, je reste un spectateur, sans vouloir devenir un combattant. » (Lettre à Alexandre Dumas, 17 mai 1878, A. Taine, Sa vie et ta correepondanoe, t. IV.)
(4) Tome V des Origines de la France contemporaine.
politiques, et mème^ si j'ai entrepris mon livre, c'est pour en chercher. » Quelque créance que mérite celui qui n'a « jamais menti » (1), nous ne saurions prendre à la lettre cette affirmation. Il nous parait que l'impression rapportée d'outre-Manche par Tauteur des Notes sur V Angleterre dut influencer, quoiqu'il en eût, ses « recherches ». N'eùt-il point fouillé les archives, dépouillé Gouverneur Morris, Malouet, Mallet du Pan. . .
— nous partageons l'assurance de M. Giraud, — il eût abouti aux mômes conclusions. Il a « surtout cherché
— et trouvé — la confirmation des idées générales ()ui, à son insu, le guidaient... » De fait, l'idéal politique qu'il recommande est tout anglais.
Il est vrai que, s'il n'a pas observé la crise d'où est issu notre régime moderne ^ avec la « curiosité dégagée » d'un entomologiste surveillant la métamorphose d'un insecte, — détachement auquel sa loyauté s'efforçait, — il s'est du moins im{)osé la tâche d'une vaste information. Et il a ainsi mis en lumière une foule de faits, de ces petits faits « significatifs » comme il les aime. Il est advenu aussi qu'il a jeté dans le grand courant des études nombre de documents qui, par leur vertu, ont propagé sur la Révolution^ ses causes, son esprit, ses agents, ses résultats, des idées neuves, quelques-unes définitives. Un Anglais qui a consciencieusement, et avec une pénétrante sympathie, exploré la France, M. E. Courtenay Bodley, tient pour l'un des phénomènes moraux les plus frappants qui se soient produits, chez nous, dans le dernier quart du xix* siècle, une « modification d'attitude mentale vis-à-vis de la Révolution (2) » . Et cet écrivain, qui connaît bien l'œuvre de Taine, — qui a, d'ailleurs, approché sa personne,
— lui attribue cet état nouveau de l'opinion. Taine, pense-t-il, a « modifié l'aspect » du grand événement qui coupe en deux notre histoire. Aucun livre de ce temps ne mérite, à son gré, comme les Origines de la France contemporaine, « l'épithète de livre faisant époque ». Avant cet étranger, M. Emile Boutmy avait
(1) C'est M. Paul Bourget qui lui a rendu ce témoignage.
(2) France^ par E. Courtenay Boolbt (pp. 67-70.)
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loué le grand ouvrage « sincère et passionné )^y grâce auquel la Révolution est enfin a sortie de la phase religieuse et oratoire » pour entrer « dans la période positive (1) et documentaire. » Conjecturant ce que l'avenir retiendrait des appréciations et des conclusions de Fauteur, « je crois, disait-il, que toutes ces inductions, sur les causes et les caractères profonds, sur la portée moraledes événements, seront conservées en substance, » et il indiquait tel jugement désormais acquis, « contribution définitive à la science (2) ». Jamais Pinçarûté et la présomption des premiers délibérants de Révolution, les menées, ouvertes ou occultes, de la minorité démagogique, les usurpations et les attentats des^ clubs, puis la légalité jacobme, la grande tuerie, le délire homicide de la Convention, enfin l'œuvre napoléonienne, principe et résultats, n'avaient été dénoncés avec cette abondance de preuves, et l'on sent l'arrêt sans appel.
Une vérité de philosophie sociale est en même temps mise par l'historien en un relief impérieux. C'est l'impuissance de la raison abstraite à fonder un gouvernement. Taine avait rapporté d'Angleterre cette conviction que ce la politique n'est pas une théorie de cabinet applicable à l'instant, tout entière et tout d'une pièce, mais une affaire de tact où l'on ne doit procéder que par atermoiements, transactions et compromis » (3). Peu après, quand se fonda la si utile Ecole des sciences politiques^ il écrivait : « Les principes a priori, la doctrine des droits de l'homme, la croyance que telle ou telle forme de Constitution est le salut, infestent encore, comme en 1790 et en 1848, nos discussions politiques ». Il estimait avec Carlyle que de pareils débats « servent à peu près autant dans un Etat qu'une théorie des verbes irréguliers (4) ». C'était en 1872. Cette vérité sembla
(1) M. Barzellotti nomme Taine « le Joseph de Maistre du positU Yisme ».
^2) M. Boutmy dit encore : « Cette œuvre capitale aura marqué, pour l'histoire contemporaine et la science politique, une halte et un nouveau départ. » Taine, Scherer, Laboulaye»
"**i Préface des hloUê mut l'Angleterre, ) Journal des Débatê du 10 nov. 1872.
kneuve. Elle allait, ^ràce au livre des Origines, devenir banale (1). Succès imprévu pour un aprioriste, — mais qui se pi(][uait de ne pas l'être — que ce discrédit jeté *sur l'esprit théorique.
Dorénavant tout le monde se réclamera de « l'expé- 4rience » ; tout le monde prétendra se garder du péché de métaphysique. Observez dans la presse le tour nouveau •des controverses. Réalisme pohtique, c'est le mot qui les caractérise. M. Paul Brousse souhaitait naguère (2) «une «c République réaliste ». Le néo-royalisme, dont .M. Charles Maurras est le chef si actif et si bien armé, nous propose une « monarchie réaliste » ; — entendez •que le droit divin, ce vieil article du CrecU) légitimiste, '€St rayé du nouveau symbole (3). Et M. Valdeck- Rousseau ne railiait-il pas un jour l'ancienne ce scodastique », l'ancienne « théologie républicains » (4) î Le régne est fini de l'idéologie dfoù. est issu le Contrat social. Encore une fois, le décri où nous voyons cette ^orme de pensée est l'œuvre de Taine. Nous lui en devons de la gratitude (5).
(1) Taine écrivait ie 24 mars 1878 : « On peut considérer la Révolution française comme ia première application des sciences morales aux affaires humaines; ces sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées ; leur méthode mauvaise ; elles procédaient a priori ; •leurs solutions étaient bornées, précipitées, fausses... » (Lettre à JB. Havet, citée par M. G. Monod). Il a propagé cette opinion.
(2) Petite République du 28 mai 1900.
(3) M. Charles Maurras prétend démontrer « la nécessité scientifique » de la monarchie. Voir sa curieuse « Enquête sur la monarchie », parue dans la Gazette de France et tirée à part. La réponse de M. Paul Bourget est, entre toutes, intéressante.
(4) Dans la préface du Fédéraliême économique par J. Paul Bon- •couB, M. Waldeck-Rousseau condamne, en sociologie, les « régies
absolues », les a prévisions d'une logique oui fait abstraction du jeu des intérêts et de la réaction du fait sur les calculs en apparence les mieux fondés ». Il proclame la souveraineté de l'expérience, qui « impose à toutes les conceptions son contrôle décisif, les transforme, les anéantit ou les vivifie, suivant qu'elles répondent ou non à des Jois aussi fatales et aussi inéluctables que les lois physiques ellesmêmes ».
(5) II faisait la guerre à Vaprioriâme dans tous les ordres dldées. ^n jour, à propos des lois scolaires, il disait à Berthelot : « Vous légiférez pour toute la France comme si vous aviez affaire à une masse toute semblable à elle-même ; mais les enfants de vos cam~
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Hors de la politique^ la droiture de l'homme a dicté à l'historien des pages de sincérité superbe. Il fut un temps où il se permettait sur la religion des mots méprisants (1). Il se croyait respectueux en définissant le catholicisme une « gendarmerie morale ». Certes, il ne méconnaissait pas sa solidité comme institution : un jour, analysant les éléments de sa force, il avouait ne point prévoir « de terme à sa durée » (2). Mais il n'apercevait pas sa haute bienfaisance. En quelle estime différente il le tenait, — et combien au-aessiis d'une police ! — quand il écrivait : « Aujourd'hui, après dixnuit siècles... le christianisme est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même... Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs privées ou publiques se dégradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme se faire païen... la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes... Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire... aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale,., et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social. »
pagnes sont aa moins à trois générations de nos petits Parisiens, et vous voulez les élever de la môme façon. » Conversation citée par M. Georges Martin, dcuis la Reçue Hebdomadaire du 7 décembre IvOl, p. 23.
(1) II y a, par exemple, des pages vivement anticatholi^ues dans le voyage en Italie et aussi dans la Correspondance qui vient de paraître.
(2) V. Voyage en Italie, t. I, p. 388 et 389. Une « grande crise » pourtant lui semblait s'annoncer pour le catholicisme. Il le voyait menacé par les projzrôs du nouveau protestantisme, « celui de Schleiermacher et <le Bunsen, adouci, transformé par l'exégôse, accommodé aux bes.)Hi-« de la civilisation et de la science ». Mais, ajoutait-il, «( s'il résiflte à ';dtte attaque, il me semble qu'il sera désormais à l'abri de toutes les autres ».
34 PHILOSOPHES DU XtX® SIÈCLE
M. Victor Giraud qualifie bien cette page c< une admirable page d'apologétique expérimentale ». C'était, en effet, l'expérience du passé tout proche où il venait de voir, débridé et lâché, le « gorille primitif », qui avait montré au philosophe l'excellence du concours apporté par la religion chrétienne à « l'instinct social».
Donc^ c'est un livre loyal que les Origines, et, de plus, un livre de haute portée par l'autorité de ses condamnations et le désintéressement de ses apologies.
— Je ne parle pas du talent qui s'y déploie : l'écrivain et le penseur s'y font admirer au plein de leur force.
— Nous allons cependant justifier nos réserves. Le systématique^ avons-nous dit, s'y retrouve. Oui, le système domine l'œuvre et parfois l'opprime.
On a reproché à Taine quelques erreurs dans l'estimation des sources (1). Un tendancieux fouilleur d'archives, M. Edme Champion, l'a accusé de n'avoir lu que légèrement les Cahiers de 89 (2). M. Emile Faguet, sur un ton semi- plaisant, a dit là-dessus la vérité : c( Taine ne pas lire les documents ! Allons donc ! Il les a lus, tous. Il en a lu autant que M. Champion. Seulement,
(1) M. Gustave Lanson. entre autres, lai a adressé ce reproche. V. son Histoire de la littérature françaiâe, s. 1631.
(3) M. Aulard est allé plus loin. Il ose qualifier Taine d' « inipro» visateur fiévreux et» pour aiinsi dire, illusionniste », avec « le don de l'inexactitude ». Dans les Origine» de la France contemporaine, si nous voulons l'en croire, « une référence exacte, une transcription exacte, une assertion exacte, c'est l'exception ». Nous ne saurions ici, en quelques lignes, lui faire une réponse qu'autoriserait seul un contrôle précis de l'épluchage de textes auquel il s'est livré vingt années durant. Ce contrôle se fera quelque jour. Nous croyons même savoir qu'il est en train de se faire et qu'il ne tourne pas à l'avantage du professeur commis à l'apologie de la Révolulion. M. Aulard se défend de mettre en doute la sincérité de Taine : « J'ai, protestet-il, le sentiment que la bonne foi était son état d'esprit naturel^ une bonne foi candide et pure, la bonne foi d'un honnête homme qui ne vit que pour les idées. Il était sérieux, loyal et grave. » M. Aulard n'en adresse pas moins à cet écrivain plein de droiture le reproche de s'être fait historien tendancieux. Mais qu'est^il donc liiimème ? Il laisse échapper, quelque part, cet aveu : « Je sens que j'ai l'air de ra'acharner. » Ce nest que trop vrai. Ne nous laissons pas éblouir par son appareil érudit. Quelqu'un a dit avec une spirituelle justesse : « Sa documentation irréprochable (t) n'est que la cuirasse solidement forgée de ses partis pris. « (Paul SmpPEL, Journal de Genèoe du 5 janvier 1908.)
comme ils contrariaient son système^ il les a, avec raison, tenus pour nuls, comme nous faisons tous de ce qui nous gêne (1). » J'ai regret à transcrire cette phrase oui risque d'être mal comprise. Encore une fois, la aroiture de Técrivain est hors de cause. Je me rappelle une conversation de quelqu'un qui le vit de tout près, l'admira, Taima et garde le culte de sa gloire. On parlait des historiens épris du pittoresque et tentés d'y sacrifier le vrai. Le vicomte de Vogué disait combien Taine leur ressembla peu, et, à propos de la fête des Fédérations ou celle de l'Être suprême, il cita de lui ce mot familier : « J'ai composé le tableau avec les
documents. J'aurais pu donner le coup de pouce, je me ■ isuis interdit... Michelet peut-être 1 eût fait... » Le coup de pouce, non, il n'est pas de ceux qui le don-
Av>4 il rk'AO-f r\âo nr\v^ r\liio Aa /«aii-v i^iiî Aa rvnrkrknai Hi&il
nent, il n'est pas non plus de ceux qui, de propos délibéré, négligent ou atténuent. Mais, pli ancien de méthode, involontaire préoccupation d'un point de vue exclusif, il s'en tient souvent à des aperçus partiels et déformateurs (2).
Quand, par exemple, il déclare « l'esprit classique » — qu'il définit la foi dans la raison abstraite — responsable de désastreuses méprises, je conviens qu'il y a du vrai. C'a été folie de détruire, au profit d'un organisme factice, conçu a priori, l'organisme naturel élaboré par les siècles, le vieil arbre qui portait « dans ses couches superposées, dans ses nœuds, dans ses courbures, tous les dépôts de sa sève. » L'historien dénonce à bon droit cette aberration funeste.
Maïs si l'on impute à cette « forme fixe d'intelligence » la Révolution et tout dans la Révolution, erreurs et crimes, anarchie, dictature, jusques et y compris l'Empire et l'actuelle omnipotence de l'Etat, je pense qu'on élimine ou qu'on oublie ou qu'on fausse quelque chose. Non, la a raison classique » n'a point tant fait qu'on veut le dire. Elle n'était pas née quand commença
(1)E. Faoubt, Quettiofu politiqueM, «La France en 1789, »p. 19 et 20.
(2) M. Edmond Biré, peu suspect de faveur pour la Révolution, observe que Taine passe trop sous silence les mouvements généreux» tes nobles actions, les traits héroïques.
la ruine des pouvoirs locaux et la centralisation du royaume de France. Les consciences jacobines qu'elle
tpasi
gration Y Enfin, cette « doctrine », il ne faut en extraire que ce qu'elle contient. Elle commence, dit-on, à Malheroe et à Balzac, elle dure jusqu'à Delilie et Fontanes, et l'on donne comme Tun de ses articles la croyance à la bonté native de l'homme. Or, qui, dans ces deux siècles^ a formulé pareil optimisme ? Bossuet f La Rochefoucauld ? Pascal t Le moraliste du Traité de la Coneupiseenee f ou le mortifiant analyste de l'amour-propre Y ou l'ascète douloureusement attentif à la fermentation du « mauvais levain mis dans l'homme dés l'heure qu'il est formé i> ? Que si l'on veut, à toute force, les comprendre avec Rousseau dans une catégorie arbitrairement définie, il ne faudrait pas cependant laisser croire qu'on leur attribue une collaboration (quelconque au Contrat social (1).
Mais ce n'est point assez d'évoquer les institutions, régime, lois, mouvements ou convulsions politiques. C'est l'homme même que Taine prétend atteindre, « l'homme vivant, agissant^ avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses habits, distinct et complet, comme celui que nous venons de quitter dans la rue ». Pour cela, les instruments requis sont, dit-il, l'analyse du critique et la divination de l'artiste, quelque chose du « génie sympathique » d'un Shakespeare, d'un Saint-Simon, d'un Stendhal, d'un Balzac, connaisseurs d'âme de métier et de génie (2). Ces instruments, il les décrit à merveille et il s'en sert avec bonheur. Veut-il peindre le peuple de France, à la veille de la Révolution, il mène son enquête par tout le pays, compulsant les archives, collectionnant les traits particuliers, amoncelant les détails menus. Puis, quand il possède une somme de faits significatifs, il synthétise. Et
(1) Voir à ce sajet la remarquable étude de M. Brunetièrb, Hia^ toire et littérature^ t. III.
(2) Histoire de la littérature anglaise, t. V, p. 314.
alors l'artiste intervient avec ses images simplifiantes. C'est lui, par exemple, qui embrigade en un corps les recrues d'émeutes : affamés des villages et des campagnes, vagabonds, mendiants et brigands, porteurs de besaces et porteurs de bâtons, traînards de rues et rieurs de grands chemins, coquins disponibles de tous ordres. C'est lui qui leur souffle une âme collective et finalement incarne en un « colosse aveugle d leur fureur séditieuse. Pour remuer des masses, pour condenser les colères des foules en une poussée unique et violente, on ne lui voit guère d'égal. M. Barzellotti compare tels tableaux de son Anarchie spontanée â la sédition milanaise de Manzoni, dans les Fiancés,
Ce n'est pas que, là encore, le philosophe n'ait peutêtre généralisé et unifié avec excès. Je crains aussi qu'il n'ait été dupe de sa formule : Anarchie spontanée. Ne dirait-on pas aussi juste : Anarchie machinée f Mais la vérité abonde dans ce chapitre, qui restera une solide page d'histoire.
Où nous surprendrons mieux sur le fait d'homme à théorie, c'est dans la psychologie personnelle, à laquelle, du reste, il se plaît.
Etant donnée sa conception de l'homme, groupe de facultés mutuellement dépendantes et gouvernées par un fait dominateur, le proolème, on le devine, se résout à dégager ce fait. Cette loi connue, on peut, en effet, tout en déduire, sûr qu'elle imprime à la machine a un système nécessaire de mouvements prévus ».
J'emprunte ces mots â la courte préface de V Essai sur Tite-Lioe. C'est, en effet, sur l'historien latin qu'il tenta pour la première fois cette expérience de démontage. On sait sur quels individus éminents il l'a renouvelée.
Son Marat est une « mécanique à meurtre » <jui a pour ressort le délire ambitieux. Son Robespierre, «( suprême avorton et fruit sec de l'esprit classique », est un cuistre en qui tout procède de la cuistrerie, la médiocrité de l'esprit et les vices du cœtir : dogmatisme creux, rhétorique, vanité, envie, rancunes... Si bien que son infatuation froide a équivaut à une fièvre
chaude » et que du cuistre sort le bourreau (I3.
Mais de tous les « systèmes » sur lesauels il a opéré, le plus fameux est celui (][ui s'appelle Napoléon. Cette fois r « automate > grandissait jusqu'au géant. Il ne Ta pas diminué, quoi qu'on ait prétendu. Jamais la taille et la force du Titan ne furent plus puissamment figurées. Seulement le déterministe a cru découvrir dans un vice démesuré la pièce maîtresse c^u'il cherchait, et il a tout fait tourner autour de ce pivot monstrueux. L'égoïsme, un égoïsme de dieu, subordonne en son Napoléon même le génie. C'est un « moi colossal » qui se dresse au milieu du monde, y étend « ses prises rapaces et tenaces », n'y souffrant aucune vie, <c à moins qu'elle ne soit un appendice ou un instrument de la sienne » .
La métaphore, certes, n'est pas fausse tout à fait. L'Europe se rappelle jusqu'où s'arrondit le cercle d'action de cette « personnalité absorbante ». Mais songez que cette égoïsme doit nous expliquer tout l'Empereur et tout l'Empire, qu'il n'est pas un acte du chef d'Etat ni de l'homme que nous ne devions y rapporter. Absolu, sans relâche ni degré, il exclut ou annihile tout autre sentiment, il emplit et durcit tout l'être moral. Eh bien ! je ne crois pas à cette pétrification. Si habituelle que puisse être l'insensibilité d'une créature humaine, elle a des intermittences. Il se glissait parfois autre chose que du calcul dans les familiarités de bivouac du petit caporal.
On a publié, sur cet être hors nature, des anecdotes touchantes. M. Frédéric Masson le montre allant au mariaçe avec le désintéressement amoureux d'un sous-lieutenant, puis parcourant avec Joséphine — et avec d'autres — « toute la gamme des enfantillages du sentiment ». M. Arthur Lévy, dont le gros livre, Napoléon intime, pourrait s'intituler Napoléon bonhomme, conclut que le « haut sentiment familial.
(1) NotoDs qu'en parlant de tels personnages et de leurs actes» Taine manque plus d'une fois à sa résolution d'impassifoilitô. Il perd son sang-lroid d'« entomologiste, » il s'indigne. Nous n'avons pas le courage de l'en blâmer.
la bonté, la gratitude, la cordialité furent ses qualités essentielles » (1).
Ce n'est pas que nous prenions au sérieux, d'un bout à l'autre, ces apologies. Mais enfin les faits, les « petits faits » s'alignent. Et il est de bonne guerre d'opposer à Taine ses propres armes.
« Comprendre la vie... », s'écrie-t-il quelque part ; mais qu'elle est plus riche q^u'il ne croit ! Sève ou sang, floraison, parfum, ou action, mouvement, chaleur, lumière.,., qu'elle organise les cellules d'une plante ou qu'elle batte dans des artères, qu'elle dorme dans les maments d'une algue, dans une couche de lichen, ou qu'elle frémisse dans un cerveau, nulle formule ne Texprime, et nulle figure. On ne l'emprisonne pas dans des graphiques réguliers. Souveraine, elle se joue à des combinaisons infinies ; elle afflue par des canaux sans nombre.
Et dans l'homme, de quelles complexités mystérieuses s'embrouille son jeu ! faire le dessin d'une vie d'homme, tracer ses lignes directrices et l'y jeter comme sur des rails dont elle ne déviera pas, Taine ne fut pas le premier à se laisser tenter par cette chimère. Personne avant lui, je crois^ n'y avait employé autant de méthode et d'appareil. Mais « de bons autneurs », au temps de Montaigne déjà, s'étaient « opiniastrés » à unifier en une « constante et solide contexture » des existences illustres. « Ils choisissent, dit-il, un air universel, et, suivant cette imaçe, vont rangeant et interprétant toutes les actions d'un personnage. » Bien plus, si les faits résistent, ils les forcent, ils les « tordent ». Or, Montaigne avertit ces « contreroUeurs » des actions humaines que, quoi qu'ils fassent pour les « r'apiesser et mettre à môme lustre », ils en seront empêchés. Car ce n'est pas œuvre logique qu'une vie humaine, mais bien plutôt branle et incohérence. Nous ne sommes <( que de lopins » ; en nous, (< chaque pièce, chaque mouvement feit son jeu ».
<1) Le môme auteur vient d'écrire, sous le titre de Napoléon et la Peux» un livre très documenté» où il prétend établir que Napoléon subit plutôt quil ne fit la guerre, et qu'il fut un conquérant malgré luL
Nous voici loin des rouages et des engrenages du déterminisme. Il n'explique pas plus les sociétés que les individus. Montaigne n'eût pa^ trouvé plus de vérité au dessein de la Rome mécanique qu'à celui du Napoléon mécanique. Il eût rallié ces épures anguleuses, lui qui vit si bien le flottant et l'ondoyant de toute vie.
TaTne esthéticien. — Ce qu'est pour lui une œuvre d'art.
— Théorie de la « faculté maîtresse ». — Théorie de la race, du milieu et du moment. — Critique du système.
— Du peu d*appui qu'il trouve dans la zoologie. — Démentis que l'histoire, la littérature et Tart lui infligent.
— La Critique scientifique d'Emile Hennequin.
En définissant le philosophe et l'historien, nous avons presque défini Testhéticien.
Qu'est-ce, pour Taine, qu'un tableau, une statue, un roman, un poème Y Une chose d'art, saiis doute, mais surtout un document, un « signe ». La coquille fossile dit quelle sorte d'animal l'habita ; l'œuvre dit quelle sorte d'homme la fit. Débris morts l'une et l'autre, mais débris instructifs, elles ne valent que par là. Etudier un livre pour lui-même, c'est tomber dans une « illusion de bibliothèque ». Un livre est un homme qui nous parle ; sachons l'entendre, ce qui veut dire le comprendre, et en même temps distinguer le ton et le timbre de sa voix. Sachons aussi le voir.
Que doit nous figurer une tragédie grecque T Des Grecs, « c'est-à-dire des hommes vivant à demi nus, (&nsde8 gymnases ou sur des places publiques.... oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois cruches dans leur maison, et pour provision deux anchois dans une jarre d'huile ». Qu'y a-t-il « sous les feuillets d'un poôme moderne ? Un homme comme Alfred de Musset, mgo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes... avec un habit noii^ et des gants, bien vu des dames... » Pourvu que notre éducation critique soit suffisante.
nous lirons tout cela entre les lignes, et bien davantage ; car rhomme intérieur nous apparaîtra en même temps que lliomme visible.
Et tout nous servira d'indice : « le choix des mots, la brièveté et la longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers, l'ordre du raisonnement. .. » Nous n'aurons garde, au surplus, de négliger aucune information. Nulle démarche ne nous paraîtra oiseuse, nul détail trop infime. Sur le poète moderne, nous consulterons Balzac et les aquarelles d^Eugène Lami. Pour Byron, Taine va jusqu'à s'enauérir de ses habitudes de table et à relever des menus de souper.
Donc les faits encore pour éclairer l'œuvre, qui ellemême doit être prise comme un fait. Cela à seule fin d'atteindre l'homme intime. Et ainsi reparaît, dans le critique, l'historien, et, dans l'historien, le psychologue, — toujours avec sa méthode, ses principes connus, sa chaîne de lois.
Pour lui, Shakespeare tient en deux mots : imagination passionnée. De cette faculté maîtresse, tige merveilleuse, il fait sortir l'artiste et son œuvre « comme une fleur ».
Byron est un révolté ; il s'explique tout entier par là. Notons seulement qu'il l'est avec des passions anglaises : orgueil indompté, âpre amour de la lutte, folie sombre. Autant de caractères de race.
Nous n'avions pas encore écrit ce mot, et peut-être l'eussions-nous dû depuis longtemps. IL forme, avec deux autres, un trio dominant dans le vocabulaire de Taine. La « faculté maîtresse » n'y occupe pas une place égale. Et c'est justice. L'individu, en effet, ne vit point isolé ni indépendant ; il est situé dans le temps et dans l'espace, et les faits dont il est le total, y compris ce fait dominateur, sont sous l'action de puissances coalisées qui se nomment la race, le milieu et le moment.
C'est surtout en littérature et en art que Taine applique cette théorie, développée pour la première fois dans la préface de V Histoire de la littérature anglaise. Mais, à vrai dire, on la découvre infuse partout dans son œuvre. Nous aurions pu la signsder sous les
images abondantes qui racontent les origines de Bonaparte : la tige toscane, la transplantation de la branche détachée, sa greffe sur les sauvageons corses, dans a une atmosphère assez rude pour lui conserver toute sa vigueur et toute son àpreté ».
Détaillons-en la formule :
La raee^ donnée primitive, « force distincte », supérieure aux deux autres ; car elle survit à tout. Rien n'oblitère ses linéaments primordiaux. Sous toutes les latitudes, à tous les degrés de civilisation, à toute heure de l'histoire, les grands traits originels persistent. Pour connaître les Anglais, il faut étudier les Saxons et les Normands, principalement les Saxons, puisque ces Germains, parents de leurs vainqueurs, les- ont absorbés. Ainsi, Vhumour de Swift ou de Carlvle, ce badinage froid, fait d'énormité et de violence, gageure d'absurdité solennelle et incongrue, vient tout droit des forêts de Germanie. Et à peine réussissons-nous à le comprendre f nous Latins, à qui manquent le mot et la chose.
Le milieuj c'est-à-dire les circonstances enveloppantes qui ajoutent leurs « plis accidentels et secondaires y> au « pli primitif et permanent ». Tels l'aspect des lieux, le climat, les conditions politiques ou sociales... Quelle influence ont exercée sur le génie des Grecs leur soleil, leurs lignes d'horizon et les découpures de leurs côtes ; sur les Anglais, leurs brumes ; sur les Italiens, encore leur soleil...
Le moment, faut-il expliquer que c'est l'heure de la production artistique T Cette heure môme est une force qui agit avec les précédentes. « Outre l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise. Quand le caractère national et les circonstances opèrent^ elles n'opèrent pas sur une table rase^ mais sur une table où des empreintes sont déjà marquées. » En d'autres termes, l'œuvre faite concourt à déterminer l'œuvre à faire. Que ne signifient pas ces seuls mots : <fc Avant ou après Corneille, avant ou après Molière... »
Cela exposé, nous avons, je crois, toute la critique de Taine, au moins telle qu elle s'est annoncée d'abord ; car elle a donné plus que, formellement, elle n'avait
promis. Indifférente par système à ce qu'on nomme le Beau, — « la science ne proscrit ni ne pardonne », — assimilant les œuvres humaines à des produits dont il faut seulement marquer les caractères et chercher les causes, elle entendait constater et expliquer : rien d'autre. Mais la force de sa logique intérieure et même ses affinités cherchées avec les sciences naturelles ramenèrent à faire plus, à classer. Or, classer, c'est comparer, et comparer, c'est Juger. Taine a donc jugé ; si bien qu'on a pu dire que nul, dans ces dermers quinze ou vingt ans, n'avait « proscrit » ou « pardonné » davantage (1).
Quoi qu'il en soit, nous ne nous attarderons pas à contrôler les applications de son critérium, ni à voir si, pa^ un détour et avec un appareil technique, il ne revient pas à peu près à Tancienne esthétique. Nous allons nous tenir à sa formule essentielle et en vérifier l'exactitude.
Entendons-la bien — comme lui-môme — dans son absolue rigueur. Dire que la race, le milieu et le moment sont des influences notables, ou, si Ton veut, des « conditions », ce n'est point assez, au gré de ce déterministe. En art, comme en histoire et en philosophie, il pose son inévitable problème de mécanique. Ecoles et œuvres sont des résultantes dont on vient de voir les composantes. Tout dépend de ces trois forces, de leur intensité, de leurs rencontres, combinaisons ou contrariétés. Reste seulement à les évaluer. Là, il est vrai, gtt la difficulté, les choses morales n'étant point sujettes à précision comme les physiques. Mais cela ne trouble pas l'assurance du théoricien. Sans la «grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos mesures », nous déduirions « comme d'une formule les propriétés de la civilisation future ». Ainsi s'offre le
(1) Si nous pouvions nous étendre, nous montrerions comment, en Diérarchisant les œuvres, non seulement d'après la « convergence des effets » et l'importance du caractère, mais d'aprôs la « bienfaisance » du même caractère» il a réintégré la morale dans son esthétique. C'est sur quoi M. Brunetière a heureusement insisté dans sa belle conférence de Fribourg, en janvier 1902. Il avait pris pour sujet TMnê et ton œuvre critiqué.
4Bystôme dans sa netteté d'affirmation. Certaine lettre À Havet (29 avril 1864) (1), publiée par M. Monod, 4'explique, mais ne l'atténue pas au fond. Taine, du j*este, l'a maintenu tel dans les éditions successives de ÏHisioire de la littérature anglaise.
Or, que vaut-il T
Quel appui trouve-t-il dans l'ordre naturel, si souvent invoqué par son auteur T Et aussi quelle confir- 4nation reçoit-il des faits esthétiques f
Les zoologistes, d'abord, reconnaissent-ils au caractère dominateur l'importance que Taine lui attribue t Nous ne le pensons pas. Ils en font un point de repère «commode, un moyen de coordination élémentaire, presque de mnémotechnie pour la facilité des premières études. Ils se gardent d'y voir une loi, le principe absolu d'un ordonnancement anatomique. Nul caractère ne nécessite un ensemble déterminé. Il n'est point de £xité invariable dans les rapports des dispositions organiques ou des propriétés vitales.
Ainsi, rien dans la structure des vertébrés n'est leur (propriété commune et exclusive. Par exemple, la symétrie des parties manque dans la famille des poissons pleuronectes, tandis qu'elle se rencontre chez les annetés. Impossible également d'indiquer dans l'organisation <ie tout mollusque, de tout zoophyte... un caractère tout à fait propre au plan de structure de ces embran- 'Chements et incompatible avec tout autre. De môme pour les poissons, les insectes... Et dans le petit nombre •de C81S où la constance d'un caractère semble absolue, il est possible que cette fixité soit plus apparente que •réelle et que les découvertes ultérieures la prennent en <léfaut. Là-dessus, qu'on lise Milne-Edwards (2) et l'on conclura que des chapitres de Taine sont à biffer.
(1; V. Renan, Taine, Michelet» p. 115.
(2) Introduction à la zoologie générale. — Voir, sur la valeur ^scientifique du système de Taiae, la « leçon » très serrée de M. Bru- »meUôre dans son Evolution des Genres,
Voici maintenant l'action du milieu singulièrement réduite. Les biologistes observent que les fonctions orgaDi(}ues — le côté de l'existence le plus connexe aux. conditions ambiantes — s'en affranchissent entièrement ; à plus forte raison les instincts, les amours. D'une manière générale, d'ailleurs, ils reconnaissent quelle force défensive est la vie. Organisme implique résistance à des causes de dissolution constammentactives. Tout être animé lutte pour maintenir intact l'a^égat qui le constitue. S'il s'adapte à son milieu, — et il le faut bien, — il ne concède que le minimum. Ce*que fait l'homme en se vêtant pour échapper aux influences caloriques de son habitat, tout animal le fait à sa manière, ou meurt. Si bien qu'on a pu définir la vie « une adaptation négative, antagoniste aux actionsdu dehors » (1).
Mais venons à la vérification directe.
Les Grecs ne sont pas le seul peuple qui ait vécus dans des conditions favorables de climat. Comment donc sont-ils le seul qui ait produit un Phidias î Comment surtout des tribus, leurs proches parentes, celles^ dos Skipétars (Albanais), par exemple, se sont-elles attardées jusqu'à nos jours dans un état de culture voisin de la barbarie ^2) ? Et si la bordure ouvragée de leurs côtes a contribué à leur éducation d'artistes, pourquoi des rivages d'une dentelure aussi fine n'ont-ilspoint développé le sens esthétique des Italiotes de la Grande-Grèce (3) î
V Histoire de la littérature anglaise restera un beau livre, quel que soit le sort de la thèse qu'it développe. Mais que devient cette thèse, s'il est vrai, comme l'a écrit avec désinvolture M. Augustin
(1) Emile Hennbquin, La critique 90ienHJlque,
(3) Voir Pbrrot et Chipiez, Histoire de Vart dane VantiquUé^ t. VI, p. 9.
(3) Voir ces considérations exposées avec beaucoup de force dan» le livre déjà cité d'Emile Hennequin.
Filon, que TAngleterre saxonne soit une blague (1) ? Quoi de plus différent que ces deux Français qui écrivirent en même temps : Kabelais et Calvin ? Expliquerat-on leur dissemblance par le nombre de lieues qui sépare Chinon de Noyon T MM. de Goncourt dennandatent un jour à Taine où trouver la racine de l'exotisme de Chateaubriand, « cet ananas poussé dans une caserne ». De Corneille ou de Flaubert, qui est le Normand T Goethe et Beethoven sont tous deux Allemands du Sud ; Burns et Carlyle, Écossais. M. Hennequin remplit quatre pages de noms mis en regard, qui représentent, comme ceux-là, mêmes nations et mèoies époques, et qui s'opposent aussi nettement.
(t) Elle a été. avec une moindre liberté de langage, vivement combattue, en de fortes pages, par M. Auguste AngelUer {Robert Burns, Introduction du tome II). Ce critique, des plus informés sur la littérature anglaise, estime « incomplète et fausse » la conception
2ue Taine s'est faite « du mélange des différentes races de la Grandetretagne ». Ce mélange, assure-t-il, est beaucoup plus compliaué : « La Grande-Bretagne est une cuve où ont été brassés ensemble et amalgamés vingt peuples dont quelques-uns restent mystérieux. La destruction de rélëment celtique n'est plus admise* — (VoirJ.-J. Jusssa^ND, Histoire littéraire du peuple anglaie, t. I. p. 33*36. ) — On est disposé, au contraire, à en reconnaître la persistance et l'importance. JEn tous cas la Cornouailles, le pays ae Galles,^ l'Ecosse et rirlande sont des réservoirs et des districts assez pauvres pour aue ce courant se soit établi par l'attrait des r^ons plus riches et des villes. Aussi Matthew Arnold a pu soutenir, avec autrement de preuves et de vraisemblances, que la partie idéale et légère de la poésie anglaise est due à l'esprit gaulois. »
M. Angellier va plus loin. Il s'attaque à « l'idée de race pore ». base de l'édifice critique de Taine. Elle est, dit-il, « flottante, peu solide et controversée ». La « chimie des reproductions » n'est pas encore constituée. Les sautes de l'hérédité, avec leurs emprunts divers, leurs combinaisons illimitées, sont encore pour nous un mystère. Si, de leur vivant* « les membres de l'Académie française voulaient fixer à quelle race ils appartiennent, afin de fournir des renseignements aux critiques futurs, ils ne le pourraient pas, même avec l'aide de leurs confrères anthropolonstes de l'Académie des sciences ». Mfids, fût-elle susceptible de vérification pour le physique, la théorie de la race demeurerait douteuse pour le moral. Rien ne prouve, en effet, que « quelques différences dans les caractères corporels, si faibles d'ailleurs et si superficielles, la courbe du nez, la couleur des yeux ou des cheveux, entraînent des différences capitales dans le régime intellectuel ».
M. Paul Lacombe, au cours de son livre quelque peu confus, la Psuchologte des indioidus et des sociétés chez Taine historien des littératures, fait de justes remarques sur l'imaginaire « construction de la race anglo-saxonne ». U trouve manquée l'exçérience tentée par Taine d'en démontrer la réalité par l'histoire de la littérature anglaise. Il discute aussi « l'idée des races en ellemême ».
Comment ces confrontations l'amènent-elles à une formule aussi fausse peut-être que celle dont elle est l'inverse (1) T La question sort du cadre de cette étude. Retenons seulement les démentis infligés à Taine par l'histoire de l'art et des lettres.
C'est beau^l'unité rigoureuse d'une doctrine, la symétrie logique. Si pourtant cette « réussite » qu'est le génie échappe à toute loi vérifiable, si cette monade unique, comme l'appelle Sainte-Beuve, refuse de se laisser enfermer dans des catégories, force est d'y renoncer (2).
(1) La théorie d'Emile Hennequin est que le eénie, bien plutôt qu'un produit, un effet, est une cauêe. Il crée, au oesoin, son milieu par sa seule puissance.
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(2) M. Auguste Angellier tient, lui aussi, que vouloir expliquer le , §nie, sa formation et ses causes profondes excède nos pouvoirs d analyse. Prétendre fixer la formule des « élaborations obscures et incalculables » qui le préparent, les résumer en des affirmations simples^ non contrôlées, c'est recommencer, pour les choses mystérieuses de l'âme, les explications enfantines et sommaires, que lessauvaçes donnent des pnénomônes physiques. C'est l'état d'esprit le plus in- ■cientifique qu'on puisse imaginer. » Entre l'idée môme du génie et toute formule générale, il y a proprement contradiction. « La science n'a encore expliqué, ni par la race, ni par le milieu, ni par le moment, les individus d'une extraordinaire puissance musculaire. Encore moins est-elle capable de le faire pour ceux d'une extraordinaire capacité cérébrale. Ce qui constitue le génie est la part d'exception et de phénomène. . • L'étude des génies^ au lieu de fournir une loi générale, donnerait bien plutôt matière à une sorte de tératologie intellectuelle. » Elle définirait « une série de cas particuliers ». Cette étude serait, pour chaque cas, très minutieuse, et « elle serait l'enre-
fistreraent de tous les résultats, de toutes les influences de la vie, e la nature et de cette vie universelle et séculaire conservée dans les livres. Réusslt-on à les noter toutes, on n'aurait encore que le dénombrement mort et le sec catalogue des éléments qui ont formé un esprit, mais nullement leur action. Car c'est ae leur rencontre qu'il est sorti, et c'est de leur rencontre à l'instant où elles étaient en certaine proportion et en certaine activité chacune vis-à-vis de toutes, en un certain équilibre qui n'a existé qu'une fois. Si on demanaait à un savant de rendre compte des causes qui ont donné à un grain de blé sa forme particulière, son poids, sa physionomie propre, entre des millions de grains de blé, ne lui imposerait-on pas un problème insoluble? Les plus belles généralisations ne peuvent donner que des moyennes ; or, expliquer un objet qui marque l'extrémité d'une mojrenne par la moyenm même
3uil sert à former, c'est un cercle vicieux ». {Robert Burne, Introttction du I. n.)
Taine écrivain. — Sa forme systématique. Son style d'images. — Qualité de ses métaphores. — Son mode de composition. — Sa marche raide de logicien. — Que chacun de ses livres a Tair d'une entreprise sur la liberté de notre intelligence.
Une pensée systématique se fait une forme systématique. J'ai parlé de martelage. Le style de Taine enfonce méthodiquement les idées au cerveau de son lecteur. Qu'est-ce qui ressemble phis à des coups de marteau oue ces impératifs si fréquents, ces brusaueries, ces saccades, ces sursauts de la pnrase T Ajoutez le choc des mots mêmes. Si l'on soulignait, en des pages prises au hasard à travers ses livres, les termes violents, on verrait quelle place ils tiennent dans son vocabulaire : « crispé, tendu, raidi, âpre, effréné, forcené »... Parfois l'écrivain cherche Tenet de vigueur dans les allitérations, les assonances : « Ce n est pa^ une révoluuon, c'est une dissolution »... « Il faut que les pouvoirs publics s'accordent, sans quoi ils s annulent... Il &ut que les pouvoirs publics soient obéis, sans quoi ils sont nuls... »
Le plus souvent, c'est par les images au'il veut frapper, et il les choisit du plus haut relief. Peut-être, d'ailleurs, est-ce chez lui besoin autant que volonté et calcul. « il ne peut pas s'en tenir à l'expression simple ; il entre à chaque pas dans les figures, il donne un corps à toutes ses idées. » Je lui applique à la lettre son jugement sur Carlyle. La pensée abstraite ne lui suffit pas ; il faut qu'il la concrétise ; il ne saurait se passer de <( toucher des formes » . Jusqu'à son livre de l'/n-
du voyant, mieux encore, du chatoyant et de l'éclatant. Lisez le chapitre Des signes en général et de la subsii-
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tutiofij et vous verrez comment, sous un pareil titre, on peut donner une vue des Champs-Elysées, le portrait de lord Palmerston, la description du jardin des Tuileries, et quelques autres menus tableaux, tels qu'une flambée d'herbes sèches, en automne, à la nuit tombante. Plus loin, il parle des défaillances de la mémoire, des lacunes qui « se font dans la trame des souvenirs, et vont s'élargissant comme des trous dans un vieux manteau. 9 Ailleurs, détaillant les fonctions des centres nerveux, il compare la cellule à un petit magasin de poudre, puis le mouvement intérieur de ses molécules à une ligure de danse. Et la figure change ; après la valse, le menuet. Et les couples se renouvellent ; « les danseurs fetigués qui défaillent cèdent leur place à d'autres recrues toutes fraîches. »
Cela, c'est le jeu normal du cerveau^ Comment figurera-t-il son jeu excentrique ¥ Il dit des Mercutio, des Rosalinde, des Bénédict. • . qu'ils font faire des « cavalcades à leur esprit»^ ou que leurs entretiens sont des « msiscarades d'idées ». Il écrit les « cassures du sentiment intérieur ». La pensée d'Hamlet, « comme une porte dont les ^onds sont tordus, tourne et claque à tout vent ». L'idée fixe de Macbeth m tinte dans sa cervelle à coups monotones et pressés, comme le battant d'une cloche ».
Avec un pareil style, on excelle à peindre les outrances et l'on s'y platt. Par contre, on méconnaît la simplicité élégante, la douceur polie. Ainsi Taine méprise la correction ornée de Pope, si bien vengé d'ailleurs par Sainte-Beuve. Ce qui l'attire, c'est, en tout, l'excessif. Combien de fois a-t-il lutté d'énergie avec Michel-Ange en décrivant l'anatomie de ses esclaves ou de ses prophètes : les raccourcis, les torsions, les montagnes de muscles soulevés, les tendons raidis !... Avec quel vertige il se penche sur ce « gouffre » de Shakespeare, et quelles pages il consacre à la bestialité de son Caliban et à l'encolure de son Ajax !
Sur les mœurs de la Renaissance italienne, il a des insistances où se trahit une complaisance pour l'animal humain sans frein de conventions sociales ni de mora-
lité. Et je ne m'étonne pas le premier de rencontrer sous la jplume de ce prâseur austère certaines pages vives. Mais ce oui le séduit surtout, c'est la force, les hauts faits d un Malatesta, d'un Castruccio Castracani... Que ses justes sévérités contre nos terroristes ne nous trompent pas. Il a pris plaisir à les peindre ; il les a caressés, oserais-je dire, si le mot convenait aux brusqueries de sa brosse. Qu'on se rappelle son Danton, ce cyclope de la forge jacobine.
 remarquer les emprunts fréquents que sa rhétoriaue — comme sa philosophie — fait à l'ordre scientinque. Chimie, physique, mécanique, physiologie, métallurgie,... lui fournissent leurs lexiques spéciaux.
Il descend dans les mines, il entre dans les laboratoires, dans les amphithéâtres, toujours en quête du mot qui fera saillir son idée. Il compare l'ensemble des transformations qui constituent le « milieu moderne » au soulèvement d'un continent obligeant les espèces sous-marines qui respirent par des branchies à se transformer en espèces respirant par des poumons. Dans l'état où l'ont laissé Gœthe et Hegel, l'atelier des idées humaines flamboie à ses yeux comme un monstrueux haut fourneau où le minerai brut, empilé par étages, bouillonne, pour descendre en coulées ardentes dans les rigoles où il se fige. Et les coulées jonchent le soL et il faut mettre en œuvre cette matière, la refondre, l'épu* rer.
J'abrège. Taine pousse à bout ses métaphores à travers les alinéas et les pages. La chimère clopinante et dévorante chevauchée par son Robespierre tient cinquante lignes... Les fameux « atlas » de son Napoléon, près de cent. Parfois ses images enjambent d^un chapitre à l'autre.
Rien ne lasse son invention pittoresque. A tout prix, il veut amener son idée au point de cristallisation où elle devient la pierre à facettes dure et brillante. Non pour le plaisir et par caprice d'artiste, mais pour qu'elle ébouisse et qu'elle porte coup.
Car, ne l'ouUions pas, il entend imposer à autrui la tyrannie de doctrine que lui-même subit. Et tout lui est instrument de démonstration. D'un paysage il fait
VU argument. La théorie des milieux s'embusque dans les bouquets d'aunes et les raies de peupliers du croquis champenois qui sert de vignette à son La Fontaine. Ses tableaux de Hollande concourent à une preuve. Aux Pyrénées, le bâton du touriste à la main, il va, obsédé de sa thèse, et il semble qu'il se soit promené dans la vallée d'Ossau tout exprès pour pouvoir dire une fois de plus : ce La race façonne l'individu ; le pays, la race... »
L'agrément de son œuvre en est, certes, diminué. Cette démarche de théoricien jamais distrait ne saurait aller sans raideur. A des manœuvres si rigoureuses, l'esprit le plus souple perdrait de l'aisance et du jeu. Non seulement le style de Taine, mais sa composition porte la marque de cette contrainte. Trop serré, a-t-on dit. Phrases, paragraphes, chapitres, toutes les parties se tiennent comme par des ferrures. Enfin un livre de Taine a trop l'air toujours, par sa forme môme et son agencement, d'une entreprise sur la liberté de notre intelligence.
Son influence. — Diversité de ses disciples. — De « l'insurrection idéaliste » qui a mis fin a son règne . — Qu'elle devait éclater. — Conflit dont fut le théâtre la conscience même de Taine. — Avait-il traversé dans sa jeunesse une crise religieuse ? — Un mot de lui sur
^ l'acte de foi. — • L'évolution de ses dernières années. Ce qui empêcha son adhésion au dogme.
Il a dominé la pensée française durant un quart de siècle. Là génération qui atteignit l'âge d'homme vers 1860 se prit d'enthousiasme pour sa méthode. Positi* viste de tendance, l'enseigne expérimentale l'attira. Elle trouva une beauté imposante à ces formules en
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apparence si bien liées. Quant au postulat métaphysique où se suspend la chaîne, elle l'accepta en faveur d\i reste. Les systématiques sont toujours puissants. Plus ils demandent de sacrifices à L'autonomie intellectuelle de leurs contemporains, puis ils en obtiennent. On suivit cet homme qui marchait avec tant d'assurance suivant un cordeau rectiligne, sans s'inquiéter si Fon irait avec lui donner du front contre les pierres d'angle de la réalité.
Divers furent ses disciples. Force lui fut d'en désavouer. En 1867, un débutant de lettres affectait, à son déplaisir (1), de mettre sous son patronage un roman qui allait faire scandale, écrivant au frontispice la phrase fameuse sur le vitriol et le sucre (2). Et cette même phrase, déployée comme un pavillon pour couvrir la mauvaise marchandise du naturalisme, M. Naquet la reprenait, cinq ans plus tard, à la tribune de FAssemblée Nationale (séance du 16 décembre 1872), pour en autoriser son matérialisme. Taine montra comment, isolée de son contexte, la proposition avait été faussée, et il expliqua son vrai sens (3). Dès longtemps, au surplus, il avait répudié cette « sorte de bon sens néçatif et destructeur qui consiste principalement à supprimer les vérités fines et à rabaisser les choses nobles, à réduire les grandeurs et les délicatesses de la nature humaine à des ordures anatomiques (4). . . » Mais
(1) Taine ne froûta jamais beaaooup Zola. Ceax qui l'isnoraient rapprirent quand l'auteur de VAMMommoir posa sa candidature à r Académie. « Quelque chose nous séparait, que je n'ai jamais com*
5 ris » disait Emile Zola dans une interwiew pubUée par le Figaro u 5 mars 18M.
(2) Elle se trouve dans la préface de YHUtoire de la littérature anglaise, p. IS. La voici dans son contexte : « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toiqonrs des causes ; il y en a
Sour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la igesiioD, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Ije vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe nait par la rencontre d'autres données plus Ki in pies dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour fes qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques... »
(3) V. à l'appendice, la lettre de Taine au Journal dee DébaU» Wdéc. 1872.
(4) Lettre à M. Alloury, Journal dee Débate, 6 mars 1860.
si formels aue fussent ses désaveux, des idées plus ou moins habilement frappées à son effigie circulaient, menue et fausse monnaie de sa philosophie.
Il régna sur deux générations. Une « insurrection idéaliste », dont nous fûmes les témoins, le détrôna. Elle devait éclater. Nulle richesse pittoresque, nulle splendeur de forme, pas même la qualité morale de so& auteur ne pouvaient racheter Taridité foncière et les lacunes d'une doctrine qui se distingue, assurément, de8c< vulgarités » matérialistes, — le mot est de Taine — mais qui entend soumettre à des calculs exacts toutes choses, y compris le sentiment, la pensée, le génie, la beauté. L'insuffisance a été sentie de ces précisions numériques. On a aperçu dans l'homme et ses œuvres l'élément irréductible qui ne s'exprime point en chiffres. Et puis, un conflit s'est déclaré entre cette discipline brutale de l'esprit et les élans du cœur. Que dis-jeî La conscience même de Taine fut le théâtre d'une pareille lutte. Quelqu'un de ses intimes disait, au lendemain de sa mort, le désaccord qui, de jour en jour^ s'était aggravé entre les aspirations de son âme et les habitudes de son intelligence.
Nous l'avons vu, dans sa jeunesse, traverser une crise morale. La question proprement religieuse l'avaitelle troublé î M. Victor Giraud crut pouvoir le conclure de « certains indices ». Il paria môme d'une « crise^ sinon plus longue, tout au moins plus douloureuse » que celle de Renan. Après la publication de la Correspondance, il reconnaît qu'il s est trompé (1). La crise, fut « plus précoce et beaucoup plus superficielle » qu'il ne l'avait cru. Un document capital, sorte de confession intellectuelle, daté du 6 mars 1848, c'est-à-dire à peu près de la vingtième année de Taine, et qui résume « les changements, les incertitudes et les progrès de sa pensée » depuis cinq ans, nous le montre perdant la foi sans déchirement : « Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'ai vécu ignorant et tranquille. Je n'avais point encore
(1) Voir, dans la Reuue des Deux-Mondes du 1*' février 1908, sa pénétrante étude« la Personne et Vœwore de Taine d*après sa eorre*pondanee.
pensé à ravenir, je ne le connaissais pas ; j'étais chrétien, et je ne m'étais jamais demandé ce que vaut cette vie, d'où je venais, ce que je devais faire... La raison apparut en moi comme une lumière : Je commençai à soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà de ce aue j'avais vu ; je me mis à chercher comme à tâtons dans les ténèbres. Ce qui tomba d'abord devant cet esprit d'examen, ce fut ma foi religieuse. .. J'estimai trop ma raison pour croire à une autre autorité que la sienne... L'orgueil et l'amour de la liberté m'avaient affranchi. Les trois années <iui suivirent furent douces (i). » Donc, rien de tragique ni môme, semblet-il, de douloureux dans les adieux de Taine au catholicisme.
Sentait-il toute la gravité de cette rupture t Et, si hâtive que fût sa maturité d'esprit, pouvait-il motiver sérieusement sa « conversion » à la philosophie T M* Paul Lacombe (2) donne à sourire lorsqu'il félicite cet adolescent d'avoir « sondé l'ontologie du catholicisme » et de 1 avoir « rejetée », en ayant ce aperçu tout de suite la nullité ». C'est du haut de ses quinze ans qu'il jugea le christianisme ; il le condamna sur ^ quelques maigres souvenirs de catéchisme ». Quoi d'étonnant, observe M. Giraud, « que de ce mince viati(jue aient eu promptement et facilement raison les mille suggestions concordantes des lectures habituelles, des relations sociales, et surtout la fougue ombrageuse d'une jeune pensée, déjà consciente de sa force, et avide de se suffire à elle-même f L'orgueil et l'amour de la liberté l'avaient affranchi (3). »
Taine s'était promis de continuer à <c chercher » sans trêve, de ne « s'arrêter jamais, croyant tout savoir », d' « examiner toujours de nouveau ses principes ». Sur l'article de la religion, il n'a pas tout à fait
(1) H, TcUne. Sa oie et ea Correêpondance, — Correspondance de jeuneette îê47'î85S, p. 21, introduction au travail intitulé De la destinée humaine.
(2) A la page 353 de son ouvrage, la Psychologie des individas et des sociétés chez Taine l'historien des littératures,
(3) Vietor Giraud, article cité.
tenu cet ença^ement. Sans écarter de son champ d'étude le chnstianisme, — il devait, dans son livre des Origines, lui rendre justice comme institution et force sociale, — il n'a pas, sur cet objet capital, « examiné de nouveau ses principes » (1). Pourtant une curiosité presque sympathique le sollicitait parfois de ce côté. Le témoignage s'en peut lire dans la notice de M. Charaux sur l'abbé Barnave, l'un des camarades de Taine à l'Ecole normale : « Un jour qu à brûle-pourpoint, sans circonlocutions ni exorde, comme c était assez son habitude, Taine lui dit : « Explique-moi donc, Barnave^ l'acte de foi ; j'entends là-dessus tant d'insanités qu'il n'est pas possible que ce soit là l'enseignement de ton église et ta croyance à toi », Barnave, sans rien dissimuler du mystère et de ses profondeurs insondables à l'œil de l'homme, fit de son mieux le commentaire du rationabile obsequium . Taine aussitôt de répondre : « Je m'en doutais, on vous calomnie ; rien après tout n'est plus logique, rien même n'est plus scientifique. L'acte de foi, tel que tu viens de me l'exposer, c'est un acte de bon sens. Je voudrais croire (2). »
11 n'adhéra jamais à ce Credo, dont il avouait le « bon sens ». Est-il vrai que, dans ses dernières années, il y tendit ? Il s'en rapprocha du moins. On a dit : il éoo^ luait. Un fait d'expérience l'avait frappé : l'impossible suppléance du christianisme dans son rôle de soutien mpral (3). En même temps, le champ des hypothèses
(1) Il fitcependanty au cours de sa seconde année d'école normale, quelques recherches dans cette direction. Mais M. Giraud» qui connaît en partie ses notes sur ce sujet, les a trouvées « quelque peu rapides », et il estime qu' a un spécialiste en ces sortes de questions trouverait l'enquête poursuivie par le jeune philosophe sur les origines chrétiennes bien incomplète et superficielle ».
(2) Annuaire de VAiêooiaUon det tMciene élèoes de l'Ecole normale, 1898, p. 66.
(3) « II a rencontré le fait religieux, au cours de son analyse des forces vives de notre pays, d'une manière tout objective, et non pas, eomme la plupart de nous, à travers ses émotions individuelles. Il était vis-a-vis de l'Eglise, quand il a commencé d'étudier son apport dans ce que l'on pourrait appeler l'état dynamique de la France, exactement dans la position d'un Le Verrier considérant un phéno-
métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son esprit » (1). Cependant il ne rompit point les attaches qm le retenaient du côté de Tincroyance. Il avait dit : « Rien n'est plus scientifique » . Et pourtant ce fut l'incompatibilité prétendue de la science et de la foi qui empêcha son suprême retour. Et afin, sans doute, (ju'il aemeurât le même jusqu'au bout, une conception a priori fut à son dernier pas l'obstacle le plus lort. Il resta l'esclave de ce dogme de la nécessité emprunté par lui à Spinoza et affirmé avec une éloquence parfois lyrique.
Mgr a'Hulst a laissé un court mais intéressant récit de son entretien avec le grand déterministe pendant la cruelle maladie qui l'emporta : « Je ne nie point, lui disais-je^ le rôçne de la nécessité ; mais au-dessus de cette loi inflexible, j'aperçois une loi d'amour qui règne dans un domaine supérieur et plie la nécessité ellemême à ses desseins. » — « Il se peut^ me répondit-il, qu'elle existe, mais je ne la vois point. Paperçois une belle déesse qui n'a l'air ni bon ni méchant. De sa robe traînante elle balaie le sable et y renverse les petites constructions que les fourmis avaient élevées, ma vie est un de ces frêles édifices. Faut-il croire qu'elle va relever sa robe pour l'épargner T »... Dans cette foi même à l'inexorable fatalité et dans le sentiment que la raison exige la soumission à l'ordre universel, il puisait, reconnaissons-le, la force d'une résignation stoîque. Les Pensées de Marc-Aurèle avait été autrefois son «c catéchisme » ; il les relisait assidûment. Ainsi, toujours captif de l'impérieuse théorie qui avait dominé son esprit adolescent, il atteignit la nn
même de mécanique céleste, c'est-à-dire aussi indifférent qull est possible au résultat de ses recherches. It n'y avait là, pour lui, qu'une série de mouvements à constater et à classer sous une étiquette. Si maintenant vous relisez le cinquième livre du Régime moderne, consacré à cette Eglise, vous assisterez à l'étonnement à peine dissimulé de ce puissant esprit, découvrant une force qu'il n'a jamais pressentie. » (Paul Bourget, EtucLêi et portraits, t. III, Sociologie et littérature article intitulé : lê$ Deux laine*)
(1) G. MoNOD, ouv. cité, p. 132.
de ses souffrances. Ce n'était donc pas tout à fait un chrétien qui mourait le 5 mars 1893 (1).
Mais que de vertus étrangères à sa philosophie honorèrent son existence de travailleur modeste... Nous ne voulons point parler d'une probité intellectuelle sans doute estimée par lui qualité commune. Il imposait par sa hauteur d'âme non moins, plus encore peut-être que par la supériorité de son génie. « Taine était notre conscience vivante », écrivait, au lendemain de sa mort, l'un de ceux qui i^aimèrent le plus, « quand nous étions tentés de nous relâcher dans l'effort d'art, de glisser dans les compromissions avec la popularité, une crainte nous retenait : « Qu'en pensera Taine ¥ » Et cette grande âme était — le même témoin l'atteste — une « âme charmante ». Taine avait des délicatesses que la vie ne déflora point.
Aussi bien ignora-t-il à peu près la vie, et il faut rapporter â sa science, toute de cahinet, â son inexpérience du monde, sa grande erreur de philosophe et dliistorien. Il n'a pas vu le mouvant et le flottant du réel ; il a cru fixer l'insaisissable. M. Maurice Barrés (2) compare son labeur solitaire â celui d'un alchimiste hollandais. Sainte-Beuve lui reprochait de ne soupçonner pas la distance des livres â l'homme et de méconnaître^ en fin de compte, « le plus vif de l'homme ». Mais à cela peut-être a-t-il dû de garder la candeur de son âme. Il avait, racontent ses amis, des naïvetés exquises. Dans ses yeux de sexagénaire, on surprenait « le regard divin de l'enfant », un « étonnement incrédule » devant le mal (3).
L'inquiétude de ses dernières années était d'en avoir causé sans le savoir. Il craignait d'avoir froissé des croyances ou découragé des vertus. Il disait : « Je n'aurais dû écrire sur la philosophie au'en latin, pour les iniités ; on risque trop de faire du mal aux autres. »
(1) V. à l'appendice, une note sur ses dispositions testamentaires eonoeraaat ses funérailles.
(2) Dans les Déracinée,
(3) Vte E. Mblchiob de Vogué, Iog. ciU