‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 42 sur 131 · A PREVOST-PARADOL · texte numérisé non relu

A PREVOST-PARADOL

Paris, 20 avril 1850 Mon cher ami, je ne sais quoi que ce soit qui vaille la peine d'être dit, ou qui t'intéresse. J'ai mal à la têle, je prends des douches*, je travaille un peu, je cultive tes leçons, je viens d'achever mon Montalembert qui le mécontentera ; y a-t-il là dedans quelque chose qui t'amuse? M. Gérusez,chez qui j'étais dernièrement, m'a lu ta lettre ; tu es un politique et moi pas. Voilà le résumé universel. Je n'ai rien à te dire de politique, et partant rien d'intéressant.

1. M. Taine suivait à cette époque un trailement hydrollicrapi(|ue à Bellevue.

152 CORnESPONDANCE

Si, pourtant. M. Simon m'a traité d'homme peu instruit, quand je lui disais que l'élection de M. de Falloux paraissait une protestation en faveur de la Fusion contre l'Empereur. D'après lui l'Empereur est fort content de la chose, et l'élection est un soufflet aux républicains. Tire-t'en, si tu peux.

Mon volume va paraître. Comme M. Gérusez t'a présenté et a présenté About au public de la Revue, je lui ai demandé s'il voudrait en faire autant pour moi. Il a dit oui, mais avec restriction, craignant que le sujet ne soit trop historique ou philosophique, et au fond probablement aimant mieux écrire son histoire de la littérature du xix« siècle. Si c'est non, accepterais-tu de t'en charger*.

Je vais faire l'article sur les deux nouveaux volumes de M. Guizot*. Tu ne l'aimes pas. Pourtant c'est un bel animal à disséquer. Il y a de superbes phrases, d'une solidité et dune majesté étonnantes ; c^est un métaphysicien orateur. Malheureusement il abuse des sentences et des moralités.

As-tu vu les indignes saloperies couronnées par les* prix Véron? Du ronronnement lyrique, de l'enthousiasme à froid, des vers rocailleux, des platitudes, des serinettes montées à deux mille francs l'air.

11 y a trois jours, on avait lu 31 Vauvenargues. Trois

1. C'est en effet Prévost-Paradol qui lit Tarlicle sur Tile-hice dans la Revue de l'Instruction jmblique du 12 juin 1856.

2. Histoire de la Révolution d'Angleterre. Voir p. KS, note 7.

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surnageaient dont M. Poitou et le tien. On n*a pas encore examiné les manuscrits de VÉclucation.

M. Michelet m'a fait rextrênie honneur de me rendre visite, au sujet de mon Oiseau^. H est jeune au possible. Quelle vigueur de vitalité ! Très joliment vêtu, très propre, et un beau sourire. Je lui avais fait plaisir, principalement en faisant voir ses procédés littéraires, le chant de sa phrase, et en laissant sa collaboratrice dans une ombre discrète. Sa conversation est une épreuve de ses livres après la lettre. Il a gardé de sa chaire une habitude de hausser la voix à la fin de ses périodes qui donne un air de fausseté et d'emphase à ses idées. 11 est fort acharné contre les moyens mécaniques qui firent la foi au concile de Trente, et la Ligue. Selon lui le peuple n'était point féroce et fanatique. Ce sont les curés qui, par les sermons furieux, incessants, le rendirent enragé. A Trente, le cardinal Contarini, le grand savant et le grand honnête homme du concile, proposa sur la grâce des doctrines fort voisines de celles des protestants. C'est le jésuite Lainez qui tira les pères en sens inverse, objectant qu'il fallait un abîme entre les dogmes et une ligne infranchissable de démarcation.

Je lis les écrivains protestants de la Réforme anglaise. Jérémy Taylor, le prétendu Bossuet anglais, est à mille pieds au-dessous du nôtre. Pas logicien, pas analyste, pédant, surchargé de citations grecques et latines, de divisions, etc., à demi enfoncé dans la boue du moyen

i . Voir p. 87, noie 4.

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15i CORRESPONDANCE

âge. Ou reste très rôtisseur et chrétien. Mais il y a rïiiqiiinlp |^«ges au commencement de son Hohj Dying qni Buiit sublimes de sentiment amer, douloureux, profond, de familiarité, de style vrai et éclatant. Us sentent In morï supérieurement. La couleur anglaise de Milton, conifjiigiiie vV ï:;uccesseurs, c'est rouge ponceau entouré *lt' tioir, avpc un filet de lumière à la Rembrandt. Ma 1 10 Mil [10 curieiiï c'est Bunyan {Pilgrinis progress). C'est un conlc d'L^nfant, une allégorie qui fait claquer les ileiils, en montrant l'horrible intérieur d'un de ces AinntiquL*s: li\s gémissements, les invasions de l'esprit, Ui croyance qu'on est damné, la vision du diable, les scrupule!:!. Oli 1 clier ami, ne nous rends pas protestants, laisse nous voUairiens et spinosistes. Une fois l'hallucination apaisée, il reste une rigidité, un lardoir moral dont on ^e picole incessamment, et dont on assassine 1rs iuitres. Te voilà à demi-Italien parmi les orangers» Avoue qut; ce bleu est beau, que l'art, la jouissance, sont fk ïjouiies choses, qu'il ne faut pas voiler les nudités peintL^s, qu'il vaut mieux regarder un Titien ou un large nunge que de lire la Bible et comment le Seigneur est un lion nii^issant, et comment Ehu, ou tout autre, fendit avt'c un grand couteau les entrailles du roi, qui tombêi'eiit a terre. Arrière les bouchers, les fanatiques, les treEnbleurs, les puritains, les inventeurs du cant. Gnrdoiis h\ moquerie, la hardiesse d'esprit, voire les liceni^es de l'École. Toi surtout, platonicien, ami de Charmille, chei- Grec professeur de morale, reste toiméaie. J*aiuierais mieux être condamné aune perpétuité

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de Bonaparte, que perdre le droit de bavarder comme autrefois. La liberté de pensée vaut bien la liberté politique. D'ailleurs tu n'y feras rien, et nous ne nous convertirons pas.

A GUILLAUME GUI70T

Paris, 5 juin 1856 Mon clier Guillaume, l'article sur Richard Cromwell et Ja Révolution d'Angleterre* a été retardé pour des raisons typographiques, vous le verrez jeudi. J'ai appliqué ma méthode, fausse ou vraie. 11 s'agissait d'un monument. Je l'ai trouvé trop grand pour le louer simplement, j'ai essayé de le définir. Vous savez notre traité. Accomplissez vos engagements là-dessus, et franchement, à brûle-pourpoint, sans mettre de gants ni de manchettes. Je vous en promets autant à l'occasion.

Me voici peut-être votre collaborateur aux Débats. Un tiers m'a proposé de me proposera M. de Sacy, qui m'a demandé trois articles sur Saint-Simon. Ils sont livrés, passeront-ils? Si oui, j'en serai enchanté, ce sera une 'camaraderie de plus entre nous.

M. Buloz m'a accusé à ce sujet de concubinage. J'étais déjà ajourné, quoique imprimé, avec épreuves corrigées*. Je ne sais pas si je le serai indéfiniment.

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