‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 13 sur 131 · Le Traité de la connaissance · texte numérisé non relu

Le Traité de la connaissance

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auditoire poétique, mais insuffisant. — Mon ami Edmond About veut travailler pour le théâtre ; je doute qu'il ait ce genre de talent; en même temps, il me paraît qu'il ne songe pas assez au positif et ne se demande pas : comment paierai-je mon tailleur? — Savez-vous que votre philosophe rêveur n'est pas si incapable en affaires que vous voulez bien le dire : la preuve est que

je gagne de l'argent jusqu'à faire des économies

Depuis un mois je n'ai pas prononcé six phrases à voix haute.

A M. CORNE us DE WITT

Paris, 29 novembre 1853 Cher ami, je t'envie ton beau climat, et j'espère que la santé de Madame de Witt est plutôt une occasion qu'une raison de passer l'hiver à Hyères. Je suis resté dans ce sale Paris toutes les vacances, sauf dix jours, et je le regrette d'autant plus qu'en ce moment j'ai la sottise d'être malade. Mes misères, comme dit Pascal, me prennent à la gorge, c'est-à-dire au larynx. Depuis un mois, je suis muet; je garde la chambre, je bois toutes sortes de choses, on me brûle l'intérieur de la gorge, et

J'imite de Conrart le silence prudent.

Il faut être obligeant comme M. Guillaume Guizot ' pour venir voir un être aussi peu amusant que moi, et

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je te charge de l'en remercier à distance. Cependant j'enrage à part moi. heureux chiffonniers, vendeurs d*habits, marchands de légumes qui criez ayec une si belle voix le matin par le brouillard ! Le temps où je parlais me semble un mythe. Le pis est que le médecin m'ordonne de ne rien faire sous prétexte que cette inflammation vient d'un échauiïement. Je passe le jour à regarder brûler mes bûches, et à ne pas bénir IVnchainement des causes secondes.

Tu cotnprends que dans un pareil état mes coursiers, non, mes élèves oisifs ont oublié ma voix. Voici un nouveau malheur qui me tombe sur la têle. C'est toujours l'Université, notre bonne mère, qui me poursuit. Ordre est venu d'opter entre l'emploi de maître de conférence dans les institutions libres, et le tilre démembre de l'Université. Mon choix serait vite fait, car je ne tiens guère à conserver le haillon qui me reste de ma triste robe. Mais il faudrait, si je donne ma démission, payer les trois ans de pension à l'École normale. J'essaie de négocier en ce moment, leur représentant que je ne suis titulaire d'aucune chaire, que je ne touche aucun traitement, que je suis en congé sur des attestations de médecin, qu'il faut bien que je gagne ma vie si je veux vivre, etc. Je désespère de gagner ma cause. Il paraît qu'on veut faire rentrer dans le giron inhospitalier tons ceux qui s'y sont trouvés mal, et ont préféré la liberté sur la montagne (Sainte-Geneviève). Mais, quoi qu'il arrive, j'en jure par les dieux immortels, je ne rentrerai pas.

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Mon Tite-Live est fini depuis un mois. Je n'ai pas encore osé le relire. M. Guillaume me promet son Ménandre, j*y trouverai les meilleurs conseils possibles, c'est-;*! -il ire un modèle heureux. Tout ce que je puis te dire, c>st que j'ai mis six mois à faire mon bouquin, et tu sais que je travaille un bon nombre d'heures par jour. Je suis toujours des cours d'histoire naturelle et, en tisonnant mon feu, je fais le plan de cette psychologie dont je t'ai tant parlé et à laquelle je travaille depuis trois ans.

Car que faire en un gîte à moins que Ton ne songe?

Tu as le soleil, la famille. Autour de moi les choses sont noires ou grises. C'est pourquoi j'essaie de vivre en dedans. Cela est plus vrai que tu ne penses. Je travaille plus pour occuper le présent que pour préparer l'avenir. Mon travail vaut-il quelque chose? J'en doute. Mais je sais bien qu'il m'est un remède contre mon ennui.

J'ai lu Macaulay que j'admire infiniment. Merci de cette idée. J'espère que tu me répondras plus longuement que tu n'as fait ; et sur ce je te serre la main, te souhaitant pour tout l'hiver a ton rosier fleuri » .

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 3 décembre 1855

Cher Ed, j'attendais pour te répondre une décision;

je suis allé chez M. Baroche fils, mon ancien camarade,

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qui fait demander pour moi ime audience au ministre par son père. Peut-être obtiendrai-je quelque chose. Sinon, je renonce à M. Jauffrel, car j*ai acquis la certitude qu'on me ferait payer les 5000 francs de l'École normale. C'est une affaire d'arithmétique et rien de plus. Mieux vaut perdre 1200 francs que 5000.

M. Guéneau de Mussy me cautérise le dedans de la gorge depuis quinze jours, je n'obtiens ainsi qu'un soulagement assez faible. J'ai cessé le travail, je passe la journée à tisonner, et à rêver à l'unité de composition de Geoffroy-Saint-Hilaire. Je suis pourtant le cours de Milne-Edwards, qui est intéressant pour la physiologie comparée des classes inférieures. C'est un vrai chaos que la science de la vie. Ici M. Serres, ici M. Longet, etc. Les médecins de Paris ne sont que des médecins. J'en sais assez pour voir que ni Cuvier, ni Geoffroy- Saint-Hilaire n'ont raison. — Si lu connais des faits que je ne sache pas sur les organes rudimentaires et inutiles, surtout chez les invertébrés, envoie-les-moi. Je dresse des tableaux, pour me débrouiller l'esprit et trouver des lois.

About demeure dans mon hôtel et donne ma leçon chez M. Jauffret. Il fait un ouvrage pour Hachette, sur la Grèce, à cent francs la feuille. — Prévost imprime le sien.

Cher Ed, je t'admire, tu travaiHes comme plusieurs hommes; je te blâme pourtant. Garde ta santé, tu vois où en est Libert. Pourquoi mener tout de front, classes, doctorat, licence es sciences naturelles, droit? Tu feras

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une maladie à la fin de l'année, et quand tu seras dans ton lit ou dans ta chambre, tu feras des réflexions *^Lir les exigences du moi étendu. Je ne sais d'ailleurs si Ton pout vraiment profiter en se dispersant partout à la fois.

Te voiln enfin sorti des bas- fonds universitaires, et ptinni des gens pensants, dans une ville habilable. Ta carrière sej'a aisée, tu arriveras vite, les titres dont tu vas le charger t'ouvriront avant trois ans une facullê, et j'irai suivre un jour ton cours de psychologie à Pari s. Je dis ii Paris, parce que je suis décidé à ne pas quitler. J'ai appris de nouveau et de source très certaine que il. Lesifur a contre moi une malveillance particulière. Il voulait celte année me nommer quelque part, et me forcer à purtir ou à donner ma démission. Tu comprends que, les bureaux étant souverains en France, avec un pareil chef de bureau ce que je puis faire de mieux, c est de rester dans ma chambre, rue Mazarine.

Je vois dans ta lettre que tu suis un cours d'anatomie comparée. Aie l'obligeance de m'envoyer tous les faits philosopluques. Vous explique-t-on seulement l'ostéologie? L'homme est-il généralisateur?

Le plan de ton Marc-Aurèle me paraît fort bien suivi. Mets-y deux mois de plus, ne le finis qu'à Pâques et fais-le littéraire. Au fond, il n'y a délivres que les livres uniusaiilsï les autres sont des planches de bibliothèque; el il faut du temps pour faire un livre ambsant. J'ai rehi une partie de mon Tite-Live, qui ne l'est guère. Ce sera bien ennuyeux d'avoir travaillé six mois pour rien.

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Trouves- tu bien nécessaire de mettre celte conclusion : « De quelle utilité peut être l'exemple de Marc-Aurèle? » J'éviterais de faire comme nos illustres qui, professant l'histoire de la philosophie, se croient obligés à la fm de chaque système de dire : a Ceci est vrai, la philosophie doit en profiter, » etc.

M. l*. est un homme aimable et savant ; mais il n'a pas l'esprit scientifique. Use disperse, et je n'ose pas lui dire qu'il est incapable de bien traiter la question du sommeil. Il n'a pas même idée de la méthode. Il faudrait qu'il sût la psychologie. Je lui ai donné tous les renseignements que j'ai pu.

Mon cher bonhomme, je t'en prie, n'use pas ta machine : depuis un mois et demi je me repens d'avoir malmené la mienne. Je suis peu gai d'ailleurs ; écris-moi et parlons de science. Si c'est un hochet, c'est le plus innocent.

A MADEMOISELLE SOPHIE TAINE

Paris, 21 décembre 1855 ... Mon remède c'est de me taire, par conséquent d'être seul. Il me faut donc mes livres, les bibliothèques pour distraction, et si mon mal dure encore plusieurs mois, j'ai besoin de gagner ma vie. Mes leçons ne me fatiguent pas. C'est un métier de machine; je fais lire et expliquer devant moi. Le mardi et le vendredi, dans l'intervalle de deux leçons, je vais au cabinet des

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Estampes i le mardi et le samedi, je suis un cours de physiologie comparée. Du reste, je ne sors pas et ne vais voir personne.

D'oir diable as-tu pensé, ma chère Sophie, que je critiquais fort ton dernier travail? Il y a un défaut, mais beaucoup de mi^cilcs, et des endroits tout à fait bons; je voudrais que mes élèves en fissent de pareils, et c'est un plaisir de faire le cuislre avec toi.

Voici mes crîliques* :

Tes observations sur le rythme sont excellentes, d'une vraie musicieiinc... Je suis de ton avis. Seulement il fallait ajouter plusieurs choses sur le genre de talent de Malherbe. La famifiarité d'abord : « Pue encore de la foudre..., — Pour te rendre content.... — Font plus d*impiétés.... )> etc. — La simplicité comme Corneille. Compare cela aux stances de Polyeucte. 11 y a des strophes qui t^oiit de la prose pure, où la force de la pensée fait seule la poésie : « Que pourvu qu'il soit cru, nous n'avons maladie qu'il ne sache guérir. » — La brièveté htmt^ife : u Syrlt^s el Cyanées seront havres pour toi. » — UiHvenîion et la création d'expressions nouvelles et vives : ff Mais est-il rien de clos dont ne t'ouvre la porte, Ion heur et tn vertu, » — « Et le met de la barque à la table des dieux, »

Tout cela fait revoir le vieux soldat des guerres de la Ligue, qui écrit sans modèles français, obligé de tout

1- l\ s'a^il dïm devoir sur VOde au roi Louis XIII de Mallierbe. Voir p. ÎTi, lettre du 4 octobre 1853.

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A>NÉES i855-1854 27

créer, franc, hardi, libre et familier de langage comme un homme d*action qui écrit avec la pointe de son épée. Son style est net et nerveux, comme le corps maigre et robuste d'un vieux capitaine coureur d'aventures guerrières. La vanterie convient au mélier et au siècle. L'imagination est rare, mais ce sol sec et âpre la fait exquise quand il la produit. Vois cette strophe : (( Que sa façon est brave, » etc. Le second vers est digne de Rubens. Cela est chatoyant et resplendissant. Toutes les teintes se sont adoucies et effacées sous Boileau. Ici il y a encore la verdeur et le soleil du xvi® siècle. — Ce sont des hommes, non des courtisans. Vois sa lettre sur la mort de son fils ; quel ton, et c'est au roi ! Rien n'est plus beau que cette indépendance, cette franchise. Ils parlent haut et ferme et n'ont point peur d'être inconvenants, quand les salles du Louvre retentissent de leurs voix et sous leurs éperons.

A SA MERE

Paris, 25 janvier 1854 La gorge est bien longue à guérir; je reste auprès du feu et je ne suis guère gai. Impossible de travailler avec un peu d'application, j'ai tout de suite des maux de tête. Je perds misérablement mon hiver; espérons dans le printemps, le beau, le doux printemps qui sera notre médecin.

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^iS CORRESPONDANCE

Je suis depuis deux mois une affaire d'université qui vient de si* ierminer dune façon supportable. — Par un arrêté gênerai, le Ministre a défendu aux membres de l'Université de donner des leçons dans les pensions. J'ai vu M. Baroclie fils, mon ancien camarade de collège, et j'ai iîni par olïtenir du Ministre une audience. Je lui ai dit ma situation, que je n'avais ni titre, ni place dans rUniversilé, que j'étais malade, que c'était me supprimer mon gugne-pain . fl a répondu que sa mesure ne souffrait pas d'exception, d« sorte que je suis obligé de relioncer â M. JauflVet. Mais en même temps il m a promis un traitement de disponibilité, et m'a dit de lui en adresser la demande. Le malheur n'est donc pas fort grand, puisque je ne pourrai pas encore de sitôt recommencer mon cours chez M. Jauffret. Je toucherai de largênt sans travail.

Je vais tout à l'heure prendre une voiture pour aller à rinstitutioti annoncer que je suis obligé de quitter. Probablement Je repasserai par le Jardin des Plantes. Comme un badaud que je suis, j'irai voiries collections. Que la vie est hé le, et quelle misère d'être obligé de ruser ainsi 1 et cela est un bonheur, si l'on se compare â ceux qui sont obligés de travailler tout le jour pour payer leur dinoj".

Je suis paresseux, j'ai des boutades de piano, puis je resite sans y toucher, je n'ai pas le courage de faire des exercices. On devi-ait tout savoir en naissant. Que de peine on prend pour écorcher un morceau!

ANKÉES 1855-1854

A EDOUARD DE SUCKAl

Paris, 30 janvier 185 i Cher Ed, le stoïcien t'enlève à mon nmour! Ileîn! quelle force poétique tu as à distance! Dieu rno pardonne, lu me fais parler en vers. Sérieusement, où en est Marc-Aurèle? Tu y es bien plongé, puisque je n*ai pas un mot de toi depuis un mois. Écris, écris vile, et console-moi d*Edmond * qui est parti. Le voilà rue de Fleuras, i, avec sa famille, dans un petit logement splendide que je n'ai pas vu, et que j*irai voir sitôt que je serai guéri. Car je me guéris, mon cher, je n*en suis pas encore quitte, mais j'entrevois la santé dans le lointain. Je vais recommencer à travailler; mes facultés sont engourdies, la machine joue mal, les pièces ne glissent plus les unes sur les autres, je me sens lourd et paresseux, je vais tâcher de me réveiller; j'essaie de faire un petit article sur les Jeunes Gem de Platon * : affaire de style et de traduction ; nous verrons ensuite si une Revue veut l'accepter.

Vas-tu dans le monde? Peu, j'imagine. Edmond y va pour nous. Son beau-frère me disait hier qu'en une nuit il allait souvent à trois soirées. Sera-ce un Rastignac? Quel papillon! Et quelles tranquilles chenilles nous faisons, souterraines et rongeant les livres. Un sa-

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