Le Voyage aux Pyrénées
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ANNÉES i85W854 77
mêmes yeux, j'ai toujours mes lunettes grises ; pourtant un paysage, un bon livre, sont de bien douces choses. Quand je n'ai pas mal à la tête, des sensations charmantes me reviennent en foule, non pas tant des Pyrénées, qui ne sont grandioses qu'en deux ou trois places, mais d'un ruisseau, d'un effet de soleil, d'une ferme sur la route, d'un clocher au bout d'une plaine. Je suis peintre de genre et d'intérieurs, mais inédit. — Ce maudit livre me donne bien du mal. Je n'ai fait toute ma vie que des raisonnements, je suis habitué aux abstractions, il faut que je sorte de moi-même, que je change toutes les allures de ma pensée, que j'apprenne le style descriptif. Un autre malheur est la monotonie du genre; décrire et puis décrire, cela fatigue au bout de dix pages, j'en dois faire trois cents. Je suis obligé de chercher des incidents, etc., et de les enchâsser comme je peux, pour me faire lire. — Mon camarade About est plus heureux que moi. Son genre d'esprit est monnayable. Il est homme du monde et de conversation ; cela s'adresse à tous les lecteurs. Le mien ne convient qu'à trois ou quatre gratteurs d'idées silencieux, épars en France et en Allemagne.... Je ne suis pas moi-même homme du monde, et j'avoue que de jour en jour je me sens plus de dispositions à faire l'ours. Paris me plaît parce qu'il en donne le droit; on n'y dépend pas de l'opinion publique, on ne traîne pas après soi sa réputation, comme un chat la casserole pendue à sa queue. Je vous plains de toutes vos tracasseries de société : quand on ne vit pas seul dans un
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7n COnRESPONDANCE
hou. il faut s'attendre à être mordu par cette masse d'aiiiiiiLiux malfaisants et imbéciles qui infestent la vie humaine, et pullulent en province plus qu'ailleurs. Je t^rois pourtant qu'on s'accoutume à tout; beaucoup frenniïis finissent par ne plus être sensibles. Tout le monde est Werther à vingt ans, à trente on est réconcilié avec la vie; on est comme dans une diligence, froissé d'abord et foulé; on finit par se tasser, et être à Taise. La misère de tout cela est qu'on doit partir, au moment où l'on commençait à se trouver bien.
A M. CORNELIS DE W^ITT
Paris, 1" novembre 1854 Mon cher de Witt, nous voilà donc tous enfoncés dans le métier littéraire! Mais tes œuvres, cher ami, sont des actions et de la politique. Je te félicite bien de ce beau sujet. Mais pourquoi veux-tu commencer si tajd? H n'y a rien d'admirable comme le commencement de la Réforme en France; Jeanne d'Albret, Coligny, d'Aubigné, La Noue, la fière noblesse calviniste. C'est Tcpoquo des martyrs, des héros et des bandits, ajoute que r'est au seizième siècle, le plus original, le plus énergique et le plus vivant de tous. J'ai lu l'an dernier toules sortes d'histoires et de mémoires de ce temps-là, jt' rassure qu'il n'y a rien de plus dramatique, ce sont les plus belles mœurs que puisse trouver un historien.
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Ils jouaient une grande partie, il s'agissait de gagner la France; après TÉdit de Nantes, ils ne peuvent pins songer qu'à vivre. Tu couperas la plus belle page de ton livre, si tu mets celle-là en introduction. Note bien que ces mœurs-là ne sont pas connues, que les maudits romans de M. Dumas les ont défigurées dans Tesprit du public, que si l'on sait les faits, on ignore les âmes, que les sentiments qu'il faudrait interpréter sont les plus grands et les plus éloignés de nous. Je t'en prie, au nom de ton plaisir, de ton succès et de l'histoire, lis les actions de ces gens-là, et tu voudras les mettre dans, ton récit.
J'imagine que tu as des documents curieux sur la Révocation de l'Édit de Nantes. M. Depping vient de publier un volume qui en contient beaucoup, et de si forts, dit-on, que le Gouvernement interdirait la publication s'il les voyait.
Pour ce qui est du dogme, il me semble qu'il fait partie des mœurs; la terrible théologie de Calvin a trempé des âmes comme celle de Jeanne d'Albret; et les théories sur la grâce sont très intéressantes ; peu de livres m'ont fait plus de plaisir que la Prédestination de saint Augustin. Les idées font les passions, et par conséquent les actions. Est-ce qu'il ne faut pas aussi que tu apprennes aux Français catholiques, que Jarrige répondait fort bien à Bossuet, qu'on pourrait rétorquer contre notre Église r Histoire des Variations, et qu'à un point de vue, il y a autant de stabilité et un dogme aussi fixe chez vous que chez nous?
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Tu as beau dire, tu vas devenir théologien et romancier, confrère de saint Paul et de Walter Scott. Voilà ce que c'est que l'histoire : « Les rendez-vous de noble compagnie se donnent tous dans ce charmant séjour », ainsi parle M. Scribe, aulre théologien.
Pour moi, mon cher, je continue à tirer des descriptions de ma cervelle malade; j'attends ton retour et les lumières que tu me promets pour purger Tite-Live, et je serre la main à Guillaume, à toi, et à Chambolle, s'il est encore au Val-Richer.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 5 novembre 1854 Cher Ed, causons science, ne fut-ce que pour la nouveauté du fait; je suis comme toi, quoique à Paris. Depuis deux ans, je n'ai entendu ni hasardé un mol de philosophie. Mes anciens maîtres n'inventent plus et quand je les vois, je leur dois au moins la politesse de ne pas les contredire. Nos amis sont occupés d'affaires, j'accroche avec eux quelques mots de littérature, et c'est tout. D'idées générales, de théories abstraites, de hautes spéculations, personne n'en veut. Je n'éprouve plus le besoin d'en parler, ni môme de parler. Un silence d'un an m'a déshabitué de causer; tu es ma dernière espérance, si quelqu'un me ranime, ce sera toi; et encore tu auras bien de la peine; je suis jusqu'au cou
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dans les questions d'argent, je cours après les leçons comme un lièvre, je n'en trouve pas; rnes gens de l'an dernier sont toujours en voyage; mon Hachette me casse la tête*; j'ai trop de littérature pour ne pas sentir ce qui est bien, et trop peu de talent pour bien faire ; je suis né pour classer et analyser, et je fabrique de rimagination à cent francs le mètre carré, mieux vaudrait faire des sabots. Ajoute que tout le monde est souffrant chez moi, et que je ne guéris pas. Garde ta santé, mon cher bonhomme; quand elle s'en va, ne sait quand reviendra. Le pauvre M. Guéneau est de retour et traîne la patte. Je l'envie ton Marc-Aurèle, voilà une consolation et une conversation.
Veux-tu que nous causions de psychologie? J'y reviens toujours malgré moi; là sont les vraies conclusions pratiques; la construction mathématique et le jeu fatal de la machine humaine, la nécessité du cerveau pour la pensée, l'impossibilité absolue d'une intelligence pure, par exemple du Dieu des chrétiens, et surtout le gouvernement des idées sur les passions, .le voudrais que nous missions en commun ce que nous avons d'idées sur ce dernier point. J'ai refondu mes classifications de l'École; j'aperçois de nouveaux points de vue et de nouvelles questions.
Soit par exemple une passion ou inclinalion naturelle donnée, comme l'avarice, la vanité, la bonté, l'ambition, le penchant au mysticisme, bref tous les penchants
\. Le Voyage aux Pyrénées.
H. TAISE. CORRESPONDANCE. II
OU toutes les facultés primitives de Gall. Cette passion est la présence et la prédominance habituelle d'une certaine classe d'idées, lesquelles causent à l'individu en question un plaisir plus grand que toutes les autres, et par conséquent maîtrisent et dirigent sa vie. Il s'agirait de déterminer, quelle modification originaire des facultés intellectuelles donne cette pente aux facultés actives.
Ainsi la vanité, ou habitude d'avoir dans la pensée l'opinion des autres. Comment se fait-il qu'un individu ou un peuple ait, naturellement et indépendamment de l'éducation, un penchant à regarder hors de soi, ne puisse se voir et se juger lui-même qu'en se contemplant dans les yeux d'autrui? Qu'est-ce qui fait que les yeux de son âme sont originairement tournés en dehors, au lieu d'être tournés en dedans?
Je ne demande pas quelle est la cause cérébrale, par quel arrangement de fibres, par quel dosage chimique. On ne le saura jamais, et quand on pourrait le savoir, je ne m'en soucierais guère. Je demande la cause intel* lectuelle, c'est-à-dire le mode irréductible et primitif de penser duquel dépend cette habitude innée.
Par exemple, ne serait-ce pas la cause suivante?
Soit un Français; il est certain qu'il diffère des autres peuples par la vivacité et la légèreté de ses conceplions ; elles naissent et puis aussitôt s'envolent ; comparée à la pensée anglaise ou allemande, sa pensée est un éclair. — C'est pourquoi quand il veut connaître les objets, il a besoin d'un miroir qui les fixe ; il la&
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regarde dans la pensée d'un autre, faute de pouvoir les contempler assez longtemps dans la sienne; incapable de l'attention concentrée qui forme les opinions originales stables et personnelles, il n*a pas d'opinions personnelles, il prend celles du public. L'attention et la concentration produisent l'orgueil, la fermeté, l'égoïsme, la ténacité, la prudence, l'esprit d'affaires, l'esprit anglais. Le manque d'attention et de concentration produit la sociabilité, la vanité, l'inconstance, la sympathie, la témérité, l'esprit de conversation, l'esprit français.
Mais qui produit l'instabilité et la légèreté de la conception?
Il faudrait remonter ainsi, jusqu'au point où commencent les explications physiologiques, chimiques, etc. , et prouver qu'alors il ne reste plus que ces explications.
Cela fait, il faudrait, par une table générale des inclinations réduites à leurs causes, déterminer celles qui s'excluent et celles qui s'entraînent. On arriverait ainsi à connaître quels sont les caractères possibles et quels sont les impossibles, et Ton aurait a Dynamique morale.
Si Hachette accepte mon livre sur Shakespeare, je m'enfoncerai dans ces questions-là. — As-tu quelque chose là-dessus? Que dis-tu de cette recherche? Tu vois que ceci est en dehors des classifications que nous avions faites, et du principe général que nous empruntions à Spinosa. C'est une recherche nouvelle qui
pourrait s'appeler ainsi : Étude sur les causes primitives des passions innées, sur leurs liaisons, et sur leure incompatibilités.
Causons, et oublions notre métier de gâcheur de plâtre.