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102 GORRESPONDArîCE
Tours, une plaque immense de marbre noir» mnssîvr, avec un terne reflet bleuâtre, frangée d'argent, et appliquée d'un bout à l'autre de riiorhon sur l'azur tendre et pur de l'ouest. Près de Libourne, au coucher du soleil, elle s'était fendue, brisée en mille petits cailloux orangés, roussâtres, purpurins, qui s'allongeaient en jolies traînées cuivrées et se détachaient avec un relief extraordinaire sur le fond pâle et souriant du ciel, comme une broderie épaisse et capricieuse sur un tissu de soie délicate et nuancée. Ces nuages bienheureux, quand le jour tombe, semblent nager dans l'air et se réjouir comme des oiseaux qui plongeraient leur ventre et leur dos dans la lumière. Ils planent immobiles; leurs contours sont si nets et leurs formes si vivantes, qu'on dirait une longue bande de flamants roses attardés au bord du ciel et contemplant une dernière fois leur cher astre avant qu'il ne s'enfonce dans l'air sombre et dans la vapeur.
Je trouve que, suivant l'axiome de Méry, j'avais décrit fort exactement les Landes sans les avoir vues. On traverse de longues forêts de pins, feuilles par le haut, au tronc nu, peu élevés, qui ont tué tout arbre et tout arbrisseau autour d'eux et qui laissent entrevoir des percées de lumière, à travers leur monotone colonnade. Puis viennent des plaines infinies, aussi plates que la mer, où végètent des fougères et des plantes marécageuses, où de loin en loin on distingue un pâtre sur ses échasses et quelques moutons à grosse laine épars dans les ajoncs. La ligne de l'horizon est unie, ronde»
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sans «ne seule bosselure. Le ciel s'appuie sur la lande, comme une coupe entière dont rien n'aurait échancré ni mutilé le bord. Le chemin de fer est creusé et bâti dans le sable. Sitôt qu'on dépasse les rails, les pieds enfoncent. Point d'habitants, point de culture; c'est un désert. Le seul vestige de l'homme est la longue écorchure blanche que portent les pins. On les blesse ainsi tous les ans pour avoir leur résine. Les stations sont comme des sentinelles perdues dans une solitude. Point d'eau courante. Quelques ruisseaux seulement, dans un lit récemment creusé, essaient de couler sur la pente à peine sensible qu'on a pu leur ménager. Il n'y a pas de contraste plus singulier que celui de la machine ardente, porteuse d'hommes et de pensées, et de cette lande morte, qui n'a pour habitants que des ajoncs et des pins.
De Dax à Pau, le pays est charmant; la vallée entre Orthez et Pau surtout. Les derniers flots de la tempête qui a soulevé les montagnes viennent mourir dans la plaine, en longues ondulations douces et hautes dont les belles lignes molles s'étalent et serpentent, couvertes de moissons, de prairies et de bois. Les creux sont d'un vert divin, ils s'étendent, ils se resserrent, ils s'allongent avec des replis si harmonieux et si aisés que je ne m'en rappelle pas de plus beaux. Il y a des moissons d'orge rougeâtre, d'une magnifique splendeur. La forêt des barbes hérissées et minces forme un fouillis où le vent creuse des sillons mouvants d'or fauve ; tout le pays est comme agité et animé par le déroulement et
IViifre-croisement de ces collines. Cela manque à nos Arclennes.
Je commence à comprendre ce que c'est que la couleur; je finirai par être moins indigne d'une sœur peintre. Écoute mon explication, ma chère Virginie :
Je me suis longtemps demandé, en bourgeois que je SUIS, pourquoi on louait tant dans Titien, Yéronèse, ou Delacroix T telle teinte plus rousse, ou plus noire ou plusrougts que dans la nature; je trouvais fort aisé, un tableau fait, de passer dessus une brosse de vernis sombre et Je me disais que moyennant cette brosse de quarante sous et ce vernis de six sous, on se trouvait grand peintre à bon marché. Or aujourd'hui, après avoir regardé la montagne derrière laquelle se couche le soleil, je découvre que c'est l'énergie de sa couleur rioim qui donne à sa longue ligne brisée la vie qui me platt tant. Précisément parce que cette noirceur est exb'ême, et s'accroît encore en s'enlevant sur le bleu pur L*l doux du couchant, la masse rocheuse existe. Elle sort rie letat commun et ordinaire. Elle prend une apparence menaçante; elle me semble invincible et inébranlable, elle attire seule mes yeux, elle écrase ce i]ui IVntc^ure; elle est au milieu de ce peuple de cnnïpes ternes, comme iin homme agité d'une passion violente au milieu d'un cercle de badauds et d'indicérenls* La couleur est donc la passion des objets inanimée. Son intensité mesure à chaque objet l'intensité de son être et de son âme; non seulement elle réjouit par son lieureux agencement, mais elle trouble encore
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par ses contrastes; l'opposition des teintes fait non des bouquets, mais des tragédies.
Ce lieu commun que je ressasse ici est un coin d'une idée où je fais tous les ans des progrès, et que je linimi par bien posséder : c'est à savoir que les objets iu.inimès sont vivants. J'ai été élevé uniquemenl dans l'étude des idées et des sentiments, en pur psychologue. Je n'ai point eu celte éducation des sens qui est iint^ssaire aux artistes, et qui fournit l'interprétaliini du monde extérieur. Je commence à comprendre qnn rmil objet, toute forme, tout ensemble de lignes, loiilr ligne est un être indivisible, et que chaque renllcKirnL et chaque cassure de la figure pourraient être noUh en psychologie par un sentiment ou par une passion; je vois des joies d'espèces différenles dans la gro?j^e rondeur du cercle bête et mathématique, dans la simplicité de l'élégante ellipse, dans les inflexions volupl uens<^s de la ligne sinueuse et irrégulière. Je vois de la souffrance dans les attitudes pénibles des rocs sontmns, dans les cassures multipliées des cimes ébrèclit'i^s 1 1 meurtries, dans les hautes tranchées saignanles on le roc lisse se dresse comme un mur. Et j'en conclus ce que doit être la vue de la nature pour une ànie d'artiste, pour Doré par exemple. Il est clair que loiilrs cce^ formes lui semblent prêtes à se mouvoir, qn 11 dnlL avoir envie d'applaudir, d'injurier une maison nu nii arbre, qu'un cep noir et tortu de vigne raniji-Jiiîi' li' fait pleurer, comme ferait un corps étendu et soullj;nil, un pauvre vieillard impuissant et blessé; qu'il dnil
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crier de joie en voyant la poudre lumineuse de Tair dsfnser dans Tombre chaude et tranchée qu un enfoncement de porte dessine au milieu d'un mur blanc. Bref, j'en devine assez pour conclure que je suis né imbécile et que je resterai tel....
A GUILLAMME GUIZOT
Les Eaux-Bonnes, 5 août 1855 Bonjour mon cher Guillaume, comment vous portezvous? Voilà à peu près ce que j'ai de plus neuf et de plus intéressant à vous dire. Vous décrire des effets de ciel bleu et de nuages roses, ce serait outrer la cruauté littéraire et vous traiter comme le public. Vous faire le portrait des bonshommes avec qui je viens de voyager, ce serait pis encore ; d'ailleurs c'est empiéter sur Henri Monnier. Vous raconter le nombre des verres d'eau que je bois, le nombre de poulets que je démembre, le nombre d'excursions que je fais ou que je médite, ce serait vous faire bailler affreusement et j'ai pitié de votre mâchoire. Je n'ose pas trop vous envoyer une dissertation sur les cours de chimie et de folie que j'ai suivis cet été et qui, pendant mes deux jours de voyage, m'ont trotté dans la cervelle. Cela ne serait bon qu'un jour de pluie, et encore? Pluie sur pluie, n'est-ce pas? Que diable reste-t-il donc ?
Un peu de politique, si vous voulez. Il y a quatre
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jours, lorsqu'on ouvrit le dernier emprunt, il y avait queue dès huit Iioures du soir à la porte des mairies. Les gens apportaient des chaises et passaient la nuit, pour arriver les premiers le lendemain malin aux bureaux. J'ai vu les queues: pour la plupart pauvres gens, ouvriers assez déguenillés ; je suppose (chose peu probable) qu'ils venaient là pour eux-mêmes, afin d'avoir une inscription de iO francs de rente et de 200 francs de capital; en revendant le lendemain leur coupon au cours de la bourse, cela leur fera un bénéfice de 4 francs au maximum. Passer une nuit et un demi-jour, faire cent courses et le métier d'agent de change, courir la chance d'être éliminé s'il y a trop de souscriptions, est-ce assez pour expliquer cela, d'un espoir de 4 francs? — Je suppose maintenant qu'ils venaient pour d'autres. Confierait-on à ces pauvres diables le premier dixième du capital qu'on doit verser aux bureaux pour recevoir son coupon ? Je livre ce dilemme à votre sagacité. Y a-t-il là-dessous quelque imitation en grand des procédés Barnum? Dans l'Exposition de l'Industrie, celle-là manquait. A-t-on voulu ajouter une machine à tant de machines? Si cela est, la plante américaine aura richement fleuri et fructifié en touchant le sol français.
Un peu de peinture, s'il vous plaît. Un peintre de mes amis, revenant de sa première visite aux Beaux- Arts, me dit que le Salon n'était qu'un long cri d'impuissance et de douleur. Selon lui, le genre d'imagination propre à la peinture a péri. Il y a des gens qui
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o-îsayent de le retrouver en copiant, par exemple M. Ingres; — d'autres comme Delacroix qui essayent de le remplacer par l'imagination poétique, etc. Il voit des musiciens, des hommes d'esprit, des historiens, des élégiaques, des raisonneurs, des systématiques, mais plus de peintres. Je m'explique son idée de la façon que voici : depuis deux cents ans, une quantité effrayante d'idées abstraites, de formules générales, d'analyses psychologiques, s'est accumulée dans la tête des hommes. Lisez par exemple la vie de Benvenuto Cellini, celle de Michel-Ange ou des peintres flamands. Vous verrez le contraste de ces cervelles et des nôtres. Or l'imagination du peintre consiste à posséder intérieurement une sorte de toile où, à chaque instant, se dessinent avec tous leurs détails des paysages, des hommes, des corps, des formes et des couleurs. Par exemple, vous lui dites le mot « grande maison ». Immédiatement il a la vision de l'édifice, avec ses colonnes, ses portes, les ornements des fenêtres, les découpures d'ombres et de lumières, etc. De cette vision, il passe involontairement à une autre et ainsi de suite. Mettez un cerveau ainsi organisé sous la discipline de notre éducation Nous lui apprendrons à analyser ses impressions, à découper parcelle par parcelle les tableaux qui naissaient dans son esprit, à noter par des mots exacts les différentes émotions que chacune d'elles lui faisaient éprouver tour à tour, à remonter à la formule abstraite qui classe et explique ses émotions, à raisonner, à prouver, c'est-à-dire à déchirer la toile intérieure qui
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le faisait peintre. Michel-ÂDge voulut écrire un livre sur la statuaire et ne put pas. Il ne savait pas analyser ses idées. Comparez le Jugement dernier de Hartyn et le sien. Martyn part d'une idée religieuse abstraite : le Dieu immense, inconnu, perdu dans Tinfini, avec les myriades de damnés et d*élus, dans une plaine sans fin, sous des échappées de lumière flamboyante. Son tableau n'est que la traduction d'une idée, d'une formule psychologique, d'une phrase générale qu'il a entendue au dernier sermon, celle-ci si vous voulez: « Le Dieu terrible, environné d'éclairs, viendra avec la multitude de ses anges séparer la race des Élus du peuple innombrable des damnés. » Vous voyez la prédominance de l'éducation psychologique moderne.
Regardez au contraire la copie de Sigalon, ou plutôt pensez à l'original que vous avez vu, homme heureux ! Le fond de l'esprit de Michel-Ange, c'est la vision incessante du corps humain. Pendant que nous vivions dans des livres, il vivait devant des formes. Enfant, il habitait chez un sculpteur, il assistait à des mascarades, il passait ses journées chez Médicis devant des collections d'antiques ; il façonnait des statues de neige ; il passait douze ans sur des cadavres, amoureux du muscle, pour apprendre l'anatoraie. Aussi son Jugement dernier ne correspond nullement à l'idée que nous nous faisons d'une pareille scène. Son Christ est si réel, si bien membre, d'un corps si solide et si terrestre, que nous ne voudrions pas mieux pour un portefaix. U n'y a rien d'infini ni de vague dans ses fonds. Il n'a
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liO CORRESPONDANCE
voulu faire qu une masse de corps puissants et terribli^s ; la terreur et la colère qu'il ressetilait en composant n'ont passé que dans les torsions des muscles et dans les contractions des visages.
... J'entends à table des dissertations les plus complètes sur la médecine, les médecins, etc. On se croirait dans le cabinet de M. Purgon. Il y a des scènes de mœurs assez plaisantes ; par exemple, j'ai retrouvé ici le chevalier de Beauvoisis.
Ne croyez pas que je vous marque ce nom pour recommencer notre guerre. La paix [soit avec Beyle et entre nous ! Quelqu'un qui a lu Julien dernièrement m'a dit que c'est le livre le plus faux, le plus immoral, le plus misanthrope, le plus capable de détruire toutes les bonnes croyances ; ce quelqu'un a vécu et a beaucoup d'esprit. Mes admirations me sont renvoyées en malédictions.
Bonsoir cher touriste bretonnant, revenez avec des longs cheveux, des sabots et des mains noires, et ditesmoi si, au fond, la civilisation vaut mieux que la barbarie. Un Espagnol qui a six sous dans sa poche refuse de l'ouvrage et va danser, dormir ou faire l'amour; un Anglais riche vient faire respirer à son spleen le brouillard des Eaux-Ponnes. — Lequel vaut-il mieux être, et un Breton est-il plus heureux qu'un Parisien?
A bientôt, n'est-ce pas? Guéri ou non guéri, j'irai serrer la main de Cornélis et la vôtre.
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A GUILLAUME GUIZOT
Paris, 19 octobre 1855 i( Madame, un déménagement, la philosophie, M. Cousin, M. Hachette, les astres et diverses autres choses sont les causes de mon silence et de mon embarras. » Sganarelle a répondu pour moi, mon cher Guillaume. Je suis allé chez vous en arrivant : maison vide, j'apprends que vous ne reviendrez ici qu*au 1^"^ novembre. J'habite présentement une rue qui donne dans celle du Four-Saint-Germain, 5, rue du Sabot, triste nom s'il en fut. Ma troisième disgrâce est M. Cousin; je me suis enterré dans cet homme depuis le i*" octobre, et j'ai écrit cinq articles énormes, qui paraîtront dans la Revue de r Instruction *. On m'avait donné liberté entière, et j'en ai usé. Les leçons que j'allais reprendre se sont trouvées malades de la poitrine, et M. Andral vient de les envoyer à Pau. J'ai couru les toits et les gouttières pour en trouver d'autres, et sans en trouver d'autres.
Quid non morlalia pectora cogit Âuri sacra famés!
M. Hachette a lu mon manuscrit de Tite-Live, et me demande des corrections que je ne sais pas trop comment faire. H s'agirait de l'écrire dans le style de mon Voyage aux Pyrénées, ce qui n'est pas très commode.