‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 60 sur 131 · Voir page 357 les notes de · texte numérisé non relu

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infiniment ouvert et innocent. Deux fiancés fort riches et bien mis, à Heidelberg, m'ont étonné ; ce sont les façons d'un étudiant et d'une lorette hardie. Vnschuld, me répétait mon voisin de droite ; tout le monde regardait la chose avec complaisance; cette complaisance prouve de l'imagination, un bon cœur. Mais, bon Dieu ! quelle éducation que celle qui laisse une fille de vingt ans si enfant, si naïve ! Si ses enfants meurent, si son mari se ruine ou se casse le cou, sur quoi s'appuiera-t-elle? Ni volonté exercée personnelle, ni jugement net et désenchanté sur le monde et sur la vie, ni capacité commandante et raisonnante ; la véritable compagne est la Genevoise que j'ai rencontrée à Amsterdam : point minaudière ni vaniteuse à la française, un peu bornée d'esprit, mais sensée, solide, réfléchie, capable de donner un bon conseil, de le suivre quand on le lui donne, lieutenant de son mari et capitaine au besoin quand le mari tombe. Goethe est un grand peintre ; j'ai relu ici son Faust : sa Marguerite est d'une vérité admirable; aimer, s'abandonner, pleurer, rêver, souffrir, mourir, — voilà ce que prédisent toutes les têtes que j'ai vues parmi les Allemandes, depuis un mois.

Ses scènes de villageois et de buveurs sont toutes allemandes, profondes, parfaitement fausses en France. Les buveurs parlent d'amour et ils le sentent ; ce serait de la galanterie chez nous. Us chantent ou on leur chante des chansons qui remuent l'imagination et la fantaisie, mais fades pour nous ; l'esprit, le piquant manquent absolument. — Us hurlent et s'emportent

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gi'ttssièrernenl, en oui's, en taureaux ; le tempéra ti a' rit est plus fort que chez nous. — Leur rire est un éclat de bien-être physique ou un sourire calme de ventrtîs bien remplis ; le rire chez nous vient du choc brillant d'idées drôles; ils digèrent, nous gambadons. — Valenlin, pour tirer Tépée, a besoin de se secouer, de faire tapage avec ses souvenirs ; nous dégainons plus vite. -— Ils sont plus naturels, plus corporels et plus lents«

Rien d*amusant comme les soldats qui font rexercico ou les garde-postes des chemins de fer. ils portent armes avec un pieu, le corps consciencieusement droit dune raideur mathématique, sans songer à prendre une tournure leste de crânerie militaire. — L'Allemand doit se battre par conscience et consigne, le Français [mv vanité et honneur.

De Bingen à Coblentz, j'ai causé avec un journaliste de Francfort et un négociant. Du bon sens, nul esprit; deux fois ils ont essayé une plaisanterie avec un épanouissement de cœur et un contentement d'eux-mômes bien plaisants. Le journaliste qui boite m'a dit : « Vous n'avez peut-être pas vu mon pied ; je suis le diable boiteux ». En vérité, il n'avait pas l'air diabolique. — l^e négociant, arrivé avec moi au pied du Stolberg après une longue marche, a trouvé porte close. — Ha réfléchi rt, en se frottant les mains, il m'a dit tout joyeux : « Nous avons été à Rome et nous n'avons pas vu le pape » . Cos deux exploits de style les émerveillaient.

Le journaliste (de troisième ordre) a l'air d'un vieu^ savant râpé; chez nous il aurait l'air d'un bohème, bu

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reste brave homme; il jouait avec une bonté touchante, caressant la petite fille de Tautre qu'il appelait Clàrchen. Il y a un fonds de sensibilité imaginative chez tous ; certainement ils ont meilleur cœur que nous. C'est toujours le môme mélange : conscience avec un grain de niaiserie. J'ai lu beaucoup de leurs journaux, les nouveaux mariés se mettent dans les annonces ; un père « a l'honneur d'annoncer à ses amis que sa femme Elisabeth une tflle, née une telle, vient d'accoucher d'un garçon bien portant ». Le ridicule n'est pas là pour faire justice de la sottise. Mais la conscience sauve tout. Les articles de critique, correspondances, comptes rendus, valent beaucoup mieux que les nôtres; point de bavardages, point de gambades pour faire rire l'abonné, ou de tirades à côté pour se faire admirer de lui. Un abrégé exact, complet, solide; le journaliste a lu tout le Hvre, est au courant de la science, vous évite la peine de le lire. Ils sont dix fois plus savants que nous et mieux savants. Ce dernier mot pourtant n'est pas absolument vrai. Beaucoup d'esprits sont des greniers à livres, collectionneurs, empileurs de faits. Un monsieur que j'ai vu à Strasbourg faisait collection do voyages à pied, il était allé en Norvège, aux monts Karpathes, ayant rapporté des ampoules et point d'idées. Tel, par distraction, un jour, apprendra le berbère ou le copte. Ce sont des engloutisseurs en fait de science, plutôt que des gourmets.

Mon négociant est excellent ; il m'a conté sa vie de famille, le soin que ta femme prenait de lui ; comment

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tout le monde était content quand il Tétait, etc. J'ai fait naturellement l'avocat du diable, je lui ai décrit nos mariages de convenance, la froideur des deux époux, la coutume de n'avoir qu'un ou deux enfants, l'habitude d'aller le soir dans le monde, les doubles familles de Belgique et de Hollande; il levait les mains au ciel, scandalisé. — On doit être bien heureux et bien honnête chez eux, en famille. — Beaucoup de sens, des paroles justes, rares, réfléchies. Quel contraste avec deux familles françaises, l'une à table à la Haye, l'autre au Musée d'Amsterdam, bavardes, grognonnes, avec une admiration de commande devant les tableaux, parlant haut pour être entendues, visiblement stupides et encore plus ennuyées I Nos Prudhommes sont la lie de l'espèce humaine; leur vanité est à souffleter.

En gros, voici les trois points frappants dans l'Allemand : 1** Le tempérament flegmatique (sensations ternes, action lente, trop d'eau dans le sang). Il est commun à l'Anglais, au Flamand, au Hollandais. — 2° La conscience ou habitude d'obéir à une consigne qu'on vous donne ou que vous vous donnez ; elle sert à l'Anglais dans l'action politique et commandante, au Flamand et au Hollandais dans l'industrie et le balayage. — 3® Enfin, ce qui est proprement allemand, les sentiments primitifs. L'Anglais, le Belge et le Flamand ont agi sur la nature et la société. L'Allemand est resté à l'état originel, exclu de la mer, des affaires politiques, du bien-être pratique, enfermé et conservé dans la

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rêverie et la science. — il n'y a pas de race plus jeune. Le bien et le mal sont tout dans ce mot.

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 20 novembre 1858 Cher Edouard, nous sommes à blâmer tous les deux, mais toi surtout. Tu n'as pas répondu à ma dernière lettre et tu te portes bien.

Je suis fort souffrant, mon ami, toujours de la tête ; je lis ou j'écris à peine deux heures le malin, le reste du jour je m'ennuie, et je tue tristement le temps. Ces deux pauvres heures, je les garde comme je peux à ma Littérature anglaise, contre les demandes d'articles qui me pleuvent de tous côtés. Vacherot vient de faire deux gros volumes de Métaphysique, qui ne me plaisent pas. Ce n'est qu'une décoction de Hegel, délayé, à demi compris, sans connaissance des sciences positives; l'école Cousin, même dans ceux qui la quittent, reste toujours parmi les généralités-tartines. — Rigault * est malade comme moi. — Sarcey est dans le Figaro sous le nom de de Suttières*. — About finit un roman et une comédie. — Renan achève ses langues sémitiques,

1, Rigault (Ange-Hippolyle), litléi-ateur (1821-1858). Entré à l'École normale en 1841. \\ mourut le 21 décembre.

2. Il signa de ce nom un article sur M. Taine [Figaro du 27 février 1859).

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et va publier une traduction de Job. VoiJà, mon ami, tout ce que je vois d'intéressant.

Écris-moi longuement, ne nous séparons pas trop; qu'as-tu fait en Allemagne, qu'as-tu appris, que veux-tu, qu'étudies-tu, quelles sont tes espérances universitaires? Parle-moi beaucoup, à moi qui ne peux te parler. La vie nous éloigne l'un de l'autre ; Prévost est froid pour moi, à cause de sa passion politique ; je lui répugne comme tiède et occupé ailleurs.

Je suis allé en septembre et octobre en Belgique, en Hollande, et je suis revenu par le Rhin ; j'ai vu beaucoup de tableaux, j'ai péché quelques idées sur le Moyen Age et la Renaissance, sur les caractères nationaux ; mais je ne me suis pas guéri ; c'était le but principal ; je suis forcé de passer encore ma vie à me promener sur les quais.

Nulle passion ici; en politique les uns se résignent, les autres dorment; V Univers fait toujours du fracas et on le regarde avec curiosité, comme un pantin bruyant ; il n'y a point de drapeau ; les jeunes gens des écoles songent à passer leurs examens, et les autres à faire leur chemin. — Tout cela est bien terne; mon plus grand plaisir est de causer avec les gens spéciaux. Mais que veux-tu qu'on apprenne quand on se couche à neuf heures? Je vis plus en provincial que toi.

Encore une fois, cher Ed, écris-moi.

180 correspondance;

A EDOUARD DE SUCKAU

Orsay, 50 janvier 1859

Mon cher Edouard, tu vois que je t'écris par la maîn d un autre; tu avais bien deviné, je suis tout à fait à plat, défense m'a été faite d'écrire ni de lire, et je m'ennuie fort.

J'ai été passer un mois dans le Midi» à Hyères, Marseille et Nîmes; en ce moment je suis h la campagne, je bêche le jardin, je vais en voiture et je joue avec ma nièce.

Merci de tes politesses; mais ce ne sont que des poli* tesses, que l'on t'a faites parce que tu es mon ami. Prévost porte le drapeau d'un parti politique ; About gagne trente mille francs par an et vend les Mariages de Paris à quarante mille exemplaires; je n'en suis pas là.

Tu as tort de passer tes examens de droit, c'est tlîiner laborieusement; à ton âge il faut produire, c est le seul moyen d'apprendre. Recommence ce que tu as fait sur Marc-Aurèle, en prenant des Allemands à peu près inconnus, demi-httérateurs, demi-philosophes, Jean-F*aui, Lessing, Jacobi, Schleiermacher, etc. Cela passera à la Revue des Deux Mondes et ailleurs; tu en arriveras plus vite aux facultés et à Paris.

About fait une Italie contemporaine contre le pape, Prévost est un peu souffrant; sa femme est accouchée d'un garçon ; il est retourné à Aix depuis le 15.

Je vis en huître; je n'ai plus de leçons, j'évite de penser, de causer, je ne puis que te serrer la main. — J'étais fort triste d'abord de mon état et de l'avenir; depuis je me suis fait de la morale et j'ai repris mon équilibre.

A EDOUARD DE SUCKAU

Orsay, 30 juin 1859 Mon bon Edouard, je vais un peu mieux, pas beaucoup mieux ; je lis une heure par jour, peut-être vais-je essayer, bien lentement, de fmir pour les Débats mon travail sur Addison*. Je flâne et cours les bois assez tristement ; mes réimpressions traînent ; tu imagines ma vie; je suis une machine à vapeur sans chaudière, et je me rouille ou je pourris.

Ton article de la Revue germanique est plein de faits intéressants, mais à mon avis pas assez systématisés, ne faisant pas boulet, n'aboutissant pas à quelque grosse idée générale sur la différence de la France et de l'Allemagne, sur le caractère de la poésie primitive, etc. Tu vois que j'enfourche mon dada. Pour sortir du compte rendu, il faut démontrer une thèse, ou faire une découverte.

Prévost-Paradol ne m'a pas envoyé son livre, je n'ai

1. N. Taine fut contraint d interi'oropre de nouveau; l'article ne parut qu'en janvier 1860. Voir p. 185, note 1,

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pas lu l'introduction. — Le livre d'About* est amusant, un peu faible ; il n'en a passé que six mille à la frontière, de sorle qu'il n'a pas gagné beaucoup d'argent. Aujourd'hui les exemplaires coûtent 15 francs à Paris.

Je le félicite de la part glorieuse que tu prends aux processions. Sanctifie-loi, mon ami, c'est ainsi que tu reviendras à Paris, professeur de philosophie.

Rien de neuf pour moi, ni autour de moi. Je lis les traductions chinoises, parce qu'elles sont ennuyeuses, et aussi parce qu'elles ouvrent des cases nouvelles dans l'espril. Ces bonnes geis, il y a trois mille ans, avec leur sèche langue algébrique, avaient trouvé notre panthéisme abstrait: le Tao, ou Raison abstraite génératrice de toutes choses. Mais faute de sciences positives, ils en sont restés à ce premier pas. J'ai du plaisir à trouver en Inde et en Chine la confirmation de mes idées sur la liaison des difTérents ordres de développement qui composent une civilisation.

L'Empereur a bien de l'esprit ; il fait comme Meyerbeer qui lâche un ouvrage tous les trois ans pour se tenir haut dans l'opinion ; voilà comme on règne, en France, à coups de succès.

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