AVIVÉES
11 fallait étudier davantage le style de M. de Lamartine ; je le trouve long ; les idées sont délayées dans les mots. Il y a une infinité de vers chapeaux, qui offrent le bras aux autres, les conduisent décemment, mais ne sont là que pour accompagner. On relit souvent pour comprendre, Tidée principale disparaît dans le cortège. On oublie de penser en le lisant; on écoute: c'est la harpe éolienne du style. — De plus il est très monotone. Au fond il est élève de Delille. Toujours le vers descriptif, l'épithète. Deux épithètes, deux substantifs, cela tinte comme des coups de cloche :
(( Les rayons transparents de la douce lumière,... « Les reflets nuancés des plus tendres couleurs,... a Les bruits harmonieux de Tamoureux zéphir... » Cela endort presque, d'un très doux sommeil il est vrai. M. de Lamartine me semble moins un homme qu'un sylphe, un nuage, un souffle de vent, un rayon de lumière, quelque chose de vague qui se fondrait volontiers avec la nature, sorte d eau molle qui reçoit toutes les formes. 11 est hindou, il semble une émanation mal formée encore de l'Infini brahme, qui flotte entre le rêve et la vie, qui est tout, qui aime tout et qui, par conséquent, n'est rien de net et de vivant. — 11 est rtiême un peu commun, il a une provision de rayons qui tremblent sur les flots, de caps dont l'image ondule dans les eaux, d'abeilles, de fleurs, d'étoiles, etc., qu'il lâche sur le lecteur dès qu'il en trouve l'occasion. Dès qu'on voit paraître le premier, on est sûr que l'essaim va suivre : c'est un débordement et c'est toujours
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itj CORRESPONDANCE
k* mi^tiK' dt'bor dément. — On Ta appelé depuis longtemps le poêle monocorde. Regarde la Prière. Les vf rs que tu m'as envoyés s'y trouvent déjà. — Lis dans Deïille les Jardim ou Tïiéme les Géorgiques ; tu verras la resscmbUince. Lu vraie invention, celle d'Alfred de Musset, manqut!. Si ce n'est pas un orgue de Barbarie, c'est un orgue orienlai*
Kn générait quand tu juges un ouvrage, essaie de trouver dans le style, dans la manière de composer, etc, le portrait Ul* l'auteur. Fais cela pour Malherbe.
Je déjeune demain avec About, qui reste à Paris ni vfi écrire, d'abord des articles de revue pour vivre, puis sou voyage en Grèce. C'est un plaisir et un encouragement d'être avec lui, tant il est gai, confiant, vivant.
A SA MERE
Paris, 12 octobre 18^5 *,.. U IVmt ijue je sois dans la violence du travail, painu les couj's, les leçons, les visites, les lectures, pour lie pas peuser trop souvent à vous. Je ne suis pas assez timbi lieux pour passer des heures dans des ehi^leaux trorgueiL ni assez amaleur de plaisir pour ni 1er en cherclier l'omme les autres. J'ai mes leçons : six heures par !?ejiiaine chez M. JaufTret, et rue des Capucine? deux i'oiij par semaine. J'attends la rue de Lille qui revienl le 15. J'aurai donc trois ou quatre mille francs cette année.
Mes corrections sur Tite-Live seront achevées ce soir. Je suis un peu las ; je prendrai du bon temps en le recopiant. M. About est ici; j*ai passé deux ou trois après-midi avec lui. Il quitte TUniversité; peut-être écrira-t-il; peut-être, par les relations qu il s'est faites, il entrera au ministère des Affaires étrangères. Je nous souhaite l'entrain, la gaieté, la force, Tespérancc qu'il y a en lui et dans sa famille. Il ne voit jamais que le beau côté des choses, et est toujours prêt à 4out. Nous sommes des instruments plus fragiles, qui rendons parfois un son triste. — Il concourt pour l'Académie sur un autre sujet que moi ; il m'encourage, il me donnerait des espérances si je n'en avais pas. Son entrain est contagieux; d'où vient donc que j'en ai si peu, que je fais tout par volonté, qu'à peine de temps en temps il m'arrive une boutade de passion et une bouffée de force? J'ai pourtant bien plus de sujets de gaieté celte année que l'an dernier: je suis docteur, ma thèse a réussi d'une manière particulière, ma chose d'Académie est toute prête, bonne, j'espère, j'ai de l'argent en abondance assuré.... Je vais à cinq heures donner la deuxième leçon chez M. Jauffret ; 24 rhétoriciens, cela est fatigant ; mais le métier de professeur l'est bien plus. Si l'on s'écoutait, on demanderait des élèves faits au tour, exprès à votre goût, sur un patron donné. Les à peu près sont déjà bien bons. Quel sort que celui d'un de mes pauvres camarades que j'ai rencontré ce matin et qui depuis deux ans est en sixième à Pau. — Suckau est plus heureux, on l'envoie à Dijon.
H. TAINE, — CORRESPOîiD.\SCE. II. 2
A SA MERE
^B Paris, 14 novembre 1855
^vT Je vais beaucoup mieux, il me semble même ce ma-
H tin que je suis presque guéri* ; le médecin qui viendra
ï' ce soir me dira si lout est fini. Depuis quinze jours, je
nifi lève à neuf heures, je flâne devant mon feu, je vais
cliuchoier jnu I(h:ou rue de Lille, je fais du piano, et
je lis i\ droiLe vl à gauche, très disposé à chanter
quand j'aurai recouvré la voix: « Ah! qu'il est doux de
ne rien faire )>. U y a vraiment plaisir à s'acoquiner
» auprès du feu et h rêvasser. — En menant cette vie, je li'ouve peu de nouvelles à donner. M. de Witt est aux îles d'Hyèius pour sa femme et y passera Thiver. Le fils de M. Guizot est venu me voir, et semble dési^ rer avoir des relations avec moi. Je lui montrerai mon Mémoire pour l'Académie, il vient d'avoir le prix. Je te dirai alors si je peux espérer.
Mon médecin, M. P., est déjà venu ici cinq ou six ibis, il me fournil des livres, mémoires, etc., sur le somnambulisme. Je lui donne des renseignements sur le sommeil, pour T Académie. — Le pauvre homme m'a parlé de ses luttes. Il est médecin depuis treize ans. Il a été mèdeciu de la mairie, etc., et a exercé une foule d offices gratuits ; il est en relation avec toutes sortes de savants, travaille en dehors de ses occupations à des
1, l>c sa laryngite.
publications de botanique^ passe les nuils, est décoré, et voilà seulement un an qu il a une clientèle suffisante. Réussir ici est une difficulté énorme.
Planât se rétablit par le repos ; décidément, c'est ce dont nous avions tous besoin....
J ai corrigé mon La Fontaine et signé un petit traité avec rédileur. 11 Ta pris à ses frais, se rembourse sur les premiers bénéfices, et nous partageons le surplus par moitié. Tout en tisonnant mon feu, j'esquisse le plan de cette psychologie* pour laquelle je suis à Paris; je rassemble mes notes, je mets en ordre tout ce qu'il y a dans les cases de mon cerveau ; c'est une nouvelle maison où je vais vivre pendant deux ou trois ans, j'en regarde tous les coins, j'essaie de m'habituer aux êtres du logis. Peu à peu je m'y oriente, et je commence à voir se dessiner dans un lointain obscur un volume de cinq ou six cents pages, avec une certaine mine que je tâcherai de rendre le moins désagréable possible. Pour la première fois, je vais parler librement, avec la forme qui me conviendra, sans les enl raves de la Sorbonne ou de l'Académie. Là est mon avenir. Si l'ouvrage est bon et se ht, tout est sauvé. — Probablement dans l'intervalle, je ferai quelques articles de revue et je lâcherai de les faire insérer. Il faut absolument qu'au moment où le livre sera fini, j'aie assez de relations pour pouvoir le faire- trompeter. Sans grosse caisse, le public ne vient pas, il se trouve qu'on a écrit pour les étoiles,