A J.-J. WEISS
Paris, 25 janvier 1858 Mon cher Weiss, M. Robinet* m'a montré le passage de ta lettre qui a rapport à moi. Je suis si peu choqué que je te remercie. Quoique rangé dans la littérature brutale, je suis traité honorablement, et avec un bon vouloir visible, de façon à donner envie de te serrer la main. J'avais bien compris la note sur X., et tu peux croire que je fais la diiïérence grande entre la loyauté de ton article et la malignité du sien. Si la compagnie de M. Baudelaire est mauvaise, celle de H. Flaubert est très bonne; je ne connais pas de plus beau roman' depuis Balzac.
Je regrette seulement ce que tu as dit sur Renan; je
le connais personnellement; je sais que ses mains sont
un peu trop gantées, et à Tecclésiaslique ; mais il est
1res ardent, très convaincu, très dévoué à ses idées,
immensément savant, très riche en idées générales,
ayant avec cela la finesse d'un artiste et d'un homme
du monde; ce sera un des hommes supérieurs de ce
siècle. Je serais fâché de voir un homme comme toi, si
vif, si brillant, si érudit, en guerre avec un homme
comme lui. Qu'importe une différence de philosophie?
J'adore Balzac qui était chrétien, absolutiste, mystique,
1. Robinet (EdmonJ), littérateur (1811-1864), dirigeait alors la Revue de tlnstruction publique et M. Woiss venait d'y publier un article sur M. Taine.