Voir p. 42, lettre du 12 mai
et de Beyle sont des hommes rèds. Toule ma théorie s'arrête là ; je ne puis que dire à mon adversaire : avez-vous la sensation en question, quand les conditions en question sont réunies? S'il me dit non, je n'ai qu a me tiiire. Nos imaginations sont fabriquées diversement; je vois rouge, il voit bleu, et voilà la discussion finie.
La Beauté dans un objet est la pro|iriélé de faire naître en nous cette sensation agréablti très élevée et très noble, indépendante de toute vue ittléressée, et qui est la simple augmentation de notre action pensante. Mais les cerveaux étant différents, la même sensation a pour les différents cerveaux des causes différentes. Il faut des métaphores furieuses à un Hébreu ou à un Arabe, de longs discours à un Grec, etc. On ne peut faire qu'une chose : donner la formule de son goût, c'est-à-dire exprimer la condition nécessaire et suffisante de son plaisir. Vous avez la mienne, dites-moi la vôtre, et là-dessus serrons-nous la main.
A EDOUARD DE SUCKAU
Eaux-Bonnes *, 45 août 1854
....J'ai quitté Saint-Sauveur qui ne me guérissait
point, et je suis aux Eaux-Bonnes, qui sont aussf effi-
1. Pendant ce premier séjour aux Pyrénées, M. Taine écrivait à sa mère et à ses sœurs de longues lettres de descriptions. Nous n'avons pas cru devoir les publier parce quil eu a exirait luimême la substance pour son Voyage aux Pyrénées,
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caces que Saint-Sauveur. M. Guéneau de Mussy y est et me dit du mal de la Philosophie, je lui dis du mal de la Médecine. Cet échange de compliments me fait passer une heure tous les trois jours. Le reste du temps, je regarde tomber la pluie, je fais la guerre aux mouches, mes persécutrices, je lis Faust et un manuel de Botanique; je n'ai le courage de rien écrire. A propos, songe que tu me dois deux lettres, la réponse à celle-ci d'abord, puis la réponse à une autre épître, que vous avez reçue à Dijon, monsieur, et que vous avez traitée avec un mépris digne d'un ministre ou d'un bacheher en droit. Quelle différence avec nos anciens bavardages! Il y a trois ans, je t'aurais déjà écrit six fois depuis que je suis aux Eaux, et toi de même. A l'École, je n'avais pas assez des devoirs, de mon travail particulier, de ma correspondance, de nos conversations, il me fallait un journal. Aujourd'hui je me passe d'écrire, de causer, de penser, presque sans regret. Je suis un champ stérile, où rien ne veut plus pousser.
Donne-moi des nouvelles de Prévost. Sa résolution est inexplicable, et je le lui ai dit; mais c'est le contrarier que de toucher cette question. H ne faut pas chercher à le convertir, mais à le comprendre. Ce n'est pas une aisance qu'il a en vue; avec M. X... et 1800 ou 2000 francs d'appointements, il sera plus gêné qu'ici où il a ses meubles, et où l'on n'a pas de représentation; ce n'est pas espérance d'arriver vite et haut dans le métier : il dit qu'il est mal noté au ministère, et doit sentir que sa nature électrique va blesser tous
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7i COUUESPONDANCË
les escargots inquisiteurs et adminislrateurs de province. Ce n'est pas le changement d'occupations : faire une classe selon un programme, sous une surveillance, agir en maître d'éludés pour obtenir dos dtnoirs el le silence, c'est plus désagréable que donner des leçons libres à des enfant^ polis, .l'ai beau clioi^eher, adm<?lLre même la supposition que tu suggérais» je ne vois pas en quoi le séjour de province lui serait utile- En toiU cas, si le sieur Lesieur lui a fait répunsii, écris-le moi. T'ai-je dit que je suis aussi l'un des garçons de la maison Hachette? Je lui ferai trois ci*iiïs pnges sur les Pyrénées. Je prends des notes, et pan ni les bi'ouillard:? de novembre, j'aurai le plaisir de me ïai^pelei' le soleil et la couleur des montagnes. J'ai eu vraiment du plaisir pendant les beaux jours; mais il pleut souvent, et une conversation intime avec votre chaise et votre (able est la seule ressource qui vous reste. &iinl-Sauveuj' étuil plus sauvage. Bonnes est civilisée horrililemenl, on n'y rencontre que femmes bien mises, chevaux, valets, gentlemen, mendiants et musiciens ambulants. Il y a 200 maisons et 200 auberges ou hôtels, alignés avec des files de fenêtres d'une régularité désespérante; on sent partout l'odeur de la broche, et l'on n'entend que le son des pianos. Sur ce dernier point je me résigne; je suis puni par où j'ai fait souffrir les autres. — Si tu vois nos amis d'École pour l'agrégation, serre-leur la main, et écris-moi un paquet de nouvelles; souvienstoi que je suis seul, muet, non guori, non guérissable, et aie pitié de ton vieux Gac.
A M. CORNÉLIS DE WITT
Paris, 9 octobre 1854
Rose, rintention de la présente Est pour s'informer de ta santé.
La jolie chose que la poésie, qui me permet de te faire des compliments et de l'appeler Rose! Pour ma queslion, cher ami, elle est très sincère; depuis que je suis malade, j'imagine que tout le monde Test ou doit Têtre, et quand quelqu'un parle haut, j'ai toujours envie de lui demander grâce pour son gosier. Le mien va mieux, et si j'en crois les médecins, race peu croyable, il ira mieux encore dans un mois, les eaux n'agissant qu'à distance. Pendant que tu pâturais en plein bonheur de Normandie, j'ai mené la vie d'une chèvre pythagoricienne. Je suis devenu l'animal le plus muet et le plus grimpant des Pyrénées. J'ai vu des rocs rouges, gris, noirs, jaunes, en profusion; je me suis trouvé l'ami des lézards et des chèvres; j'ai fait des études sur les cochons roses et noirs. heureuses bêtes. Épicuriens à quatre pattes, que votre béatitude insouciante fait honte à l'homme, et que je suis de l'avis de l'oie de Montaigne, lorsqu'elle prétend être le but de la création ! De toutes ces liaisons et pérégrinations va naître un petit livre qu'Hachette me demande sur les Pyrénées. Je referai le voyage de souvenir, et j'aurai encore plus de plaisir à celui-ci qu'à l'autre.
Quand reviens-tu? 11 me semble avoir écrit en août
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une petite lettre à Guillaume, mais il voyageait sans doute en Bretagne et ne m'a pas répondu, de sortie que, depuis trois mois, je suis sans nou vailles de toi. A ton retour, j'irai te serrer la main, el demander à M. Guizot les conseils et les corrections que Guîltaunie m'a fait espérer. Je vais rhabiller mon pauvre enfant tombé et le redresser tant bien que maL Souhaitai au fils un destin plus heureux, et conserve au père ta vieille amitié de collège. C'est ce que je puis demander de mieux pour lui.
A MADAME LETORSAY
Parts, oclabi^ 1854
Je fais des descriptions, des dialogues, des contes bleus, des légendes fantastiques, pyrénéennes, diaboliques pour mon livre d'Hachette*. Il me semble que mon esprit est habillé en masque, quelquefois le déguisement est amusant, le plus souvent il fait mal à la tête; je reste enfermé dans ma chambre, assez mal guéri, ne travaillant guère.
Que mon voyage me semble beau de souvenir ! Il en est ainsi de toutes choses, c'est le lointain qui les rend agréables; elles ne plaisent que dans l'avenir ou dans le passé. Présentes elles ennuient, il faut ne pas les avoir pour les désirer. Je vois toujours la vie avec les