‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 59 sur 131 · Fisher (Ernest-Kuno-Berthold), philosophe allemand, né on · texte numérisé non relu

Fisher (Ernest-Kuno-Berthold), philosophe allemand, né on

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\m CORRESrOKM^CE

qui tache. Lis-en le moins possible. Ceci est un mémento pour moi, nous en causerons au retour.

Les gens ici ne ressemblent pas aux têtes de Rubens, mais plutôt à celles de Téniers; un de leurs biftecks suffirait à un caporal et à quatre hommes.

Tout cela est amusant à voir. Les rues sont propres merveilleusement. Anvers est pleine de maisons dont le pignon fait devanture. On ne voit que choses solidement commodes et agréables. — Us sont bien lourds et flegmatiques; mais, au fond, ils me font trouver notre vie de Paris bien artificielle.

Je passe mes journées aux musées, aux églises, dans les rues, sur le port ; le soir je bois de la bière dans une taverne; j'éprouve un grand plaisir à ne pas lire, et à ne causer à personne.

Je pars demain pour Gand, j'y passerai deux jours, autant à Bruges, puis un jour à Rotterdam; après quoi je serai à Amsterdam.

A SA MERE

Amsterdam, 7 septembre 1858 ... Je ne m'ennuie pas encore; au contraire, je regorge, si bien que je suis fatigué. Aujourd'hui je n'ai rien voulu visiter; je suis allé m'asseoir sur le port, de dix heures du malin à trois heures de l'après-midi, regardant, songeant, bâillant aux corneilles, ou plutôt

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ANNÉES 1857-1859 t«9

aux mouettes qui volent ici avec de bien fines ailes. I.a mer change de couleur chaque demi-heure, tantôt lie de vin pâle, tantôt d'une blancheur crayeuse, tantôt jaunâtre comme du mortier détrempé, ou noirâtre comme de lencre délayée. Les nuages ressemblent exactement aux masses rondes et déchirées de vapeur qui sortent d'une locomotive; tout cela est grand, étrange, malade; Teau gorge et noie tout; on aperçoit au bord du ciel une bande de vert imperceptible qui semble nager sur la mer; la terre ici n'est rien.

Pardon de décrire; j'ai une indigestion de spectacles; c'est parce que tu es littéraire que tu n'entends pas les descriptions ; ce ne sont que des notes de voyage.

Je compte partir après-demain; j'ai encore ici le musée à voir, et une excursion à Saardam; c'est fête, pour la majorité du prince héréditaire; on s'étouffe dans les rues. J'irai à Dusseldorf, puis vite à Cologne, en trois ou quatre jours, pour me reposer des villes et voir du paysage à loisir; je m'arrêterai au plus bel endroit du Rhin, probablement à Kœnigswînter. — J'en ai trop des tableaux et des courses sur les pavés; il faudra que tout cela se tasse dans ma tôte. Mais je suis bien content d'avoir fait ce voyage sans camarade.

Mon anglais m'a servi à Rotterdam et ici; cela est tout singulier de se trouver parmi tant de gens qui ne vous entendent pas. Mon allemand m'aide encore.

Ici tout coûte le double de la Belgique ; le pays est si mauvais que les mêmes objets exigent deux fois plus de travail.

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Voici deux feuillets de mon journal. — J ai poché beaucoup d'idées que je compléterai à Paris. Si j'ai de la santé pour écrire, j'aurai sur les peintres d'ici un travail tout préparé.

Je n'éprouve le besoin de causer à personne. Je regarde et songe. Cependant, la fine sensibilité des premiers jours s'émousse.

A SA MERE

Heidelberg, 18 septembre 1858 ... J'ai laissé la pluie en Hollande; depuis que je suis en Allemagne, je grille. Tout s'est bien passé. J'ai vu des gens singuliers et de toutes espèces, une Genevoise à Amsterdam, modèle de bon sens, de raison, de naturel, sans façon et aimable. Quelle différence avec nos Françaises! — Trois familles anglaises en bateau à vapeur, types d'aristocratie riche, fière, digne, habituée à la richesse et au commandement. — Des fiancés ou jeunes mariés allemands qui s'embrassent en public. — Un bon négociant allemand avec qui j'ai passé une soirée, qui m'a montré l'éducation et l'intérieur de la famille allemande. Un journaliste allemand maladroit et docte. De blondes jeunes filles rêveuses, ou hautes en couleur et en chair. — Enfin j'ai fait des provisions intellectuelles ; j'ai relu le Faust de Gœthe aux moments vides; c'est incroyable comme il peint vrai, et combien on apprend

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à le lire dans son pays. Ce voyage m'aura été utile; j'en tirerai d'abord probablement quelque grand article sur Rubens; je sais les documents qu'il faut lire; et Lûul cela commence à se classer dans mon cerveau. — Au fond, pourtant, cette vie-là ne repose guère: on voit trop de choses, on en veut voir encore davantage, remarquer les gestes, les figures, les habits; on est comme un gourmand à une bonne table; moi surtout qui ai de mauvais yeux, j'en ai abusé; tu as raison, je liens trop de mon père, je souhaite trop fort ce que je souhaite; mais sois tranquille, la machine va bien. Je Tais rester ici deux jours encore; Heidelberg est le plus agréable ^endroit du monde, à l'entrée d'une vallée, entre deux chaînes de collines boisées de sapins et rie chênes, à peu près deux fois plus hautes que ceUes d'Orsay. J'ai une chambre avec vue sur toute la vallée; et je flâne depuis hier dans les jolies routes tranquilles qui serpentent sur tous les versants.

Je resterai probablement trois jours à Bade. — En quittant Strasbourg, j'irai à Senones; j'y serai vers le 25, et j'y resterai une semaine; ainsi je reviendrai à Paris au commencement d'octobre.

Les villes du Rhin, Cologne, Mayence, Francfort, ne son! pas belles; vilaines églises, point de tableaux. Les gens des Pays-Bas ont un fond d'artiste et d'épicurien ; la propreté, les belles couleurs harmonieuses, l'abondance, la vie grasse et facile y font plaisir à voir. Ici rien de pareil; mais le Rhin est admirable; je me suis arrêté à Kœnigswinter et à Bingen, aux plus beaux

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points de vue; il coule entre deux rangées de solides montagnes qui l'enferment comme entre deui murs. Ces murs sont fendillés, êcorchês, noirci?, parsemés de châteaux en ruines, perchés sur les crôtes; tout cela par un soleil magnifique, sur une eau ver le ou hleue» large comme un lac, et qui au soir ondule rouge ou dorée comme un fleuve de métal fondu.

11 ne faut pas s'imaginer pourtfînl que je viens de traverser des extases; j'avais souvent trop chaud, les yeux las ou les jambes lourdes; sauf un ou deux moments, c'était plutôt une rêverie tranquille et bien nourrie, comme celles qu'on a dann son lit» le nfiatîn, après un bon sommeil. En fait de plaisir^ d'esprit, pour moi du moins, tout est accident; j'ai eu cet hiver des sensations plus vives en voyant le soleil se lever sur les quais. De même les tableaux et les églises : ils m'ont fait plaisir plutôt par les idées et vues nouvelles qu'ils me suggéraient que par leur beauté propre. Je suis critique et non artiste.

Voici une page de mon journal; à partir de Rotterdam, je ne l'ai plus tenu.... Après tout, cette vie de lanterne magique à l'auberge ou en voiture ennuierait si elle durait plus d'un mois.

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